Bienvenue dans le sud

Du rêve au cauchemar il n'y a qu'un pas quand on débarque, naïf, dans le sud...

malfaçons © Christophe malfaçons © Christophe
Nous avons déménagé. Nous avons quitté le nord-est pour le sud-est. Le Bas-Rhin pour l’Hérault. Erstein et ses 11 000 habitants pour Saint-Bauzille-de-la-Sylve et ses 900 âmes. Surtout, nous avons changé de planète, de monde, de paysage, d’air, de lumière, de culture, et de mentalité, surtout de mentalité. Nous avons atterri sur Mars, ou pas loin s’en faut, chez des extraterrestres, culturellement parlant. Expérimentant un choc idéologique bien plus que philosophique, éthique bien plus que climatique. Ici, la rigueur n’est pas de rigueur, comme me disait un ami. Il ne savait pas à quel point il avait raison, le bougre.

Dans notre nouvelle patrie « d’adoption » – ce qui ne signifie pas que nous serons adoptés, ce n’est jamais gagné d’avance, dans aucune culture, aucune région, aucun pays –, nous sommes frontalement confrontés à une vision du travail, donc à une conscience professionnelle, aux antipodes de celle dans laquelle nous avions baigné. Mais aussi confrontés à un rapport au temps, à un certain laxisme, si ce n’est un laxisme certain, et à une nonchalance débonnaire qui frise incroyablement la désinvolture, et une certaine paresse suscitée par la chaleur, paraît-il. Ici, l’ubuesque le dispute au grotesque, le consternant à l’exaspérant, au son des boniments à chaque mot, lénifiants et hypocrites à souhait, vous prenant pour une truffe à tout bout de champ dans l’espoir de vous endormir au pays de la sieste et de la bière à profusion – je n’ai pas encore croisé du pastis.

D’une part, construire ou acheter de l’immobilier dans le sud relève d’une certaine inconscience et/ou de masochisme, car c’est un combat permanent pouvant aboutir à des procédures interminables qui attendent les « immigrants » intranationaux naïfs. Nous, en fin de compte, nous n’avons pas trop à nous plaindre… pour le moment – car on ne sait jamais ce qui peut nous attendre au tournant. En effet, à part les premiers carreleurs virés pour incompétence, travail bâclé et négligence persistante – je n’avais jamais vu ça dans l’est où travailler ainsi est inconcevable et un second qui s’est tiré après s’être rendu compte qu’il allait perdre de l’argent car il faisait n’importe quoi, nous attendons en troisième. « Vous êtes trop intolérants, dans le bâtiment il faut une certaine dose de tolérance », nous avait rétorqué très sérieusement l’un de ces carreleurs sans sourciller. Ceci dit, avoir une heure de retard est monnaie courante sous notre nouvelle latitude, remettre au lendemain les engagements du jour et même à la semaine suivante, également. Le nombre d’heures passées par chaque corps de métier à rattraper ses malfaçons et autres imperfections, dues à leur laxisme quasi culturel, est hallucinant pour un Alsaco pur jus ; et, dans le même temps, ils osent se plaindre sans rire d’être perdants. Mais que dire de nos voisins dont les fondations s’effondrent ou dont les murs se fissurent, suite à des malfaçons que les vendeurs avaient omises de signaler, évidemment ? Des années de procès et de procédures, un gouffre financier, un gâchis délirant. On ne peut que prier que la même chose ne nous arrive pas. Chacun ses catastrophes naturelles, semble-t-il…

Quant à prétendre être soigné, c’est tout aussi surréaliste. En fait, il s’avère que nous avons atterri – en plus volontairement – dans le pays de Kafka et Ubu réunis. En pleine campagne, trouver un homéopathe – ça fait 20 ans que j’étais suivi par un homéopathe en Alsace – à 15 ou 20 km à la ronde, c’est chercher une aiguille dans une botte de foin. Et quand vous dénichez l’oiseau rare, il, plutôt elle, refuse de faire des visites à domicile – la moitié au moins des généralistes ne font de domicile dans cette région civilisée. Pour les analyses médicales, il faut passer par un cabinet d’infirmières privées qui déposent ensuite les prélèvements au labo… À l’hôpital, les tonnes d’étiquettes qui sont gaspillées, c’est incommensurable, au mépris de tout bon sens écologique, de toute logique administrative car, dans la plupart des services, vous avez une sorte de check-point Charlie planté dans le couloir et une infirmière qui attend derrière sa table à roulettes-réception improvisée pour vous distribuer des étiquettes dont… une seule va servir. La quantité de rendez-vous qu’il a fallu prendre en clinique dentaire afin d’être dirigé vers le bon, c’est tout simplement surréaliste. En plus, la majorité des secrétaires médicales croisées en un mois sont des cerbères revêches et expéditifs. Ici, vous pouvez crever, littéralement parlant, le confort du praticien, et sa rentabilité évidemment, priment sur la déontologie et l’humanité ; Hippocrate doit s’en mordre les doigts.

Comparée à l’Alsace, l’Hérault a quelque chose de moyenâgeux et d’inhumain où c’est le chacun pour soi qui règne.

Je me dis constamment : mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué et plus coûteux pour la sécu ? Quant à la culture de la médecine naturelle, elle n’a pas encore atteint les rivages du Languedoc-Roussillon avec la même ampleur et acuité que dans le nord de la France, et particulièrement le nord-est – il est vrai que cette culture est très « germanique ». Devoir être suivi et soigné que par des allopathes, surtout le médecin traitant, c’est un déchirement car la médecine naturelle – magnétisme, homéopathie, phytothérapie, etc. – m’a sauvé la vie, il y a une trentaine d’années.

Ici, nous sommes tombés dans la culture de la facilité, de l’individualisme hâbleur et des profits sans éthique.

Dans le sud, on devient philosophe ou on repart en courant. Nous avons opté pour la première solution parce que nous aimons profondément cette région, ce coin de France à la culture si foisonnante.

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