Les chroniques d’un Autre monde : médiatisation et tolérance !

19 mars 2015, 16h10, studio 102, pour l’enregistrement de Salut les Terriens. Trois jours plus tôt, nous avons été conviés à être les invités de la troisième partie de l’émission, suite au tapage médiatique suscité par la première formation française pour futur(e)s accompagnant(e)s sexuel(le)s. Nous sommes arrivés de Strasbourg à La Plaine Saint-Denis vers 15 heures.

19 mars 2015, 16h10, studio 102, pour l’enregistrement de Salut les Terriens. Trois jours plus tôt, nous avons été conviés à être les invités de la troisième partie de l’émission, suite au tapage médiatique suscité par la première formation française pour futur(e)s accompagnant(e)s sexuel(le)s. Nous sommes arrivés de Strasbourg à La Plaine Saint-Denis vers 15 heures. On nous attend fébrilement afin de régler les lumières et la position des rampes prévues pour me permettre d’accéder au plateau : ils n’ont jamais dû recevoir un invité « aussi handicapé ». Puis, on nous installe dans une petite loge jusqu’à l’arrivée de Thierry Ardisson qui nous fait déménager dans une loge plus spacieuse et confortable. Son accueil est véritablement affable et attentionné, comme celui de toute l’équipe du reste. Et nous patientons deux heures environ, en suivant le tournage en direct sur deux grands écrans ; la télé, ce n’est décidément pas pour moi… Ravi, parmi les invités du jour, je découvre Josiane Balasko que j’apprécie beaucoup et Michel Onfray que j’estime et que j’essayais de joindre, en vain, depuis trois mois, dans l’espoir qu’il me préface l’autobiographie à paraître aux éditions de l’Éveil, le 12 mai : En dépit du bon sens. Le hasard n’existe pas ; pas davantage que la fatalité, l’idéal ou l’impensable. Nous sommes uniquement venus pour nous faire portraiturer par Thierry Ardisson, non pour parler de mon roman Libertinage à Bel-Amour,qui vient de paraître, ou de l’Association Pour la Promotion de l’Accompagnement Sexuel (APPAS) qui vient de faire le buzz, comme on dit en bon français. C’est juste notre histoire d’amour et nos parcours de vie hors norme qui sont le sujet du jour. Entre chaque partie, je les vois fumer avidement, Josiane et Thierry (dans un lieu public…). Sauf lorsque je débarque sur le plateau : à ce moment-là, ils se retiennent pour ne pas m’incommoder ; attention louable que tout le monde n’a pas, malheureusement. Les convives changent alors de place pour en faire une à mon imposant tank suédois à 28 000 € TTC. Et on reprend avec une brève présentation du couple en hors-d’œuvre, suivie de la chronique de Gaspard Proust (qui ne vaut pas Stéphane Guyon, de mon point de vue). Ensuite, Thierry Ardisson nous raconte pendant un quart d’heure à peu près, passant de l’un à l’autre. Et là, je remarque, sur l’écran de contrôle situé dans mon champ de vision, l’attention soutenue de Josiane Balasko et de Michel Onfray. Mais, plus encore, l’émotion qui embue peu à peu les yeux de Thierry Ardisson, jusqu’au moment où, arrivé au bout de son récit, il pleure, interrompant le tournage, le temps de se reprendre et de se faire remaquiller. Image déconcertante, inattendue et en total décalage avec la réputation sulfureuse dont on l’affuble. Plan fixe sur une humanité sensible qui se révèle brusquement pour modifier l’image et donner de la profondeur à l’être. Expérience intense qui vaut tous les efforts imposés par un tel déplacement. Rien n’est plus trompeur que l’apparence, celle qu’on se donne comme celle qu’on vous colle. Cela dure deux minutes avant que le tournage ne reprenne, le temps d’une brève conclusion. Et tout le monde se lève, tout s’agite, tout le monde est content, chacun a joué sa partition, son rôle, chacun a été égal à lui-même, mais l’émotion reste, elle plane au-dessus de nous, elle perdure, elle s’incruste. Il s’est passé quelque chose de fort et d’unique, dont les téléspectateurs ne seront pas témoin, les caméras ont cessé de tourner. Nous nous retrouvons dans la loge, avec l’équipe de la production, et Thierry Ardisson qui nous rejoint avec un joint et Michel Onfray qui accepte sans tergiverser, « amicalement », de faire la préface de mon autobiographie, écrite et réécrite depuis 18 ans, alors qu’il n’a qu’une quinzaine de jours pour la faire et beaucoup d’autres obligations. Clap de fin. The show must go on. Pour aller vers quoi, ouvrir quelles autres portes ?

Trois jours plus tard, une première porte s’ouvre. Jill se retrouve sur le plateau du 28 minutes d’Arte, en compagnie de Patricia Assouline ; une sacrée femme, d’une quarantaine d’années, en situation de handicap qui revendique sans ambages la liberté de pouvoir bénéficier d’accompagnements sexuels. Car le thème c’est l’accompagnement sexuel, allô quoi… Un sujet d’actualité très brûlant, que la probable pénalisation des clients du monde prostitutionnel va relancer presqu’à coup sûr. Ces émissions nous permettent de faire entendre nos arguments en faveur de cette cause et à la plupart des journalistes d’évoquer les « handicapés » à longueur de phrases, incapables de prononcer « personne handicapée », par paresse intellectuelle ou par manque de sensibilisation (preuve qu’il y a encore du boulot dans les écoles de journalisme), ainsi que d’« assistance sexuelle » ou d’« assistant sexuel » – dénomination anglo-saxonne qui fait l’unanimité en francophonie, bien qu’elle ait une connotation très stigmatisante en français. D’où mon insistance à parler d’accompagnement sexuel et d’accompagnants sexuels ; car seul un travail sur la sémantique est en mesure de changer le regard et les mentalités sur l’autre, le différent. En fait, la majorité des médias entretient une stigmatisation misérabiliste, sans s’en rendre compte ou sans s’en soucier. Alors que le changement des mentalités passe aussi par eux.

Au-delà de la reconnaissance de l’accompagnement à la vie affective, sensuelle et/ou sexuelle, je défends par-dessus tout le respect des libertés individuelles, du droit-liberté, du libre choix. De la tolérance et de l’amour sans condition.

Question portes, Caroline de Haas, l’une des fondatrices d’Oser le féminisme !, a plutôt tendance à les fermer, elle qui a eu cette formule sidérante sur le plateau d’Alter-égaux, de Mediapart : « Parce que je ne sais pas comment faire autrement. » Une réponse consternante à une question encombrante pour elle et ses congénères. Madame est pour la radicalité en matière de pénalisation des clients et d’éradication de la prostitution… parce qu’elle ne sait pas comment faire pour respecter le choix des professionnel(le)s du sexe qui exercent une prostitution autonome et volontaire – certes minoritaire mais néanmoins réelle –, et pour juguler une prostitution mafieuse endémique (qui ne disparaîtra jamais, on le sait bien derrière les envolées pompeuses au moralisme sectaire) ! Pour défendre une majorité de femmes exploitées, elle opte pour un déni de démocratie ; elle sacrifie des hommes et des femmes sur l’autel intolérant d’un aveu d’incapacité et de mépris vis-à-vis des libertés individuelles. J’ai cru halluciner. Puisqu’on n’a pas de solution, on met tout le monde dans le même sac, on généralise au détriment du plus petit nombre. Vive les droits de l’Homme et du Citoyen ! Vive l’ouverture d’esprit ! C’est ce qu’on appelle de la discrimination… positive évidemment. Vive le féminisme intégriste à défaut d’être intègre. Heureusement, la vie, la vraie, triomphe toujours…

À Stephen Hawking, célèbre physicien et mathématicien anglais, on avait prédit qu’il en avait encore pour deux ans maximum à vivre… il y a plus de cinquante ans de cela ; aujourd’hui, il en a soixante-treize ! J’ai connu le même genre de prédiction funeste, il y a plus de cinquante ans déjà… Personne n’aurait alors misé un kopeck sur ma longévité, encore moins sur la richesse de mon existence ? Toutefois, au mépris de tout diagnostic médical, je viens de fêter mes soixante ans ! Preuve que la vie se fiche royalement de toute logique rédhibitoire, qu’il n’y a rien de plus libre et de plus facétieux que la vie ; il n’y a pas de fatalité, il n’y a que des réalités individuelles.

Cependant, ça interroge les cerveaux cartésiens. Quelles sont ces destinées qui défient la science ? Pourquoi ? Comment ? Elles interpellent d’autant plus le commun des mortels que ce ne sont pas des survies misérables qui sont le ciment de ces défis scientifiques mais la vie à l’état pur, authentique, intense et extrêmement foisonnante. Est-ce pour cette raison que les pronostics sont déjoués avec tant d’énergie et de vitalité ? En grande partie, je le crois. Parce que l’amour sauve de tout, même et peut-être surtout du « pire », de l’impensable et de l’impensé. Il suffit de lire Une brève histoire du temps d’Hawking pour s’en persuader – si vous n’aimez pas lire achetez la vidéo Une merveilleuse histoire du temps, (The Theory of Everything) de James Marsh, le film est inspiré du livre. En outre, il me semble qu’en sus de l’amour, il faut aussi être motivé, aiguillonné par une passion créative et créatrice. Seules ces deux « flammes » sont en mesure de donner du sens au « pire ». Comment ne pas en être persuadé quand je fais le bilan de mes soixante premières années d’existence ? En effet, aux yeux du lambda et d’après les critères de la norme, il y aurait des parcours de vie qui se font « en dépit du bon sens », car incompréhensibles à l’entendement humain qui est aisément perturbé lorsqu’il est privé de ses repères sociologiques, médico-sociaux et culturels « convenus et convenables ». Bien sûr, certaines existences ne sont pas évidentes à vivre, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elles sont invivables, cela dépend notamment de l’environnement. Je dis souvent que je ne souhaite ma vie à personne mais que je ne l’échangerais pour rien au monde. La vie est un Mystère insondable et impossible à réduire ou à enfermer dans des généralités, des poncifs, des préjugés ou des « diagnostics vitaux engagés », aussi étayés soient-ils. La vie n’est pas un processus statistique, c’est un processus initiatique. C’est un processus évolutif permanent. Contrairement à certaines apparences, la vie est un mouvement perpétuel qui aspire à rayonner, d’une façon ou d’une autre. C’est ce rayonnement qu’il faut déceler derrière l’immobilité et des stigmates « tellement » prégnants ; la vie n’aime pas la passivité. Ni les regards plaintifs et ségrégants.

Une de mes accompagnantes ne se sent pas Française. Elle est d’origine marocaine mais née en France et « parfaitement intégrée », comme on dit par chez nous pour cadre tout ce qui dérange dans « l’harmonie » normative du paysage français (homos, handicapés, juifs, musulmans, Roms, SDF, etc.) ; un « tout » avec lequel il faut « cohabiter » tant bien que mal et qui représente au bas mot plus de la moitié des Français ! Oui, moins de la moitié des Français discriminent des minorités qui seraient largement majoritaires si elles s’unissaient. C’est drôle, vous ne trouvez pas ? Quoi qu’il en soit, il me paraît vraiment très difficile de rêver plus « intégrée », « assimilée », « adaptée », « acclimatée », « apprivoisée », j’en passe et des meilleures, que mon accompagnante.

Et si, par-dessus le marché, on ajoute à ces faux-vrais inclus les « bons » immigrés blancs, bien de chez nous (Europe du Sud, du Nord ou de l’Est), dont les élites sont parfois plus stigmatisantes, moralisatrices et ostracisantes que nature (suivez mon regard… Sarkozy et Valls, entre autres), que reste-t-il de la France ? Et des Français ? Personnellement, je la comprends très bien. Je ne me suis jamais vraiment senti Français, pas plus qu’Alsacien, ni même Européen depuis la droitisation outrancière de l’Europe. Comment pourrais-je me sentir à ma place dans une région, un pays ou sur un continent qui nous marginalise, nous anormalise derrière des discours prétendument inclusifs ? Comment m’identifier à une société que mon identité dérange parce que je n’entre pas dans les canons de LA norme ? Je préfère me contenter d’être Humain, humaniste et humanisant au sein d’une communauté pas toujours très humanisée. En fait, rien n’est plus complexe que ce genre humain pas complètement débarrassé de son animalité, d’une certaine sauvagerie à l’égard de ses semblables. Et « sauvagerie » est un euphémisme quand on voit ce qui se déroule au Moyen-Orient ou en Ukraine et ailleurs dans le monde.

Dans ces conditions, comment mon accompagnante et ses semblables pourraient-ils se sentir Français ? Que faisons-nous pour qu’ils se sentent Français ? Pour que nous nous sentions tous et chacun Français ? Pour que les minorités se sentent françaises ? Tous Français, concernés et impliqués, totalement impliqués dans le développement et l’évolution de ce pays ? Français malgré nos différences, nos singularités, nos choix de vie et nos croyances. Quel défi ! Loin de l’unité nationale de façade affichée le 11 avril dernier par les politiques, confortablement regroupés devant des caméras complaisantes, loin des Français. Donc loin de la France.

Encore faudrait-il que, plutôt que de jouer les victimes, les justiciers, les incompris, les indifférents, les fatalistes, les sermonneurs, les déprimés et autres bellicistes de pacotille, nous nous sentions tous concernés, nous nous engagions tous en faveur d’une société intelligente, à l’écoute, multiculturelle, ouverte et respectueuse, égalitaire et juste. C’est loin d’être le cas. Il y a un bug dans la démocratie.

Cette même accompagnante m’a appris que 85 % des Français vivant (confortablement) au Maroc ont voté FN aux dernières élections ! Mais qu’est-ce qu’il attend Mohammed VI pour les expulser ? Quel camouflet ! Quel mépris pour leur pays d’accueil de la part de ces néocolonialistes. J’en suis resté stupéfait et sans voix. Non, l’humain n’est décidément pas à une contradiction et à un mépris de son prochain totalement schizophrénique près. Tout cela n’est que morgue.

Dans Les Tueurs de la République de Vincent Nouzille, on apprend le goût prononcé de notre cher président (de la République) pour les assassinats ciblés ; il semblerait qu’il en est beaucoup plus friand que ses prédécesseurs. Et en toute bonne conscience, of course. C’est commode et sans danger de tuer par procuration, de faire tuer en toute impunité. Au fait, ça fait quoi ? C’est jouissif ? C’est grisant ? Certes, ce sont des ordures avérées qu’il fait exécuter – en tout cas, il faut l’espérer ; sinon, c’est ce qu’on appelle une bavure, les risques du métier de Zorro étatique qui, faute de mieux, déclare la guerre, joue les redresseurs de torts, faute d’être capable de gérer correctement l’économie française et, surtout, d’être humaniste – même s’il est le premier à être sur les lieux des catastrophes et à rendre hommage aux morts. Le plus pathétique, c’est que je trouve que c’est sans panache tout ça. Sordide même. Mais ça n’engage que moi, bien sûr… Ce qui me laisse, par ailleurs, un drôle de goût et très perplexe, c’est que ce cher général en charentaises « tue » tout aussi facilement et sans états d’âme ses adversaires politiques. De là à penser que la politique est un sacré défouloir pour refoulés et lâches de toutes sortes, il n’y a qu’un pas… Ce n’est pas glorieux et c’est d’autant plus pitoyable lorsqu’on garde à l’esprit la propension de François Hollande à trahir, à renier, à mentir et à être lâche, devant l’Europe de ses pairs, devant Merkel et compagnie ; dernier reniement en date, il a laissé dégainer le 49-3, lui qui le vilipendait quand il était bien au chaud dans l’opposition… Vive la République… bananière qui ne dit pas encore son nom. Cet homme, à l’instar de son Premier ministre, sont indignes de leur poste. Et on s’étonne que de plus en plus de Français n’ont plus confiance dans les politiques, pensent que ce ne sont que des bonimenteurs opportunistes en puissance. Quand les politiques jettent le discrédit sur la Politique, c’est qu’une démocratie est gangrenée. Et la déclaration d’amour à la bombe atomique du va-t-en-guerre François Hollande, le 19 février à Istres, ne fait qu’enfoncer le clou de façon inquiétante ; qui pensait avoir mis un nouveau docteur Folamour sur le trône en 2012, sous cette placidité faussement débonnaire ? On ne se méfie jamais assez des apparences trop lisses. Et comment s’étonner, face à tant d’immoralité, qu’il y ait autant de dérives sociales et éthiques ? Comment demander à une population d’être exemplaire quand ses dirigeants ne le sont pas ? Notre démocratie est en train d’offrir sur un plateau la France au Front National. Les cantonales en sont la preuve : Sarkozy fait du Sarkozy sans vergogne et de façon minable, claironnant une victoire qu’il doit aux abstentionnistes, Marie Le Pen ne peut qu’être satisfaite même si elle n’a pas encore gagné de département et la gauche n’a plus de gauche que le nom ; merci au général en charentaises et à son Iznogoud, très courageusement, ils vont mener le navire jusqu’au naufrage total, tant pis pour les Français et pour la France ; c’est ce qu’on appelle de la politique politicienne.

Pendant ce temps, Syriza se bat seul ou presque, englué dans une Europe du « courage fuyons », prenant bien garde de prendre position, par frilosité mercantile, en attendant de voir ce que David fera de Goliath, ou inversement. On a de plus en plus l’impression que la politique n’est faite que de calculs mesquins et cyniques. On ne gagne plus parce qu’on est le meilleur, on gagne parce que les autres sont moins bons ou parce que les gens sont trop désabusés et dépités par tous ces mensonges et toute cette indifférence pleutre. La preuve : plus de 50 % d’abstentions au second tour des départementales, près de 70 % des moins de 35 ans qui ne vont pas voter et un nombre croissant de jeunes qui ne prennent même pas la peine de s’inscrire sur une liste électorale. Ce n’est pas un désaveu cinglant de cette politique hautaine et déconnectée qu’on subit crescendo depuis des années ?

La vie continue, elle s’en remettra, elle s’en remet toujours.

Par exemple, en allant voir Crosswind, un sublime film estonien de Marti Helder, d’une originalité et d’une intensité incroyables. Et également Voyage en Chine, avec une Yolande Moreau égale à elle-même, c’est-à-dire poignante. Et puis, il y a À trois, on y va, un film de Jérôme Bonnell, léger, croustillant, subtil et pétillant, magnifiquement interprété par Anaïs Demoustier et Félix Moati.

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