Rencontre avec des chibanis du foyer de la rue St Denis

Témoignage de chibanis sur les conditions de vie dans leur foyer : «On travaillait dur, partout. On a fait un travail dur et maintenant l’Etat français nous condamne, nous emprisonne ! Pourquoi ?»

Le collectif solidarité migrant-e-s Paris Centre s’est constitué autour de l’idée qu’il est nécessaire de sortir du silence et de l’indifférence envers la manière dont l’État français traite les étrangers soi-disant indésirables.  Après une campagne d’affichage dans le quartier, une réunion publique d’information, nous avons rencontré des résidents du foyer COALLIA situé au 216 bis rue St Denis dans le deuxième arrondissement de Paris. Ceux avec qui nous avons discuté sont principalement des travailleurs immigrés marocains à la retraite. Notre dernière rencontre a eu lieu dans le couloir du premier étage du foyer autour d’un délicieux thé à la menthe. Nous étions 3 membres du collectif et 5 résidents du foyer. Laissons-leur la parole :

 Les anciens sont dans le foyer depuis une trentaine d’années. Moi par exemple je suis arrivé dans le foyer en Mai 1985.

La cuisine est fermée, les tisaneries sont fermées, la salle TV, la salle de réunion sont fermées. La salle de prière, elle, est fermée depuis 15 ans. Nous n’avons accès ni à internet ni la wifi. Et les jeunes ont surtout besoin de cours d’informatique. La cuisine a été fermée récemment parce qu’elle était squattée par des gens étrangers au foyer. Il n’y a plus de gardien depuis longtemps. Personne ne s’occupe du foyer. Seul un homme d’entretien est présent tous les jours de la semaine pour faire le ménage dans les toilettes et les escaliers sur l’ensemble des 6 étages. Le gérant vient deux fois par mois uniquement pour relever les loyers que nous payons par chèque. Cela fait plus d’un an que l’on réclame les réparations. Il ne se passe rien. C’est nous qui changeons les ampoules dans les couloirs lorsqu’elles sont cassées. Le gérant n’est jamais là. C’est un vrai problème surtout lorsque l’on a besoin d’un papier, d’un certificat de logement. Le foyer tombe en ruine.

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Ce que nous voulons : 1- la réparation des canalisations des eaux usées pour que nous puissions réintégrer les chambres. Les eaux usées coulent sur nos lits. 2- la réouverture de la cuisine avec des placards, des gazinières. Il n’est pas acceptable de faire la cuisine dans nos chambres. 3- la réouverture des tisaneries 4-une salle avec une TV et des ordinateurs. 5- la mise en place d’un réseau Wifi. 6- une salle de prière. 7-un gardien pour le respect des règles de vie.

Avant dans les années 70 nous vivions tous ensemble. Nous ne fermions jamais nos portes. Dans le foyer il y avait plein de gens différents qui y venaient, qui y restaient, des gens de toutes nationalités, des hommes, des femmes.

Pour moi, nos chambres de 9m2, ce sont des petites prisons individuelles. Nous payons 400 euros par mois. En 1985 je pouvais gagner par mois 14000 francs et je payais 350 francs de loyer. Lorsque l’on part au pays, on continue à payer le même loyer. Avant quand nous quittions le foyer pour les vacances, nous ne payions pas les charges.

Au temps de Chirac à la retraite nous touchions 75% de notre salaire. Avec Sarkozy nous sommes partis avec 50% de notre salaire. Pour les faibles retraites nous avons droit à une aide : aide spéciale aux personnes âgées (ASPA). Mais pour la toucher l’État nous condamne à rester 6 mois en France. On nous demande notre passeport. Ils viennent ici frapper à notre porte sans prévenir. Ils nous disent : « vous percevez l’ASPA. Montrez-moi votre passeport ! » On leur répond : « Pourquoi ? Qui vous êtes ? Vous n’êtes pas de la police ? » La dame : « Vous savez que vous devez prouver une présence de 6 mois sur le territoire français pour percevoir l’ASPA. C’est la loi. » Alors moi je me fâche. Je lui dis d’aller se faire voir. » Même ma femme ne me demande rien lorsque je sors. Nous, ce que nous voulons c’est que l’État nous redonne les 25% et on part définitivement ; ce que, juste, nous voulons c’est qu’il nous augmente notre retraite et que l’on puisse bénéficier de notre droit à la sécurité sociale au pays. Nous sommes marocains. Nous ne sommes pas venus en France clandestinement. Nous sommes venus en France avec un contrat.

On a passé toute notre vie à travailler. Pendant tout ce temps nous ne retournions qu’une seule fois l’année au pays. Un mois par an nous étions chez nous pour faire le bébé. Ce n’est pas une vie. C’est une vie d’animal. Et maintenant on est encore obligé de rester 6 mois ici loin de notre famille pour toucher l’ASPA. Mon médecin me l’a dit : votre plus grand problème de santé c’est que vous vivez tout seul. Ma femme plusieurs fois a voulu venir ici en France pour voir où je vivais, pour visiter. Le consulat français lui a toujours refusé le visa. Elle n’est jamais venue.

J’ai travaillé dans le froid, la neige, dans les chemins de fer. On travaillait à la main. A l’époque il n’y avait pas les machines, les équipements qu’il y a maintenant. On travaillait dur, partout. On a fait un travail dur et maintenant l’Etat français nous condamne, nous emprisonne ! Pourquoi ?

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