Colère froide pour E. Macron, sueurs froides pour la science et la démocratie

Les propos récents d’E. Macron évoquant une « colère froide » contre « les experts auto-proclamés » sont extrêmement révélateurs de sa vision de la science et de ses interactions avec la société. Ils sont aussi particulièrement inquiétants, non seulement concernant la logique des mesures prises pour la recherche dans un avenir proche, mais aussi pour ce qu’ils disent de l’état de notre démocratie.

Le Parisien du 31 mars relatait l’agacement, voire la « colère froide » d’E. Macron contre les « experts autoproclamés » (les passages issus de cet article sont en italique). Le chapô de cet article expliquait que « le président de la République est excédé par les experts, scientifiques et autres ténors de l’opposition qui, sur les plateaux de télévision, critiquent sa gestion de la crise ».

SA gestion de la crise. Le chef de l’état a pourtant choisi lui-même sa stratégie, bien étrange, en centralisant à l’extrême cette gestion sous son autorité, alors qu’aucun texte relatif à une gestion de crise ne le stipule, et tout en ignorant de nombreuses infrastructures publiques compétentes (nous y reviendrons) ; il a choisi lui-même pour sa communication d’adopter une rhétorique guerrière totalement inopportune et d’endosser le rôle du généralissime et commandant en chef des armées en guerre contre le virus. Mais quand on veut jouer les de Gaulle, le cas échéant, il faut savoir assumer de n’être qu’un Gamelin.

Passons sur la mauvaise foi toute politicienne consistant à reprocher à ses adversaires politiques de critiquer les ratés de la gestion de cette crise. Nous savons tous que si le gouvernement était autre et qu’E. Macron et les siens étaient dans l’opposition, ils joueraient le même jeu. C’est effectivement assez pathétique, mais malheureusement complètement coutumier de nos démocraties malades. Si cela ne lui plait pas, libre à lui de quitter le monde de la politique.

Intéressons-nous plutôt ici à ce que l’attitude d’E. Macron implique pour la recherche et les chercheurs, car, dans la bouche de celui qui annonçait récemment pour la recherche un « effort inédit depuis la période de l’après-guerre », en soulignant « le caractère vital de la recherche scientifique et la nécessité d’investir massivement pour le long terme », ses propos sont extrêmement révélateurs de sa compréhension de la science et de la vision qu’il a de ses interactions avec la société en général, et avec le pouvoir politique en particulier. Ils sont, nous allons le voir, de ce fait particulièrement inquiétants, notamment en ce qui concerne la logique générale qui gouvernera les mesures prises pour la recherche dans un avenir proche.

L’article du Parisien nous dit qu’E. Macron est « déboussolé, parfois aussi, quand il entend des économistes, sociologues et autres philosophes répandre leur pessimisme sur les plateaux des chaînes infos. Bref, ces “experts autoproclamés“, dixit l'Elysée, “des irresponsables“ ». L’article rappelle ensuite que le 12 mars dernier, lors de sa première allocution solennelle sur le Covid-19, E. Macron s’en est directement pris à ses « voix qui vont en tous sens », puis quelques jours plus tard, en inaugurant la cellule interministérielle de crise à Beauvau, qu’il a félicité ironiquement « toutes celles et ceux qui avaient prévu tous les éléments de la crise une fois qu'elle a eu lieu. Les commentateurs en sont pleins. »

Les propos de l’Elysée concernant des chercheurs sont méprisants, voire insultants, et mensongers. Quel que soit leur domaine, les chercheurs qui s’expriment en ce moment ont un jour soutenu une thèse, défendue devant leurs pairs, ont publié des articles, évalués par leurs pairs, leur permettant d’enrichir un CV qui, in fine, les a amenés à décrocher un poste par le mécanisme d’un concours hyper-sélectif, dont le jury était composé de leur pairs ; puis une fois en poste, ils ont continué à publier, toujours évalués par leurs pairs et, puisque c’est désormais malheureusement la règle, ils ont sollicité des financements en déposant des projets eux aussi évalués par leur pairs. Ce ne sont donc pas des experts auto-proclamés, mais des experts validés par la pratique d’un des aspects qui fonde la science : l’évaluation par les pairs, en permanence, tout au long d’une carrière. Et malgré la pénurie chronique générée par les politiques se suivant depuis une vingtaine d’années, il subsiste encore heureusement en France un vivier de scientifiques collectivement très compétents et pertinents pour analyser la crise en cours (épidémiologues, virologues, sociologues, anthropologues, politologues, philosophes, etc.). Leur compétence et leur légitimité ne sont pas moins grandes que celles du conseil scientifique ad hoc mis en place par le Président de la République et son gouvernement (selon quels critères ?), sans doute même plus, au contraire.

A ce sujet, le parisien précise qu’un « stratège » d’E. Macron explique « qu'il tient à s'entourer d'experts scientifiques pour gérer cette crise, c'est-à-dire des personnes ancrées dans le réel qui ne se contentent pas de commenter, mais qui font également ». Il ne s’agit bien sûr pas de mettre en doute les compétences et expertises individuelles de chacun des membres de ce conseil scientifique, pas plus que de douter le moins du monde de l’ampleur de leur travail ni de la conviction et l’abnégation avec lesquelles ils le mènent. Seulement, ils ne sont que onze. Pourquoi avoir choisi de constituer ex nihilo un tel conseil restreint, alors qu’existent en France un Haut Conseil de Santé Publique ou une agence Santé Publique France, sans compter bien sûr l’énorme force de frappe que représentent les académies, les organismes de recherches et leurs conseils scientifiques, les sociétés savantes, etc. ? Et n’est-il pas gênant qu’un collectif aussi restreint, ayant une telle influence sur les actions menées pour gérer cette crise épidémique, ait un tel niveau de conflits d’intérêt quand l’indépendance de l’expertise est, plus que jamais, indispensable ?

Bien sûr, la recherche ne se limitant pas à un conseil de onze personnes, tous les innombrables chercheurs compétents et légitimes sur les très nombreux aspects de cette épidémie et sa gestion, sont déjà au travail, tout aussi ancrés dans le réel que les membres du conseil scientifique, et à ce titre, tout aussi légitimes pour commenter, n’en déplaise au chef de l’État. Commenter est même l’une des composantes principales du métier de chercheur, complémentaire de l’évaluation par les pairs évoquées plus haut. Comme il est d’usage en science, ils discutent, ils confrontent résultats, hypothèses, interprétations, car ce n’est que de ce travail éminemment collectif de disputatio que peut émerger une connaissance aussi solide que possible d’un phénomène. L’urgence et le fait que des vies humaines soient en jeu n’y changent rien ; au contraire, ce débat, plus que jamais, est indispensable. Alors certes, des centaines de chercheurs auront inéluctablement des avis plus variés qu’un conseil de onze personnes. Mais le fait qu’E. Macron l’interprète comme des « voix qui vont en tous sens » montre qu’il ne comprend absolument rien à ce qu’est la démarche scientifique. Si des voix vont « en tous sens », c’est le signe que la science est au travail, et c’est de ce que E. Macron perçoit comme un brouhaha, dans son ignorance terrible, qu’émergeront des solutions pour combattre cette épidémie.

L’ironie exprimée envers ceux qui avaient « prévu tous les éléments de la crise une fois qu’elle a eu lieu » est, de la part du chef de file de ceux qui sont restés sourds aux mouvements dans la recherche et l’hôpital public, consternante, et d’une indécence absolue vis-à-vis de tous ces personnels de santé (dont certains sont aussi chercheurs) qui alertaient en vain depuis si longtemps sur l’état de l’hôpital public, ou de tous ces chercheurs dont les travaux, avortés ou jamais menés car considérés comme non prioritaires dans les logiques d’appels à projet, nous auraient permis d’avoir un précieux temps d’avance sur l’épidémie en cours (revoir cet exemple édifiant). Il est pathétique d’exploiter ce genre d’argumentaire pour masquer ses responsabilités en faisant croire que, par son caractère exceptionnel, cette crise était imprévisible. Elle ne l’était pas ! De nombreux chercheurs la savaient inéluctable, comme en atteste la création l’an dernier du « Lancet Infectious Diseases Commission on Preparedness for Emerging Epidemic Threats ». Mais en France, ils ont simplement été empêchés d’y travailler en amont. Et ce discours de dédouanement au motif d’une soi-disant imprévisibilité, E. Macron l’a encore répété en visite dans une entreprise le 31 mars : « Quand on vit ce que l'on vit, on ne peut pas demander aux gens de l'avoir prévu il y a dix ans. » Pourtant, des gens l’avaient prévu, et pas seulement des scientifiques, mais des hommes politiques, non pas il y a dix ans, mais treize, avec la mise en place de l’établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Eprus), dans le cadre de la loi au titre bien en contradiction avec les assertions d’E. Macron : « Loi relative à la préparation du système de santé à des menaces sanitaires de grande ampleur ». Mais treize ans de tergiversations politiques ont réduit à néant ce dispositif (lisez ceci, c’est à pleurer). Il y a dix ans, une loi existait (elle existe a priori toujours, pourquoi en avoir voté d’autres ?), une structure était en place, opérationnelle (avec notamment d’énormes stocks de masques), qui nous auraient permis de faire face à cette épidémie avec une efficacité incomparablement supérieure à ce qui a été fait. Alors, oser dire qu’on ne pouvait pas le prévoir il y a dix ans est un pur mensonge de communication. Comme l’exprime un « stratège » d’E. Macron « Quand on est président, on est malheureusement rôdé au cynisme. » On en est même visiblement le champion toute catégorie.

Enfin, il faut bien comprendre ce qu’implique le fait de qualifier « d’irresponsables » tous ces chercheurs qui « répandent leur pessimisme », de considérer qu’ils font preuve de cynisme, ou encore qu’ils puissent être considérés comme des personnes « qui ont joué, à certains moments, à un jeu dangereux pour déstabiliser le pays dans une période où l'unité prévalait », comme le dit un proche du président. Il s’agit, une fois encore, d’instrumentaliser de façon liberticide, notamment à l’encontre des chercheurs, la logique guerrière mise en place et sa conséquence « d’unité de la nation » face à la crise. Car, d’abord, l’unité doit être dans les comportements, dans les actions concrètes, comme le respect du confinement. Mais cette injonction, légitime, est malheureusement irréalisable au niveau opérationnel, et, de fait, non mise en œuvre, par un manque de coordination entre différents services, structures, ou corps de métiers, cette coordination ayant été rendue impossible par la déstructuration du service public. Mais l’unité ne peut ni ne doit signifier en rien, à l’échelle des chercheurs, l’abandon de la pratique scientifique normale reposant sur le débat, ni, à l’échelle de tous les citoyens, la disparition de la capacité de critiquer.

Et c’est bien dans ce déni du débat scientifique et de la critique démocratique que l’on atteint le point le plus déplorable et dangereux de la conception de la science et de ses liens avec la société qu’entretiennent le président et son entourage. Cela a de quoi faire (très) peur pour l’avenir de la recherche qu’ils nous préparent, voire au-delà. Jusqu’ici, pas plus eux que leurs prédécesseurs ne s’étaient trop souciés de ce que disait la science, à propos de la crise climatique, des pesticides, de la biodiversité, des perturbateurs endocriniens (je vous laisse compléter la liste). Il est vrai que cela était bien peu compatible avec la politique néolibérale qu’ils mènent. Et voilà qu’à l’occasion de cette crise, ils se retranchent soudain derrière la science, en la réduisant à l’opinion d’un conseil de onze personnes aux multiples conflits d’intérêts. Ce conseil leur délivre la « vérité » scientifique qu’ils instrumentalisent pour justifier toutes leurs décisions. Et une décision issue d’une « vérité » immanente est nécessairement juste. Toute possibilité de critique est, de fait, exclue au double motif qu’on ne peut critiquer une « vérité », et que l’on sape « l’union nationale », arme principale dans la « guerre » contre le virus (à quand la remise en service du crime de haute trahison en temps de guerre pour ceux qui oseraient critiquer les actions du gouvernement ?).

Par cette posture, E. Macron fait preuve de la plus éblouissante façon d’une vision de la science catastrophiquement erronée, et surtout dangereuse. La science ne produit pas de « vérité », mais une description et une compréhension du monde en perpétuelle évolution. A ce titre, elle ne peut en rien être l’unique argumentaire de toute décision politique. La science est le produit d’une démarche éminemment collective, permettant la discussion la plus riche possible, un des facteurs qui assure son évolution perpétuelle. Elle ne peut émaner d’une personnalité unique, même à large bouche, ni d’un conseil scientifique restreint. La science, aussi, se doit d’être au service de la société, et pour ce faire, a besoin de liberté et d’indépendance, donc, notamment, d’être exempte autant que possible de conflits d’intérêt. Mais si la science doit être au service de la société, elle ne doit pour autant en aucun cas être réduite à un « produit » utile, que l’on juge à l’aune de ses applications immédiates ou de l’argent qu’elle génère. Enfin, la science ne peut ni ne doit régenter la société. La science à laquelle font appel E. Macron et son gouvernement, celle qu’ils veulent construire dans les mesures en cours de préparation, est donc aux antipodes de ce que doit être la science pour être aussi efficace, et aussi morale que possible. Ce qui était déjà clair dans le cadre des contestations contre la Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche éclate ici avec encore plus d’évidence : c’est l’aporie totale qu’implique toute tentative de rendre compatible une recherche de qualité avec le néolibéralisme. Les discours que l’on nous sert sur la supériorité de ce modèle concurrentiel de recherche peuvent être aussi séduisants que le permet le brio de ceux qui les prononcent ; une fois débarrassés des oripeaux de formules toutes faites et d’éléments de langages copiés-collés, le squelette logique de l’argumentaire apparait dans toute la splendeur nue d’un sophisme navrant de bêtise crasse.

Mais il y a pire encore. En rabaissant l’exercice de la gestion de l’État en période de crise au niveau d’un argumentaire de cours de récré : « c’est pas moi M’sieur, c’est le comité scientifique qui a dit que … », E. Macron et son gouvernement vident la démocratie représentative de toute substance. L’État, qu’ils incarnent et font fonctionner par la volonté des électeurs, est réduit au rang d’auxiliaire exécutif, mettant en œuvre une politique découlant d’une « vérité » ; ici, en temps de crise, une « vérité » scientifique ; en temps normal, une autre « vérité », la loi du marché et la sacro-sainte croissance. Cette crise épidémique agit donc comme un révélateur et nous démontre que ce n’est pas seulement la recherche qui est malade, mais bien également notre démocratie. Il est donc grand temps de refonder non seulement la recherche, mais aussi toute notre société et la démocratie qui l’édifie, comme cet appel du 20 mars le propose.

 

Certains informations de ce billet proviennent de cet article, mais il analyse d’autres points essentiels. Lisez-le. Merci beaucoup à Sandrine Costamagno et Alice Lebreton pour leurs conseils et leur contribution à l’écriture de ce texte.

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