Une esthétique de la clé et de la serrure

Les mots du pouvoir (mâle) prouvent bien le pouvoir des mots : chaque fois qu’une femme parle de son « testament », de son désir d’être « témoin », «d’attester » ou de pratiquer un « test », etc. (un exemple entre mille) – mots qui viennent tous et sans escale du latin « testis » (testicule) – elle ne fait que désigner indirectement par-là l’homo-horizonus, autrement dit le mâle ; dès lors il n’est plus étonnant d’entendre aujourd’hui certaines dire « ne me casse pas les couilles ! » et autres aberrations du même style, ou encore réclamer « l’égalité des sexes » au lieu de l’égalité des droits, ou même souhaiter que dorénavant les petits garçons et les petites filles reçoivent indifféremment, peut-être pas (encore) les mêmes breloques sexuelles, mais les mêmes jouets et couleurs de culottes – quand l’un ne demande pour son épanouissement et son imaginaire qu’à jouer avec l’objet de l’autre et à explorer son univers plein de mystère. Le totalitarisme ne se construit pas autrement qu’en éradiquant ces différences et ces frontières. La mort de l’art également. Et, bien sûr, du jeu.

 La seule et véritable question reste jusqu’ici la question de l’Autre, depuis la nuit des temps. Et jouer c’est aller de l’un à l’autre. Et si l’autre, l’inconnu, le différent, est ce qui nous ouvre à l’infini et à la fiction ; l’autre est surtout et d’abord la limite. Et dès lors qu’on franchit cette limite, on prend un risque. En somme l’autre c’est le risque et le lieu où s’exerce le jeu. Ainsi il n’est pas de jeu sans limite, sans altérité – toutes choses qui fondent la liberté. Et la pornographie supposant toute absence de jeu, et donc d’émotion, car ne comprenant pas de limite, il apparait clairement que nous nous dirigeons vers un monde pornographique… totalitariste, où règnerait le tout visible, où il n’y aurait plus de dedans ni de dehors, plus d’inconnu et de risque. Que volonté de contrôle, de transparence et de sécurité.

Alors se priver de fiction, d’émotion, de poésie, anéantir l’autre, c’est faire advenir le tout par le bas, ce « tout (qui) est toujours le contraire du vrai » (Adorno), c’est s’abstraire du rythme et, par conséquent, de la vie. « Si on a perdu le rythme, on a perdu le monde », nous prévient Novalis. Et on ne peut mieux dire : « Ecrire, c’est poser le rapport de deux différences et les enchaîner par une alliance de mots indestructibles » (Proust). Que la langue soit, et la langue fut. Grâce à l’autre, grâce au rythme et à l’articulation qui furent au commencement, et d’où naquirent le mouvement et le sexe – qui est différenciation par essence.

L’on ne cesse d’abrutir le public de calculs, de mesures, de cuisine et autres tâches ménagères, là où il suffirait simplement de présenter une clé et une serrure, un vide et un plein. Là où en guise de civilités, en se rencontrant, on pourrait dire comme là-bas « Comment va la douleur ? » ou « Comment va le rêve ? », ici on ne cesse de brandir une paire de cisailles et de s’enquérir de « l’égalité des sexes » et du nombre de brasses en plus ou en moins effectuées par les uns et les autres, quand on gagnerait à s’arrêter un peu et à bâtir une philosophie de l’harmonie et une esthétique de la clé et de la serrure, pour la sauvegarde de l’humain.

La clé n’est ni « égale » ni « supérieure » à la serrure, et inversement. Les deux sont simplement et vitalement complémentaires ; opposés, certes, mais complémentaires : face à face, et côte à côte. Mais pas le même, et pas les mêmes. Quand la serrure est clé, ou quand la clé est serrure, il n’y a plus ni clé ni serrure, ou quand tout est clé ou que tout est serrure, il n’y a plus de jeu, c’est l’immobilité, la mort. Aussi, pour se garder de ce projet mortifère, il faudrait que la clé demeure clé, et surtout que la serrure cherche à être absolument serrure, c’est-à-dire différente de la clé, pour permettre le jeu. Certes, la serrure trouve son accomplissement en absorbant la clé pour devenir « autre chose » ; tout comme la clé trouve son accomplissement en intégrant la serrure pour de même devenir « autre chose » - tous deux disparaissant pour faire  « 1 » - le nombre 1, autrement dit l’amour, là où il n’y a plus ni clé ni serrure, ni l’un ni l’autre, ni plein ni vide. Mais pour atteindre cet amour, pour aller de l’un à l’autre, pour qu’il y ait du jeu, pour qu’il y ait du rythme, il faudrait qu’il y ait distance, séparation, différenciation, et que la clé soit pleinement clé et que la serrure soit pleinement serrure ; que l’un creuse par exemple et que l’autre plante. La vie prend corps dans ce « je-u » de formes, dans ce corps-à-corps, dans ce passage de l’un à l’autre. Car comment aller de l’un à l’autre, comment l’un peut-il désirer l’autre, s’il n’y a pas l’un d'un côté et l’autre de l'autre côté ? Pour ne plus faire que « 1 » il faudrait d’abord être au moins « 2 », nombre du réel et de la vie, là où le langage prend sa source - dans ce rapport des différences. Comment la serrure pourrait-elle attirer la clé autrement ? Comment le dehors pourrait-il attirer le dedans ? Comment le ciel pourrait-il attirer la terre ? Comment l’enfer  pourrait-il attirer le paradis, l’archet attirer le violon et Echo attirer Narcisse ? Comment marcher, comment bouger, comment parler sans articulation… sans rythme ? En Afrique, les récits du Mvett disent : « Le Bien se trouve de l’autre côté du Mal. Le Mvett c’est toi et moi, ainsi que tout notre devenir Ekang. Je sème les mélodies. Oui,  j’en suis capable. Mais souvenez-vous qu’il y a des limites en toutes choses. Des limites qu’il faut respecter, des limites entre nations, des limites entre un frère et une sœur, des limites entre une mère et son fils. Oui, des limites qu’il faut respecter. »

Si la serrure contient la clé en creux, et si la clé contient la serrure en puissance – comme l’identité contient la différence, et comme l’un contient l’autre et l’autre contient l’un -, il n’empêche que serrure qui s’abolit pour être clé, ou que clé qui s’abolit pour être serrure, ne peut conduire qu’à la disparition du fondamental jeu et du rythme, à la disparition du désir, autrement dit de l’humain. Aussi la femme devrait-elle rester femme (de quelque manière que ce soit mais différente de l’homme), et l’homme devrait rester homme (de quelque manière que ce soit mais différente de la femme), dans un monde ni exclusivement homme ni exclusivement femme. Le problème, la grosse arnaque, c’est de demander aux femmes de vivre dans un monde d’hommes, structuré par et pour les hommes – là où elles seront toujours perdantes, à jouer au mieux les seconds couteaux. Jeu de dupes. A l’image de ce singe qui demanderait au poisson de faire un concours qui élirait celui qui grimperait le plus vite. Et nombre de femmes participent à cette mascarade, mettant indéfiniment l’accent sur des histoires de « cuisine », de compétitivité et d’ « égalité », en lieu et place du rythme et de l’harmonie. A continuer ainsi, on n’est pas près de sortir de l’auberge. Surtout tant que « l’humanité » restera une histoire, une affaire et un espace d’hommes (humanité : 1120 ; lat. humanitas ; 1150 ; lat. humanus, de homo "homme").

 

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