Le mépris et la colère

Le monde de la recherche et de l’enseignement supérieur est agité depuis de nombreuses semaines par un mouvement de contestation d’une ampleur inédite depuis longtemps. En cause, l’approche de la publication de la Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche (LPPR) et les propos à son sujet d’A. Petit, PDG du CNRS, appelant de ses vœux une loi « inégalitaire » et « darwinienne ».

Le monde de la recherche et de l’enseignement supérieur est agité depuis de nombreuses semaines par un mouvement de contestation d’une ampleur inédite depuis longtemps. En cause, la préparation et l’approche de la publication de la Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche (LPPR) et les propos à son sujet d’A. Petit, PDG du CNRS, appelant de ses vœux une loi « inégalitaire » et « darwinienne ». Ce sont ces propos qui ont véritablement mis le feu aux poudres de cette contestation. Mais, contrairement à ce qu’espéraient sans doute nos gouvernants, cette protestation n’est pas retombée et n’a au contraire cessé de croitre. Alors, depuis le début de l’année, c’est Mme Vidal elle-même, Ministre de l’Enseignement Supérieur de la Recherche et de l’Innovation, qui tente de déminer le terrain (CNRS, Musée de l'Homme, Le Monde).

Pour ce faire, sa principale stratégie est de tenter de discréditer les arguments de la contestation. Ainsi, à chacune de ses interventions, F. Vidal a ressassé l’argumentaire selon lequel la contestation ne s’appuie que sur « des rumeurs extravagantes » et que « la LPPR, c’est ceux qui en savent le moins qui en parlent le plus », ou encore que « certains tirent aujourd’hui parti des rapports des groupes de travail. Mais précisément, ce ne sont que des rapports et je l’ai toujours dit, à la fin, c’est le Gouvernement qui choisira de retenir ou non telle ou telle proposition. » Bien sûr, aucun collègue de l’ESR (Enseignement Supérieur et Recherche) impliqué dans les mouvements en cours n’est assez bête pour croire que la loi à venir sera un copié-collé du contenu des trois rapports. Ils sont même suffisamment intelligents pour se douter que le gouvernement ne va pas non plus jeter toutes les propositions de ces rapports à la poubelle. Et le problème est que même si seulement quelques-unes des propositions de ces rapports se trouvent finalement dans la loi, elle sera tout de même très opposée aux propositions si largement consensuelles faites par les personnels de l’ESR (par exemple, celles du CoNRS ou des Sociétés Savantes).

Dans le Monde du 11/02, Mme Vidal évoque « la défiance qu’éprouve une partie de la communauté académique envers la parole politique. » Elle dit croire en comprendre les racines, mais nous allons voir qu’elle se trompe. Car comme elle le dit aussi : « les scientifiques sont des femmes et des hommes qui jugent sur les faits. Et les faits sont là ». Elle a raison. Effectivement, les faits sont là, jugeons-les.

Les faits, c’est un PDG du CNRS qui appelle une loi « inégalitaire » et « darwinienne » et qui, face au tollé provoqué, ne fait qu’assumer une « provocation » en affublant les innombrables collègues scandalisés par ses propos du terme ironique et méprisant « d’esprits savants ». Les faits, c’est Mme Vidal qui, à ce sujet, s’est contentée d’évoquer le « sens de l’humour » d’A. Petit.

Les faits, ce sont les propres propos de Mme Vidal qui dit aussi dans le Monde du 11/02 : « La recherche en France souffre d’un sous-investissement massif depuis des années, mais aussi d’un manque de décisions concrètes de la part de beaucoup de gouvernements précédents, même quand ils affirmaient que la recherche était une priorité. » Mais qu’a fait le gouvernement actuel depuis 30 mois ? L’investissement dans la recherche stagne toujours. Si la recherche était une priorité pour ce gouvernement, il n’avait pas besoin d’attendre une loi pour commencer à améliorer la situation.

Les faits, c’est A. Petit qui dans sa tribune du Monde du 18 décembre déplore la situation de l’emploi au CNRS alors qu’en diminuant lui-même de 300 à 250 le nombre de postes de Chargés de Recherche au concours chaque année, il a dramatiquement aggravé une situation déjà déplorable.

Les faits, c’est la confirmation par Mme Vidal des propos d’E. Macron, au siège même du CNRS, sur les « mauvais chercheurs qui devront en tirer les conséquences », sous une forme certes plus diplomatique : « être évalué en permanence sans que cela ait la moindre conséquence me semble totalement contre-productif. » La belle idée est « de savoir où on en est et donner les moyens de s’améliorer ». Mais si jamais on n’est pas déjà dans ceux qui sont considérés comme les « meilleurs », comment obtenir les moyens de s’améliorer dans un système qui n’offre précisément ces moyens qu’aux meilleurs. Par définition, un système ultra-libéral de mise en compétition creuse les inégalités, il ne donne pas les moyens de s’améliorer.

Les faits, c’est l'annonce par Mme Vidal de la mise en place de CDI ou encore de chaires de professeurs juniors, qui remettent profondément en cause le statut des chercheur.se.s et enseignant.e.s- chercheur.se.s, tout en instillant la fameuse inégalité (qui est en fait une iniquité) chère à A. Petit. Car qui peut croire qu’un.e maitre.sse de conférence qui aura usé sa première partie de carrière à gérer des amphithéâtres bondés (merci la LRU) sera compétitif face à un.e heureux.se titulaire de chaire de professeur junior le jour où ils se trouveront en lice pour obtenir un poste de professeur ?

Les faits, c’est la politique de plus en plus libérale qui a profondément transformé le paysage de l’ESR en France depuis une bonne vingtaine d’années, et qui n’a abouti qu’à un recul de la place de notre pays dans les classements internationaux, tout en générant une souffrance croissante parmi ses personnels.

Les faits, ce sont aussi les politiques systématiques de libéralisation, donc de destruction, du service public qui sont à l’œuvre depuis tant d’années et que ce gouvernement ne cesse de pousser encore plus loin (retraites, hôpitaux, justice, éducation, la liste serait encore bien longue). Qui peut croire sérieusement qu’en tant que ministre, Mme Vidal va proposer pour l’ESR une loi aux antipodes de tout le reste de la politique de ce gouvernement ? Qui peut croire que la LPPR ne va pas aller plus loin encore dans la logique délétère à l’œuvre depuis plus de 20 ans ? Faut-il, à ce point, nous prendre pour des imbéciles ?

Au final, que ce soit A. Petit et ses provocations répétées, ou F. Vidal qui feint de ne pas comprendre les raisons de la contestation en cours en considérant que les personnels de l’ESR font à la LPPR un procès d’intention infondé, alors que les faits exposés ci-dessus, largement non-exhaustifs, traduisent bien la grande légitimité de leur inquiétude et de leur colère, nous sommes face à une attitude malheureusement classique qui se résume en un mot : le mépris. Ce mépris, c’est celui de trop de dirigeants vis-à-vis des citoyens, qui abime la démocratie ou provoque l’émergence de mouvements comme celui des gilets jaunes (pour ne citer que l’exemple français). Mais ici, ce mépris prend une dimension particulière car F. Vidal, comme A. Petit, sont eux-mêmes chercheur.se.s. Ministre d’un gouvernement issu d’une majorité démocratiquement élue, ou Président du CNRS nommé par le premier ministre de ce gouvernement, en souhaitant mettre en place la politique de ce gouvernement, ils sont, l’une comme l’autre, dans leur rôle. Mais dans leur dialogue face à la contestation de leur politique, ils ne peuvent, ni ne doivent, se montrer méprisants, ni en tant que représentants élus vis-à-vis de citoyens, ni en tant que scientifiques face à leurs pairs. Car le mépris, toujours, génère la colère. Voilà aussi pourquoi les personnels de l’ESR sont en colère.

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