Burkini, suite et fin

À ma grande stupéfaction, la chronique intitulée : à chacun son burkini, a suscité un nombre incroyable de commentaires ; ce qui n'était jamais arrivé à mes chroniques jusqu'alors. En réponse à ces commentaires, du moins certains, il me semble important d'apporter certaines précisions…

 

Je trouve le débat que j’ai provoqué autour du burkini très intéressant. Pertinent même parfois. Néanmoins, je tiens à préciser qu’à aucun moment je défends le port du burkini, ou alors je me suis très mal exprimé ; pas davantage que j’exprime une opposition radicale. La radicalité est la mère de toutes les dictatures et des humiliations que l’on inflige désormais sur les plages niçoises, cannoises ou autres, à des femmes voilées, simplement voilées pour certaines.

 

Au-delà d’un message de tolérance, je ne vois pas au nom de quoi et pourquoi on interdirait à quelqu’un de se baigner entièrement vêtu ? Sauf si la vêture est volontairement l’expression ostensible d’un positionnement religieux mais, dans ce cas, il faut inclure toutes les religions. À moins de vouloir faire sciemment de la discrimination. Ce qui est le cas en l’occurrence, dans cette affaire surréaliste et déconnectée du burkini.

Ceci dit, plusieurs précisions.

Ma « comparaison » avec les tenues de bains de nos ancêtres avait pour but de montrer le glissement du débat, sa complexité, sa perversité, le tout sous forme d’humour décalé.

Car, sauf erreur de ma part, il y a 100 ans, il n’y avait pas d’idéologie politique à fondement religieux dans le costume de bain – qui plus est à coloration très intégriste, d’un fondamentalisme affligeant car totalement antidémocratique. En ce temps-là, c’était culturel, tout le monde était habillé de la même façon, c’était une mode.

Avec le burkini, la culture a bon dos, me semble-t-il. Ce qui est dérangeant, c’est l’exhibitionnisme religieux et régressif qu’il met en avant de façon provocatrice, sciemment probablement parfois, voire peut-être toujours. Car la mode du burkini est très récente. Pourquoi est-il apparu ? À cause de la montée des intégrismes ou d’un certain intégrisme religieux ? Comme complément du tchador ou de la burqa ? A-t-on questionné les femmes qui le portent ? A-t-on essayé de connaître leurs motivations ? Apparemment, non. D’où le sentiment nauséabond de ségrégation, de discrimination, de misogynie dirigée clairement vers les femmes musulmanes. Le même genre de discrimination que l’on rencontre à l’encontre des personnes en situation de handicap socialement et visuellement dérangeantes.

Du reste, quand je lis certains arrêtés municipaux très spécieux voire ridicules d’interdiction de porter le burkini sur la plage pour des prétendues raisons d’hygiène, alors que le problème est ailleurs, je ne peux être que consterné car c’est exactement ce que recherche les fondamentalistes, les intégristes illuminés qui se nourrissent de victimisation avec délectation ; jouer les martyrs est leur fonds de commerce, c’est ce qui fait vendre le mieux leur « cause ». Ces arrêtés oublient que nous sommes dans un État de droit et que, juridiquement, rien ne permet d’imposer une telle interdiction, dans l’état actuel de la loi.

Du reste, si nous restons lucides, il faut admettre que les extrémistes et intégristes de tous bords profitent sans vergogne de cet État de droit pour faire insidieusement brider au maximum nos libertés ; mais on préfère focaliser sur l’intégrisme venu d’Extrême-Orient et provoquer par… l’Occident, les États-Unis en tête, mais aussi la France depuis Sarkozy. Qui sème le vent…

Cependant, faut-il changer la loi ? Et dans quel sens, dans ce cas ? Pour interdire quoi exactement, à qui et pourquoi ? C’est sur le terrain politique que ça devrait se jouer. Or, en la matière, le vrai problème, me semble-t-il, c’est que la politique française est en friche, au ras des pâquerettes, inexistante, asséchée, sans relief ni idée – à part nous pondre une déchéance de nationalité et des états d’urgence pitoyables. Tous, de droite à gauche, n’ont plus aucune envergure, aucun charisme, aucun projet novateur, courageux et intelligent à nous proposer. Nous sommes des sœur Anne qui attendons un messie politique en quelque sorte :-) !

Quoi qu’il en soit, si l’on interdit juridiquement le port du burkini sur la plage, il me paraîtrait logique, comme je l’ai déjà écrit, que l’on interdise dans ce cas également tout signe religieux ostentatoire, sinon nous plongeons la tête la première dans un racisme discriminant indéfendable. Car, je le répète, il y a des intégristes dans toutes les religions et partout sur la planète qui, de surcroît, prospèrent le plus souvent au détriment des femmes et que l’on retrouve librement disperser sur une plage. On ne peut pas mettre en place deux poids et deux mesures dans un État qui prône l’égalité des droits, se disant démocratique et républicain.

Enfin, le parallèle que j’ai fait avec le handicap n’est pas fortuit et anecdotique, même si certains ne l’ont pas compris ; mais c’est une autre histoire ; pour le comprendre, il faut le vivre au quotidien, il faut expérimenter les méfaits du regard, de l’image, des préjugés dans notre société conservatrice. Le burkini, certes de manière extrême et extrémiste, pointe également, de façon générale et paroxystique, le problème de l’apparence et de l’exclusion dans notre culture, de la stigmatisation des différences quelles qu’elles soient – cf l’assassinat de ce couturier d’origine chinoise, à Aubervilliers. Une société où l’on juge et condamne sur des présomptions de culpabilité ou des convictions dogmatiques, par manque d’empathie et de dialogue, est une société qui a perdu tout repère démocratique et tout discernement.

Bien sûr que je déplore le mal que l’on a à accepter la différence sous nos latitudes mais, en aucun cas, j’encourage à les masquer ou à les brandir comme des revendications identitaires. En effet, un vivre en société respectueux d’autrui, donc des altérités, suppose à mes yeux de ne pas envahir de façon provocatrice l’espace public. Surtout quand on a le choix. Ce qui est le cas avec le burkini – Joseph Macé-Scaron parle très justement de « servitude volontaire »[1], en évoquant les « adeptes » du burkini –, car ce n’est pas une question de vie ou de mort de ne pas en porter, sauf à subir des contraintes physiques et/ou morales de la part du conjoint et de l’entourage. Contrairement à une personne « handicapée » qui ne peut pas se séparer de son handicap. De ce fait, plutôt que d’être d’un bord ou de l’autre, pour ou contre, c’est-à-dire d’avoir une position manichéenne, je suis partisan du dialogue et de l’approche au cas par cas, donc d’une authentique écoute. Et plus encore, d’une éducation digne de ce nom dès l’entrée en primaire qui insiste sur les notions de tolérance, de complémentarité, de respect des différences, de société multiculturelle et de vivre-ensemble.

De surcroît, il n’y a pas qu’un problème religieux derrière le burkini, ne sous-estimons pas le machisme criant que pointe indirectement ces femmes et la question que cela soulève : comment sont habillés leurs mâles de maris à côté d’elles et pourquoi leur corps n’est pas couvert de la tête aux pieds, comme celui de leurs épouses ? Pour moi, le vrai scandale est aussi là. Que font les féministes face à ces femmes réduites à des objets, consentants ou non ? En sont-elles pleinement conscientes ? On pourra me rétorquer que c’est une autre culture. Et alors ? Une femme occidentale qui se rend en Extrême-Orient doit a minima mettre un foulard pour respecter les usages locaux. Partant, il faudrait peut-être réfléchir à l’obligation de respecter notre vision majoritaire de la laïcité quand on vit ou que l’on vient vivre en France, dès lors que nous sommes sans conteste mis devant une provocation religieuse patente, surtout si cela peut calmer les esprits dans des périodes aussi chaotiques que la nôtre ? C’est une question de bon sens mutuel et consensuel, de responsabilité citoyenne. En attendant que les esprits se calment, surtout les plus ignorants et déconnectés de la réalité, car fréquemment très mal informés par des médias plus soucieux de faire de l’audience avec du sensationnalisme que de faire leur travail intelligemment.

Par parenthèse, on peut noter par exemple que les naturistes ne se promènent pas nus dans la rue et les adeptes du sadomasochisme ne s’affichent pas publiquement avec martinet et autres accessoires. Ils respectent leurs congénères, les limites de leurs congénères.

Cela dit, il faut avant tout que les Français(es) balaient devant leur porte pour mettre de l’ordre dans la maison France, dont le puritanisme intégriste galopant depuis quelques années mériterait tout autant que l’on s’en inquiète urgemment, j’en veux simplement pour preuve la dernière loi régressive antiprostitutionnelle votée en avril dernier. Nous sommes progressivement et insidieusement muselés, attaqués dans nos libertés individuelles fondamentales, moralisés à outrance et pollués par nos extrémistes du cru, tout aussi oppresseurs. Et ne s’en alarme pas outre mesure. Sauf dans quelques rares médias, dont Mediapart et Marianne.

Je suis contre toute permissivité et pour une tolérance sans restriction, une tolérance sans arrière-pensée. Mais notre société en est-elle capable ? La question mérite d’être posée quand je vois certains capables de prétendre que les Français(es) sont tolérant(e)s et en plus d’en être convaincus… Visiblement, ils n’ont jamais entendu parler de Philippe de Villiers ou de Marine Le Pen qui sont réputées pour leur tolérance et leur ouverture d’esprit ; pour ne citer qu’eux. N’oublions pas que toute discrimination a pour but de mettre à l’écart, hors de vue, quel que soit l’objet du rejet, car ce sont bien des objets que l’on rejette, par des personnes à part entière.

Vive la démocratie donc ! La vraie.

 


[1] Burkini : pourquoi il ne faut pas laisser faire.

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