Colères

Cela faisait longtemps que je rêvais de visiter Avignon et ses environs. Je l'ai donc fait. J'ai loué un gîte à La Roque sur Pernes. Un gîte à l'accessibilité parfaite, chose pas si courante pour le signaler. Et idéalement situé pour sillonner le Vaucluse.

Cependant, quel désenchantement ces vacances tant rêvées !

D'abord, le gîte infesté de mouches, une invasion du matin au soir, dès qu'on était sur la terrasse ou devant la piscine, car il jouxte une ferme. C'est joli et bucolique des chevaux, des chèvres, une basse-cour colorée et des chiens jappant de loin. Ça l'est beaucoup moins lorsque, comme moi, on devient un tarmac à mouches, une piste d'atterrissage pour diptères indélicats et goulus. De là à me considérer comme une mer… à mouches, il n'y avait qu'un pas que j'ai franchi d'autant plus allègrement que j'étais en fauteuil roulant.

Dès que je sortais pour jouer au lézard, j'étais un mélange de Fort Alamo, de Pearl Harbour et de Dien-Bien-Phu, fulminant mon exaspération ou étalant mon stoïcisme devant mes accompagnants impuissants à juguler le harcèlement diptérien, « Laisse tomber, ça ne sert à rien de les chasser, c'est comme les politiques, plus tu les repousses, plus ils t'entubent… », disais-je du haut de ma pseudo philosophie bouddhico-fataliste.

Vive les vacances ! J'étais venu pour me reposer, pour récupérer, et je me suis retrouvé à agonir les mouches, à souhaiter leur extermination pure et simple ─ alors qu'elles ont leur utilité paraît-il ces petites bêtes sans discernement ni éducation, spécialement à l'encontre des personnes pompeusement dites en situation de handicap ou, en ce qui me concerne, en situation de dépendance vitale.

Par contre, il faut mettre au crédit de ces insectes envahissants qu'ils ne font pas de discrimination, eux… Dois-je m'en réjouir pour une fois ?

Car dans le genre discrimination et foutage de gueule, le Vaucluse fait très fort. Néanmoins, comme c'est la faute aux architectes et autres experts psychorigides et paranos des Monuments Historiques, tel Ponce Pilate, le Vaucluse en chœur se lave les mains, la conscience et le portefeuille (au passage). Et ce n'est pas rien comme économie.

D'ailleurs, en passant, une question me vient : le Conseil général du Vaucluse et le Conseil régional de PACA ont-ils signé en douce un contrat avec Michelin ou Firestone ? L'état des routes est tellement déplorable dans cette région, surtout lorsque, comme moi, on vient d'Alsace, une des régions qui peut se targuer d'avoir un des meilleurs réseaux routiers en France et un des moins chers (avec la Bretagne et l'île de France), que c'en est consternant. Ils se font subventionner pour entretenir le délabrement de leurs « chaussées » ou de ce qui en à l'air ? En 20 ans, je suis allé trois ou quatre fois dans la PACA, entre la Drôme, le Vaucluse et les Alpes-Maritimes. Rien n'a évolué, aucune amélioration n'a été apportée à la voirie. À se demander s'ils ont une direction départementale de l'équipement ou ce qui en fait office dans ce coin reculé de France ? Le bitume ne fume plus, il suinte de la poussière. Il est vrai que cela a un côté très pittoresque qui colle bien avec l'ensemble architectural très moyenâgeux du coin. Mais quand on se tord la nuque à chaque déplacement, jusqu'à devoir trouver et payer un ostéopathe à force d'être ballotté et cahoté sans vergogne, on maudit les vacances et les guides touristiques.

Tiens, en parlant des guides touristiques, merci au « petit débile » et au « soudard ». Génial les indications sur l'accessibilité. Du n'importe quoi, à en être révoltant. J'ai foutu de l'argent en l'air pour me retrouver devant des « bâtiments historiques » interdits aux chiens et aux handicapés. Donc, lorsque je tombe, dans le « petit débile », sur le seul signalement d'un moulin antédiluvien accessible, à Gordes, je m'y rends à toutes jambes. Il est accessible « aux handicapés », précise fort indélicatement le journaliste spécialisé en tout sauf en accessibilité et en insertion des « handicapés » ; ce n'est pas de sa faute, on a oublié de lui apprendre que des personnes « handicapées », ça existe, que ça a accessoirement des envies, des besoins et, malheureusement, également beaucoup de contraintes et de désagréments dus à de l'incivisme et de la désinvolture socio-politique. Alors, quand le mec pense étaler sa science en signalant un vestige enfariné soi-disant accessible pour l'unique raison que l'on a posé une planche (il n'était pas précisé de quel siècle elle date) afin d'accéder à l'accueil… et y attendre gentiment le retour des accompagnants car le reste ne l'est pas du tout, accessible, je demande ipso facto de qui il se fout le « petit débile », et ses concurrents idem ? S'il avait signalé que rien dans ce département n'est accessible, quasiment rien, ça m'aurait évité des dépenses d'énergie et de fric, de la frustration et des déceptions inutiles ; à la rigueur, tant qu'à faire, j'aurais pu aller sur l'Everest…

Toutefois, je tiens à signaler que, vaillamment, avec une conscience professionnelle au-dessus de la moyenne, mes accompagnants ont systématiquement refusé de m'abandonner à mon « triste » sort juste pour aller « quand même jeter un œil et ne pas être venus pour rien ». La seule fois où ils ont fait une entorse, si j'ose dire, à leur solidarité, l'un d'eux s'est courageusement cassé la figure ; le second, plié par une cystite, marchait tellement précautionneusement qu'il ne risquait pas de se la casser…

Je verrais bien un jour leurs statues à Fontaine du Vaucluse, ils égaieraient durablement les jardins bordant le musée de Plutarque. Enfin un signe de reconnaissance intelligent à l'égard du dévouement indéfectible de nos accompagnants ! Comme au Père-Lachaise, des femmes tomberaient en pâmoison devant leur effigie éternelle. Je rêve évidemment.

J'ai donc visité le Vaucluse. Oui, c'est typique, ça a du cachet et du charme, c'est pittoresque,, c'est joli. Et, sur les conseils dithyrambiques du « petit débile » voire, à l'occasion, du guide du « soudard », nous sommes allés de villages en villages « incontournables » car je n'étais quand même pas venu jusqu'ici pour faire la mauvaise tête. Oui, mais… Avec mes accompagnants, sans la moindre concertation préalable, nous nous sommes très vite faits la réflexion, telle une antienne, que « c'est séduisant mais que, à quelques détails près, tous ces villages se ressemblent plus ou moins. Que, lorsqu'on en a vu un, on a l'impression de les avoir tous vus. »

Mais le pompon, c'est Avignon. J'étais allé dans le Vaucluse pour voir absolument Avignon. J'en suis revenu. Pour moi, il y a du snobisme dans la réputation d'Avignon. C'est surfait. Non seulement, quasiment aucun bâtiment historique n'est accessible, à commencer par la Cité des Papes mais, de surcroît, c'est sale. Or, j'étais notamment venu dans l'espoir de visiter la Cité des Papes. Je voulais voir le palais, la cathédrale, etc. Pour les voir je les ai vus, mais uniquement de loin. La cathédrale des Doms offre même une particularité rare en matière d'accessibilité : une rampe bétonnée permet de franchir le premier palier de deux ou trois marches et puis, on a beau faire le tour, pour accéder au second palier et entrer dans la cathédrale, rien n'a été prévu ! De la connerie tout ce qu'il y a de plus profond. De l'accessibilité conçue par des cerveaux dégénérés et pervers à coup sûr. Quant au palais, rien n'a été rendue accessible, même pas le rez-de-chaussée, alors que ce serait faisable avec une volonté affichée et de l'ouverture d'esprit. Mais, incontestablement, la ville, le département et la région, ne sont pas pressés. « Les Monuments Historiques sont très contraignants. Mais nous avons jusqu'en 2015 », me dira l'ecclésiastique des lieux, en me donnant onctueusement du « Marcel » pour faire plus proche, alors que nous n'avons pas gardé l'agneau pascal ensemble. Il a parfaitement résumé la situation le sérénissime avant de battre en retraite, lorsque je lui ai lancé : « Ils font chier, les Monuments Historiques ! » Un « handicapé » vindicatif, ça peut être dangereux. Et c'est forcément ingrat dès que ça arrête d'être docile et béni-oui-oui…

Effectivement, les Monuments Historiques font chier. Il y a 10 ans, j'ai divorcé sur le trottoir à cause des Monuments Historiques ; récemment, à Metz, une femme en fauteuil roulant s'est aussi retrouvée sur le trottoir devant le tribunal de la ville. Il faut arrêter le délire. Quand un gouvernement mettra-t-il un holà à cette dérive protectrice inepte et totalement disproportionnée par rapport à la réalité ? Pendant des siècles, les styles se sont ajoutés aux styles, nos ancêtres ont déconstruit, reconstruit, juxtaposé, transformé notre patrimoine architectural et, aujourd'hui, on nous parle de chefs-d'œuvre. Des chefs-d'œuvre auxquels les Monuments Historiques interdisent que l'on touche, ou avec un temps de réflexion tellement long que l'on a le temps de mourir plusieurs fois. Et lorsqu'il y a accord, il est souvent tellement parcimonieux et nonsensique que l'on ne peut être que dépité devant l'accessibilité minimaliste et imparfaite proposée.

Attention, je ne demande pas que tout et n'importe quoi soit rendu accessible. Uniquement ce qu'il est sensément et raisonnablement possible de rendre accessible. Si on le faisait, nombre de musées et de bâtiments historiques pourraient être visités, au moins en partie. Je ne demande pas à aller dans la tour de Pise, sur le Kilimandjaro ou sur la lune, mais je demande un minimum décent. C'est loin d'être le cas.

J'ai un souhait : que les architectes et autres sommités naphtalinés des Monuments Historiques soient obligés de passer en jugement sur un trottoir et de se promener pendant un mois en fauteuil roulant, de lieux inaccessibles en lieux inaccessibles, afin de goûter aux âcres saveurs de l'insertion et de la citoyenneté au rabais. Quand on a une telle vision bas du plafond de la préservation de notre patrimoine, il vaut mieux se congeler.

Vous aurez compris que je n'ai pas beaucoup apprécié Avignon, ni le Vaucluse. Car, en dehors, des bâtiments historiques, l'accessibilité est minimale, à l'exception des places de stationnement réservé qui, il est vrai, ne coûtent pas chères, juste quelques coups de pinceau sur l'asphalte et le tour est joué. C'est ce que l'on appelle de la bonne conscience à bas prix. Et les trottoirs sont souvent mal surbaissés et en dépit du bon sens.

Pour le reste, ça attendra effectivement 2015. Cette mentalité typiquement franco-française n'a rien de pittoresque. Elle est minable et repose sur des calculs d'épicier discriminants. Je la trouve abjecte. Indignes de la part des politiques locaux et nationaux. C'est une France qui exclut pour des économies de bouts de chandelle, qui recule pour mieux sauter, au bout du compte.

Prague était beaucoup plus accessible, en comparaison. Et bien plus stupéfiante à découvrir. D'autant que le latino-germanique que je suis de par mes origines a beaucoup de mal à s'extasier devant la saleté des façades qui s'étiolent, se délitent, s'effritent à longueur de rue. Que l'on n'entretienne pas son patrimoine, que l'on ne s'inquiète pas de la vétusté, du moins extérieur, des immeubles, dépasse mon entendement. C'est moche, c'est triste et désolant.

J'ai vu le Vaucluse et Avignon. Mais ce n'est pas sûr que le Vaucluse et Avignon me revoient un jour. Il faudrait vraiment qu'ils se métamorphosent. Et au rythme où cela se fait, je risque de rendre l'âme plusieurs fois.

Quoi qu'il en soit, je ne suis vraiment pas un méridional. Je ne me sens pas chez moi, ce n'est pas ma lumière, pas mon atmosphère, pas ma culture, pas ma sensibilité. Je suis un homme du nord de la Loire, après Lyon, j'ai l'impression d'être sur une autre planète. Allez savoir pourquoi ?

 

Autre colère : nos administrations. Il faut vraiment le vouloir pour être employeur et travailleur dans l'Hexagone. Ils sont payés à quoi, nos fonctionnaires ? Je sais, je me fous la moitié de la France sur le dos en posant cette question. Mais je la pose car j'en ai marre. Pour les pénalités de retard, les soldats de l'État sont des flèches, des Lucky Luke (ils oublient aisément qu'il y en a qui travaillent et qui sont en déplacement). Pour vous faire chier, vous chicaner pour quelques centaines d'euros, ils sont forts, pendant que d'autres, des nantis de tous poils, détournent allègrement des millions sans la moindre égratignure. Ils sont même capables de vous faire passer pour un voleur, en regardant docilement passer les vrais escrocs. C'est exaspérant.

De plus, faut pas leur poser trop de questions au-delà du niveau élémentaire, ni trop les solliciter. J'ai mis personnellement des années avant d'obtenir de l'URSSAF les bons taux de charges pour des emplois à domicile. Des années de coups de fil et d'e-mails. Des années à me faire balader et jeter. À entendre, c'est un comble : « Je ne sais pas, demandez ailleurs. » Ces gens sont payés à ne pas savoir. Jusqu'à ce que l'on tombe sur quelqu'un d'un peu plus intelligent, de meilleure humeur, mieux disposé que la moyenne. C'est surréaliste. Et consternant. Et horripilant. Car, s'il y a erreur en leur défaveur, on ne vous loupe pas. Par contre, si l'erreur est en votre faveur, vous pouvez toujours courir pour obtenir réparation dans un délai raisonnable ; si vous obtenez réparation.

Autre exemple. Depuis 10 ans, mes contrats d'embauche sont annualisés. Cela existe des contrats annualisés. Je ne suis pas le premier à les utiliser. Pourtant, au Pôle emploi, on continue à chicaner mes anciens employés au prétexte que les congés payés ne sont pas marqués sur les feuilles de salaire. Normal puisqu'ils sont compris dans l'annualisation. À partir du moment où on travaille 91 jours (de 24 heures) par an, c'est que les congés payés sont inclus dans les 274 jours restants. Non ? En tout cas, dans certains Pôle emploi, on a du mal à piger la logique du système. Quant aux licenciements à l'amiable, il vaut mieux éviter car vous avez deux mois de carence. À ce prix-là, autant se faire licencier pour faute, comme un de mes accompagnants l'a appris à ses dépens pour avoir préféré être licencié à l'amiable en me quittant pour d'autres horizons. Vous ne trouvez pas cela sidérant ?

 

Dernière exaspération pour cette fois-ci : le gouvernement annonce 37 milliards d'économies pour 2013. Dont 10 milliards à la charge des indépendants ! Dites-moi que je rêve. Ils sont fous chez Hollande ? Ils veulent détruire les petites et moyennes entreprises, mettre des artisans au chômage ?

Je viens de recevoir une facture de plus de 2000 € de cotisations de la C.I.P.A.V. (une caisse de retraite pour les professions libérales) alors que je gagne entre 9000 et 10 000 € par an. À quoi, il faut ajouter dans les 350 € de taxe professionnelle etce que va me réclamer l'URSSAF. Ça sert à quoi de bosser à ce prix-là ? Je me suis installé comme indépendant pour ne plus dépendre des subsides de l'État, pour être totalement autonome. Pourquoi faire ? Travailler plus pour gagner moins ? Autant vivre de ma rente d'assisté, 800 € nets d'impôts et sans effort ; c'est affligeant de pousser les Français à de tels extrêmes, dans de tels raisonnements. Je n'ai pas voté à gauche pour qu'elle perpètre une politique sarkozyste. Pourtant, c'est ce qui arrive. Et en pire au rythme où vont les choses.

Ils sont malades à gauche. En tout cas ceux qui sont au pouvoir. François, Jean-Marc, Arnaud et les autres (j'oublie sciemment Manuel, le plus sarkozyste de gauche), sont en train de montrer l'étendue magistrale de leur incompétence en matière de politique de relance et de justice sociale.

En fait, à bien y regarder, la gauche caviar qui nous caviarde allègrement est à l'image du Vaucluse : ça en jette de l'extérieur mais il n'y a rien à voir à l'intérieur. En somme, nous sommes bel et bien dans une politique d'exclusion à grande échelle.

Vivement les élections de 2017 !

Je me demande en attendant si je ne vais pas m'exiler en Papouasie ou sur la banquise, au moins je saurai pourquoi je suis entouré de manchots.

Bonne rentrée à tout le monde !

 

P.S. : je ne peux pas vous quitter sans vous narrer la suite de mes mésaventures avec mon fournisseur de matériels médicaux et paramédicaux. Je ne cite plus son nom car j'ai ouï dire que les directeurs (en fait, ils sont au moins à deux, ai-je appris fortuitement) ont installé une alerte sur Google ; vous parlez de la boîte n'importe où sur le net et ils sont prévenus. Comment le sais-je ? À peine publié mon précédent billet d'humeur, un des directeurs a appelé le technicien qualifié à qui l'on venait de généreusement octroyé une augmentation de 50 € bruts par mois, au bout de cinq ans de bons et loyaux services quand même, et lui a sonné les cloches. Celui-ci, très mal à l'aise m'a aussitôt téléphoné pour me demander de retirer de mon billet, dans MediaPart, le paragraphe incriminé. Ce que j'ai fait pour l'apaiser. Et, dans l'affolement, il m'a annoncé que dorénavant il lui est interdit de venir chez moi, l'accusant par la même indirectement d'avoir été le délateur. Alors que ce n'est pas par lui que j'ai appris la chose mais par une autre voie. Cependant, c'est toujours plus facile de s'en prendre à ses inférieures, à ses subalternes, plutôt qu'à soi-même. Non seulement, on empoche 35 % de marge environ mais en plus on a des méthodes coercitives. C'est du joli. En plus, entre-temps, j'ai été relancé pour l'impayé de la facture de la modification du surbain, dans l'illusion que je m'acquitte de quelque chose qui relève, à mes yeux et à ceux de la législation, à la fois de la garantie et de l'erreur de jugement péremptoire de la part d'un des directeurs. L'erreur est humaine, encore faut-il assumer de se tromper. Ce qui n'est pas le cas. Il ne m'a pas écouté et maintenant il voudrait me le faire payer, quand bien même j'ai demandé la modification très peu de semaines après la livraison du machin inadapté. Hors de question. Je préfère encore que cela se règle devant un tribunal… Même si c'est sur un trottoir.

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