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Noël approche à grands pas, les festivités, les cadeaux et les agapes pour les uns, les restos du cœur, la survie, la précarité, la pauvreté et la solitude pour les autres. Tant d’autres. Trop d’autres. Beaucoup trop. La générosité et la solidarité d’un côté, l’indifférence et même le cynisme de l’autre.

Juste un petit exemple de cynisme bien de chez nous. Si vous passez en Alsace, plus précisément à Nordhouse, petit village limitrophe à Erstein et proche de Strasbourg, vous tomberez sur un rond-point, un parmi les milliers qui décorent (et encombrent) le paysage de l’Hexagone. Jusqu’à peu, c’était un rond-point sans prétention, aux décorations modestes et fluctuantes au fil des saisons – planter juste de l’herbe aurait été largement suffisant et nettement moins onéreux, on ne voulait néanmoins pas être ridicule.

Mais voilà que, en cette période de Noël, la municipalité a décidé de mettre les petits plats dans les grands et de s’offrir un rond-point digne de ce nom.

Depuis, on a creusé des trous et construit un muret, et ça ne s’arrêtera visiblement pas là ; quoi qu’il en soit, à n’en pas douter, ça ne va pas être donné. Pas grave, on ne lésine pas quand il s’agit de l’image de marque de la commune.

Pour autant, combien d’habitants à Nordhouse vivent dans la précarité, sous le seuil de pauvreté ? Nordhouse serait-il le seul village français épargné par ce fléau ? Si c’est le cas, que le maire donne très vite sa recette. Toutefois, le mécréant que je suis n’y croit pas. Je suis plutôt convaincu qu’à Nordhouse, comme ailleurs, l’apparence a plus de valeur que la réalité, le paraître que l’être. Ici comme ailleurs, on préfère investir dans un rond-point qui en jette que d’investir dans le social, c’est-à-dire de soutenir et de partager un peu plus avec ceux qui n’ont plus d’horizon, plus d’espoir, plus d’avenir, surtout en cette période de Noël si chargée de symboliques.

Indubitablement, charité bien ordonnée commence d’abord par soi-même. Même en ces temps de crise si difficiles à vivre pour des millions de personnes, c’est toujours vrai et nos élus ne sont pas les derniers à respecter cet adage.

Du fric, on en a, et probablement plus que ce que l’on veut bien nous faire croire, dans notre pays, j’en veux pour preuve que l’on arrive à le dilapider dans l’apparat de ronds-points et des décorations de Noël qui dégoulinent dans les rues. « Ce n’est pas le même budget ! », se récrie-t-on la main sur le cœur dans les sphères politiques. D’ailleurs, que l’on puisse mettre en doute leur probité, leur fibre sociale, leur souci indéfectible et permanent de la solidarité citoyenne, ça les chagrine profondément, presque autant que chez… Marcel Pagnol où Marius clamait : « Tu me fends le cœur… ». Mais si ça les peine autant que cela, pourquoi ne changent-ils pas le budget ? Nous sommes en temps de crise, paraît-il, alors faisons des budgets où la solidarité est prioritaire sur le clinquant, le futile, le mercantile. On fait de ronds-points mais rendre des trottoirs accessibles, c’est trop cher !

À tel point que d’aucuns ne pensent qu’à faire sauter l’ISF, mettre au rebut notre couverture sociale, prendre toujours davantage aux plus fragiles, aux plus miséreux, pour le redistribuer aux plus opulents. Les Français vont-ils laisser faire ? Sauront-ils dépasser leur défiance et leur amertume légitimes à l’égard des politiques et, particulièrement, d’une certaine gauche pour avoir l’intelligence, la lucidité et la volonté de voter en faveur d’un candidat de ce courant désormais détestée par certains – Mélenchon ou Hamon, au pire, tout sauf Fillon et Le Pen ? Vont-ils tomber dans la facilité, la démagogie, la résignation, le fatalisme ou le vote punitif ?

Et s’ils le font, qui peut les blâmer ? Lorsque l’on voit le fric que l’on met dans un rond-point et des décorations de Noël afin d’attirer le chaland, que l’on est prêt à en donner encore plus aux nantis en se rengorgeant, d’étrangler financièrement, socialement et humainement des personnes en situation de handicap ou de perte d’autonomie, comment leur en vouloir ? C’est aux politiques – à un nombre certain d’entre eux – qu’il faut s’en prendre, à leur ego surdimensionné, à leur démagogie, leur cynisme, leur malhonnêteté, leur art éculé de nous prendre pour des demeurés, des gobe-mouches, leur incompétence, leur lâcheté, leur manque de vision, de projection constructive, de projets innovants, de volonté, de sincérité. À une majorité de la classe politique. En espérant que les autres, les humanistes, arriveront à émerger, à se faire entendre et respecter, afin de transfuser un sang neuf et de déclencher une nouvelle émulation chez des Français si désespérés qu’ils n’ont plus que le « tous pourris » en ligne de mire.

Dans tous les cas, il faut urgemment s’attaquer à cette pauvreté endémique, dégradante et indigne, cette misère qui détruit le tissu social, sans lequel une nation n’a aucun avenir. En arrêtant de faire des fixettes sur la dette, le chômage ou autre credo néolibéral. 

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