Une affaire occidentale

Avignon - 14 h 00. Il fait chaud. Le festival de théâtre bat son plein. Allongé sous un parasol à la terrasse d'un café place de l'Horloge, un journal attire mon attention. C'est Le Monde. Je le parcours, puis me redresse : " Voici le choc qu'Avignon attendait. (...) Un spectacle dérangeant ". Et qui plus est, dans la Cour d'honneur du Palais des papes. Tout ce qu'il faut pour me sortir de ma léthargie. Du coup, muni de la citation, je parcours les trottoirs encombrés d'Avignon à la recherche des 38 euros nécessaires à l'achat du ticket "choc". Faut dire que j'adore tout ce qui ressemble à un choc, souvent prélude à la jouissance, à l'amour et à l'exil. Enfin en possession du sésame, je m'installe au premier rang, sur le fil, tout excité et bien décidé à ne rien manquer de La pièce. Je me tourne et me retourne. Plus une seule place de libre. Deux ou trois mille, je ne sais plus, entassés dans la nuit et sous quelques couvertures. Un bruissement de fièvre monte des travées. Comme du petit lait dans la gorge brûlante d'un nourrisson. La tension est de sortie, enrobée d'une odeur de soufre et de cordite. C'est délicieux, ce sang. L'immense public y est tout acquis. Le chœur est en place. Manque plus que le chef d'orchestre. Et les trois coups. J'en profite pour jeter un dernier regard sur le programme. La pièce comporte deux parties de durée sensiblement égale; un prologue suivi de onze scènes pour la première, et seulement deux scènes dans la seconde.

Le cor peut sonner. La bête est enfin lâchée. C'est parti, et pour 4 heures trente, entracte et message compris.

Très vite la fascination change de camp. Le noir passe du ciel à la scène, puis à l'arc-en-ciel. Un arc-en-ciel purulent dans un puits profond: l'espèce humaine. Un puits submergé par un palais de glaces et d'écrans, de high-tech et de drames, de marbre et de chair, de gris métallisé et de nuit veloutée, de rif de guitares et de grosses caisses. Le clair-obscur domine, vacille, s'abandonne, le chant s'élève, le poil se dresse, le cœur se serre, tandis que le chaud et le froid s'allient quand l'intime d'une voix copule avec le concept et l'objet. Et je ne sais pourquoi me remonte Le cauchemar climatisé de Henry Miller. Me vient aussi, au vu de ces premières heures, la confirmation d'une impression : le théâtre appartient de plus en plus, et peut-être désormais et à tout jamais, aux metteurs en scène; réifiés par la manne du Pouvoir, ils en chassent les auteurs et en deviennent les rois, les capitaines d'industrie, seuls maîtres à bord devant Dieu et fossoyeurs du texte qu'ils dressent, au mieux, comme des cathédrales en patchwork - ce qui tend à donner cette énorme machine que j'ai sous les yeux, une vraie machine de guerre. Je me sens pris, bluffé, par cette armada, cette esthétisation, cette orgie de moyens scéniques qui s'imbriquent les uns dans les autres comme des bielles dans une mer d'huile et de sexes. Ce spectacle !... une fête... un feu d'artifice... feu roulant... toute cette magie... cette "machinerie"... une tuerie !... une fête de destruction qui ressuscite Artaud (Adamov n'est pas loin), une fête du pouvoir et du progrès, de la forme et de la maîtrise. La technologie veille au grain et flambe au cordeau, les médias modernes y sont convoqués, et vidéo et vidéaste sur scène, clavier électronique et tutti quanti, et le tout soutenu par un rythme à flanquer le tournis, à faire ânonner le temps et à égayer les miradors et les camps de la mort. "Il fait noir dehors, Jack", dit le poète Kenneth Patchen. Dieu veille sur Apollon. Pas touche. C'est sacré. Et ça explose, et ça pétille, ça déroule, et ça déboule, de tous côtés. Du théâtre champagne ! Il faut suivre, et je ne veux rien rater. Ni les changements de décors qui glissent comme feuilles de lys au vent, ni le ballet soyeux des lumières, ni les costumes qui précèdent ou survivent aux nuits de cristal et de pleine lune, ni les mouvements mystérieux et tragiques des corps; corps sombres et haletants des protagonistes, corps insensés et désarticulés des anonymes, corps fantomatiques d'un songe shakespearien, corps éclatés des voix qui soulignent un corps à corps, tel l'archet là-haut couvrant son violon, corps numériques des écrans et de l'histoire, corps abstraits des symboles et du sens, corps sacrés des mythes et des connaissances, et des arts et des lettres, et de la métaphysique comme de la physique quantique, et de la biologie, et de l'éthologie, et de la zoologie, et du grand caca, et encore de la zoologie (car, à coups de marteau, l'homme est bien une bête, c'est entendu); et l'arithmétique... ah, l'arithmétique ! Cette trouvaille !... une arithmétique guerrière de la mort... arithmétique surréaliste, absurde, d'un Prévert aux enfers: le décompte de droite à gauche et de gauche à droite du nombre de Juifs tués au total, et par mois, et par semaine, et jusqu'à la seconde près et à la fraction sidérante par les Nazis - point d'orgue et d'orgueil. Il faut suivre... Et c'est ainsi que des prémices au zénith j'en apprends, et sur le couple bourreaux et victimes qui s'est déhanché, des siècles durant, forniquant, de la Grèce antique à l'Holocauste du XXème siècle, à travers les tragédies d'Euripide (Alceste) et d'Eschyle (L'Orestie), puis des écrits contemporains de Hanna Krall (Apollonia), de Jonathan Littell ( Les Bienveillantes), de J.M. Coetzee (Elisabeth Costello)... Primo Levi, Hannah Arendt et, surtout, tant d'autres ailleurs auraient pu compléter cette galerie à remonter la Faucheuse jusqu'aux horreurs nazies - qui constituent l'acmé, le point culminant, l'alpha et l'oméga de l'extermination érotique; le reste n'étant au mieux que figuration, brouillon, prétexte et préface. L'on sait bien que l'auréole du martyr dépend de celle du bourreau, et que la grandeur de celui-ci entraîne celle de celui-là. Plus forte est l'atteinte, et plus l'on est attirant, et plus lourde aussi est la culpabilité qui l'entoure et la dette qui l’inscrit. Faut suivre cette trouble dialectique, cette névrose, ces rapports incestueux où le cou de la victime s'offre à la lame rougissante du bourreau comme à un aimant. Et de même que Dieu serait bien peu de chose sans la toute-puissance du diable et du mal, de même le vainqueur chérit la force du vaincu, et la gloire celle du péril. L'Un ne va sans l'Autre, le Mal et le Bien - tout comme le trou et son souvenir s'accordent, à l’image de Naqov et Zaror, et comme la femelle et le mâle.

Mais il faut suivre, et je ne veux rien rater, j'ai dit. Aussi mon regard ne cesse de sautiller d'un écran à l'autre, d'un crime à l'autre, d'une folie à l'autre, d'un pacte faustien à l'autre, d'une équation vertigineuse à l'autre, d'un orchestre pop à l'autre, d'un gros plan au défilement des lettres là-haut, et aussi là-bas, tout au fond. Ce sont les sur-titrages. C'est qu'on parle polonais au micro, et du ghetto de Varsovie aux Athéniens. Faut suivre aussi le jeu des acteurs... Captivant ! Mieux : intense, au plus près, juste, comme en témoignent les rôles d'Agamemnon et de Clytemnestre, qui remportent de loin la palme. Un regret néanmoins et une frustration: les seuls intégralement nus donnés en pâture ne sont que des hommes; surtout un, Apollon, banni pourtant de l'Olympe, mais qui me squatte en permanence tout l'écran. Et pas une seule fille à poil, alors même que le genre fait nombre sur scène. Mon regard a beau chercher, scruter les planches, les rainures, visiter les coins, les arrières, les cieux... rien ! Pas une seule chatte. Le plateau est cependant vaste, et parfois encombré de poches d'ombre; j'en ai peut-être loupée au passage; l'on me répond que non. Qui détient le commencement possède le pouvoir. Puis je comprends: c'est que le metteur en scène est homosexuel; je peux bien le dire, vu la fréquence avec laquelle il le revendique à grands traits dans les médias. Du coup, je me désintéresse d'Apollon, avec sa plastique d'éphèbe, sa peau lisse comme un assemblage de porcelaine, sa blondeur oxygénée, ses mignardises et sa quéquette peinturlurée au vent. Peine perdue. Tout pâlot qu'il soit, on ne voit que lui, la poitrine estampillée d'un "Peace and Love" christique et le dos soutenant une croix de David au bout d'un gibet. Je ne vois que lui. Pourtant, des personnages, on en a vu passer et on en verra passer, et pas des moindres, et des héros et des demi-dieux et des dieux entiers et même des Justes: Clytemnestre, Agamemnon, Iphigénie, Oreste, Admète, Alceste, Phérès, Thanatos, Héraclès, Apolonia Machczynska-Swiatek, etc. Que des seconds couteaux ! Rien que pipi de chat à côté d'Apollon, qui fait sa diva et la roue sur une scène qu'il emplit et écrase de sa présence toute lascive, magnétique, arrogante. Il irradie, c'est clair; c'est la presque-Perfection. C'est le Centre. Alors de toutes parts on le réclame, on le cajole, on le veut à soi, avec soi, pour soi; d'un côté comme de l'autre, victimes et bourreaux, on se le dispute, on se l'arrache, on se l'affiche et on s'en veut l'élu. Dame ! C’est tout de même le Fils de Dieu, en tout cas l'un des plus puissants dieux de l'Olympe, bien que corrompu et condamné à faire pénitence parmi les humains. Passé, présent ou à venir, c'est l'Articulation faite homme. Et le voici devenu enjeu suprême, porté dangereusement aux nues, après en être tombé.

Et c'est le noir. Puis l'éclairage. L'entracte.

Lentement, comme à reculons, le public se replie, clignant des yeux, groggy. C'est que les coups ont porté. Et pas moyen d'aller se retaper au bar du coin; juste le droit de faire quelques pas et d'en griller une, puis l'obligation de laisser les couvertures sur place. On se croirait dans la cour de promenade d'une prison surpeuplée. Il fait froid. J'essaie de capter quelques réactions, mais ça cause peu. J'interroge un ami metteur en scène; il fuit mon regard et laisse tomber: "intéressant... très intéressant". Ouais... moi aussi j'ai hâte de voir la suite, comme tout le monde. Dans un peu moins de deux heures nous serons fixés.

Puis c'est reparti.

C'est Robert Kemp, je crois, qui disait que la mesure en tout est délicate à garder. Il en est un peu question ici, et même beaucoup. La seconde partie s'ouvre sur un discours, avec pupitre et micro, un discours d'une demi-heure, voire plus - où Elisabeth Costello prononce "une conférence sur la faute et la peine. Elle compare la situation des Juifs exterminés à Treblinka à un holocauste d'animaux jamais interrompu". Lourd, lourd… Je me surprends à piquer du nez et me redresse. C'est que c'est plombant au possible ! L'absolu a toujours signé la fin de l'art et du jeu. La suite sera à l'image de cette "conférence", sans un souffle de vent, et des milliers d’heures encore à tenir. Il y a bien longtemps que le théâtre a déserté la scène. Il me vient soudain et fermement que plus on prononce mal, haut et fort, le nom d'Hitler et des atrocités nazies, plus je me sens exclu, pas du tout concerné, étranger à l'affaire, une affaire purement régionale, une affaire occidentale, une affaire qui touche moins à l'universel qu'à sa prétention. L'on se rêve marathonien aux jambes ailées, et on se réveille sprinter d'un jour. C'est dur. Tant d'éclat et de défaillance ! Les doigts ont perdu de leur velouté au bout de deux heures, où tout s’est dit et joué, et ont fini par accrocher l'ivoire du piano. Les deux heures suivantes ne seront plus que chasse à courre, discours, resucée et cahier des charges. J'ai toujours mis un point d'honneur à ne jamais quitter une représentation théâtrale en cours; je ne veux point briser cet écart, et j'en souffre terriblement. Seule la pensée des trente-huit euros de mon ticket "choc" me force encore à suivre La pièce jusqu'au bout. Trente-huit euros... de quoi sauver une fraction des millions d'enfants qui meurent de faim ou bombardés chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde, aujourd'hui dans le monde.

Eblouissement et consternation. Voilà ce qu'il me restera de cette pièce.

Un peu plus tard dans la nuit, je me suis retrouvé dans un bar de la rue des Teinturiers. Pas un bar à putes. Un "supplément Festival d'Avignon" de Télérama traînait sur une table. A l'intérieur une interview du metteur en scène par Fabienne Pascaud, dans laquelle il espère que sa pièce ne sera pas prise pour une œuvre antisémite.

 

Marcel Zang

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