Un jour de règne

On dit que les corps sont lisses comme des pierres au pays du jour. Corps qui enflent et se pressent, sans se toucher, autour de midi. En rond. Ainsi. Au jour. Il y a longtemps que la nuit a été victime des hommes, terrassée. Et depuis il fait jour, sans lune, clair. Tout est clair. Tout est net. Mesure. Et les corps montent. Comme des ballons. Lisses. En muraille de clarté. S'érigent. Fermés. Transparents. A personne. A tous. Prévu. Attendu. Tout est prévu, tout est attendu. Au pays du jour, il n'y a pas de saisons, guère de rythme, et plus personne ne recherche un coin d'ombre. Il n'y a pas d'ombre. Pas de sortie. Il n'y a pas d'intrus, pas de mystère, pas de secret. Les trains arrivent, et à l'heure. En toute sécurité. Sans choix. Avec certitude. On sait. D'avance. Et la mort, et le jour, et l'heure. Avec certitude. On sait. Et le corps, et la pensée, et l'acte. On sait tout de l'autre - qui est soi, le semblable, l'intime. Au pays du jour, la forme est reine et les corps sont rois. Rien ne s'enraye et tout est maîtrise. On a beau chercher, on ne trouve pas de corps perdus. Tous identifiés, répertoriés. Corps fermés, indifférenciés. Corps dilatés, exhibés. Corps calibrés, balisés. Corps connus, reconnus. Au pays du jour, les corps ne se donnent pas, ne s'abandonnent pas. Les corps se tiennent et se posent en I. Fermés. Pas de trou. Voyez… Tout est là, présent. Et des arches, repos, fixe, garde-à-vous. Rien ne s’oublie. Rien n’en sort. Le passé n’y remonte plus. Et quand le temps se délite ainsi, le présent se frotte le gras. Heu ! heu !... fait donc le présent. C’est ainsi. Et on n’y joue pas. Pourquoi donc. On n’y risque pas. On ne risque rien. Le jeu n’existe pas. Ni l’amour. Le vide est parti avec la nuit. Et les dieux sont partis avec le vide. Et partis aussi avec la nuit, l’étrange et l’étranger. De même l’art, le sacré et la parole. Et la couleur, le rythme, la limite… Seuls subsistent, en suivant le guide, quelques poches d’ombre et de vide aux rayons des magasins. Au pays du jour, les hommes chantent ainsi des sonnets à Tatiana : « Oh, ma rose/ Viande de dinde / Viens donc au vert / Couverte ». Tout se sait au pays du jour. Au pays du jour, une fois l’an, des hordes d’hommes, de femmes et d’enfants se rendent en pèlerinage sur la Montagne aux loups. Là-haut on y trouve la carcasse congelée du dernier aristocrate de nuit. Devant cette vision, et pour un prix raisonnable, quelques fossiles d’émotion leur remontent aux yeux ; alors ils sortent des perles de larmes d’un sac plastique, les égrènent longuement, puis s’en retournent, en tirant des bouffées de pensées aux jours anciens.

 

Marcel Zang

                                        

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