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Billet de blog 14 oct. 2022

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Victoire de Giorgia Meloni : les hommes de l’ombre

Le parti Fratelli d'Italia (FdI) a remporté avec 26% des voix les élections italiennes du 25 septembre 2022 et dominera le prochain gouvernement. La victoire de sa jeune présidente, Giorgia Meloni, est célébrée comme un signe de l'hégémonie de l'extrême-droite et comme un souffle de féminité, de jeunesse et de nouveauté. En réalité, le contraire se produit.

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Le parti Fratelli d'Italia (FdI) a remporté avec 26% des voix les élections italiennes du 25 septembre 2022 et dominera le prochain gouvernement. La victoire de sa jeune présidente, Giorgia Meloni, est célébrée comme un signe de l'hégémonie de l'extrême-droite et comme un souffle de féminité, de jeunesse et de nouveauté. En réalité, le contraire  se produit : la droite est en minorité, le résultat électoral a réduit la présence de femmes au parlement et menace leurs droits, le pouvoir masculin et sénile s'est accru au parlement et une coalition vieille de trente ans, qui a déjà échoué trois fois, est de retour au pouvoir. Dans cet article, je propose une analyse des conditions, des résultats et des perspectives de ce que nous pouvons appeler “l'Opération Meloni”.

L'hégémonie de la droite ? La coalition des trois partis de droite est minoritaire dans le pays, avec 44% des voix contre 49% pour ses adversaires, et son score est moindre  par rapport à 2001, 2006, 2008 (47-50%). Les  trois droites disposeront toutefois de 59% des parlementaires (352 sur 600). En cause? Une loi électorale extravagante. En effet, les trois droites ont eu moins de votes qu’en 2018 mais leur pourcentage, en revanche, est passé de 37% à 44% en raison d'une participation  plus faible (de 73% à 64%). La vraie nouveauté   réside dans le déplacement des votes au sein de la coalition, c’est-à-dire de la Ligue et de Forza Italia (respectivement 9% et 8%) à Fratelli d'Italia (26%).  Ce glissement des voix s’explique notamment par la régularité de Fratelli d’Italia : le parti est le seul à être resté dans l’opposition lors des onze dernières années qui ont vu six gouvernements se succéder. Il est donc erroné de prétendre que  « L'Italie passe à droite ». C’est le parlement qui passe à droite.

Parmi les 28 millions de bulletins récoltés, 1,3 million ont été blancs ou nuls (4,5%). Sur 51,3 millions d'électeurs éligibles, seuls 7,3 millions (14,6%) ont voté pour Fratelli d'Italia et seul 12,6 millions (25%) ont voté pour la coalition des trois droites. La plupart  d’entre eux n'ont pas d’affinités avec le néofascisme. Pour autant, alors même que les sympathisants du néofascisme représentent moins d’une personne sur dix, l’idéologie néofasciste sera hégémonique dans la majorité parlementaire, le gouvernement et la télévision d’État RAI, avec des conséquences sur les lois, le langage, le comportement, la culture.

Une bonne nouvelle pour les femmes ? Giorgia Meloni, probablement prochaine cheffe du gouvernement, est la seule femme parmi les hauts dirigeants de Fratelli d'Italia, un parti imprégné par une mentalité patriarcale ("Dieu, Patrie, Famille") dont l'exécutif ne compte que cinq femmes sur vingt-quatre membres. Il s’agit du parti italien le plus masculin et le plus machiste, avec le plus faible pourcentage de femmes parmi ses membres, ses électeurs et ses parlementaires (au Sénat, seulement 4 sur 21). Ses programmes politiques sont hostiles à la discrimination positive entre les sexes, au droit à l'avortement sans entrave, au "lobby LGBT", à l'"idéologie du genre", et assurent que le principal devoir des femmes est d'avoir beaucoup d'enfants afin de contrer la "crise démographique". En outre, le pourcentage de femmes au parlement a diminué par rapport à 2018, passant de 35% à 32%.

Un coup de jeune ? Par rapport à 2018, l'âge moyen des députés élus est passé de 44 à 50 ans et la traditionnelle gérontocratie italienne s'est aggravée : 86 ans, 81 ans et 75 ans sont en effet les âges de Silvio Berlusconi, Umberto Bossi et Ignazio Benito La Russa, les patriarches des droites coalisées. Les trois hommes pourraient être les grands-parents de Giorgia Meloni. Aujourd'hui, ils sont de retour sur le devant de la scène au Parlement, où ils siègent depuis plus de trente ans. Encore une fois, on retrouve aux commandes Berlusconi. L'homme qui a lancé, avec ses médias, des dizaines de jeunes femmes dans la politique a largement contribué au succès de Meloni. Il sait que sa dernière  chance de devenir président de la République est de faire à nouveau "entrer au gouvernement les fascistes"  (ipse dixit) tandis que ces derniers, en échange, devraient l’élire au sommet de l’État.

De la nouveauté ? La coalition des trois droites est de retour au pouvoir pour la quatrième fois, après avoir déjà gouverné une dizaine d’années sous la présidence de M. Berlusconi. Le nouveau gouvernement sera donc la restauration de l'ancien régime du magnat de la télévision, sauf que cette fois-ci, il sera dirigé par Fratelli d'Italia.

Ignazio Benito La Russa et Guido Crosetto

Les deux meneurs de “l'Opération Meloni” sont le nouveau président du Senat Ignazio Benito La Russa et Guido Crosetto, qui pourraient être le grand-père et le père de Giorgia Meloni. Les deux hommes ont la culture politique et l'expérience qui manquent à Meloni. En 2012, ils ont fondé Fratelli d'Italia, parti qui recueille l'héritage du néofascisme italien. Leur profil personnel et leurs propositions politiques ont de relents de rance. Ils ont donc eu l'astuce d'inclure Meloni, alors âgée de 35 ans, à la fondation du parti. Dans un premier temps,  ils ont gardé la présidence du parti pendant deux ans mais dès qu’ils ont réalisé que la figure la plus faible du trio pourrait devenir leur atout, ils se sont retirés en coulisses et ont envoyé Meloni sur le devant de la scène.

Une photographie est très éloquente. On y voit une Meloni chétive de 30 ans, tout sourire, allongée et élevée comme une enfant dans les bras de Guido Crosetto, un sympathique King Kong piémontais pesant trois fois son poids. Et la différence de poids entre les deux n'est pas seulement corporelle. Crosetto, en effet, a étudié l'économie, dirige l'entreprise familiale depuis les années 1980, a été maire d'une ville et président d'un aéroport. Il fait de la politique depuis trente-cinq ans et a été membre du Parlement pendant quatorze ans. Surtout, Crosetto a été sous-secrétaire à la défense (2008-2011) auprès du ministre de la défense, son camarade Ignazio Benito La Russa. Il n'est donc pas surprenant que Crosetto ait été actif dans le business des armes de guerre en dirigeant l'entreprise publique Orizzonte Sistemi Navali et la Federazione Aziende Italiane per l'Aerospazio, la Difesa e la Sicurezza (AIAD). En politique, Guido Crosetto a été associé au parti chrétien-démocrate dans les années 1980, puis membre du parti de Berlusconi. Jovial et apprécié par les médias mais aussi par ses opposants, on ne connaît pas d'idées fascistes chez lui.

Le principal architecte du parti est cependant le Sénateur Ignazio Benito La Russa, âgé de 75 ans, patriarche du néofascisme italien et en politique depuis un demi-siècle. Il est le propriétaire d'un cabinet d'avocats et le chef d'une sorte de "clan La Russa" sicilien qui mêle les pouvoirs économiques et politiques depuis des décennies. Son père, le sénateur Antonino La Russa, ancien dirigeant du Parti National Fasciste et du Mouvement social italien (MSI), faisait partie du clan tout comme son frère Romano La Russa, ancien membre du MSI et ancien député européen. Ignazio Benito est si fier de sa collection de souvenirs à la gloire du fascisme, entre autres une statuette de Mussolini, qu’il la montre dans une vidéo sur la toile. Certains l'appellent Lucifer parce que son apparence et sa voix rauque sont si manifestement "diaboliques" qu'elles font l'objet de parodies. La Russa lui-même joue sur ce cliché luciférien qui le rend d'une certaine manière sympathique. Son apparition dans le film Slap the monster on the front page(1972) en est une illustration.  "Ignazio restait dans l'ombre, il faisait faire des choses aux autres", a déclaré  son camarade Tomaso Staiti di Cuddia, faisant référence au "jeudi noir" du 13 avril 1973, la "manifestation anticommuniste" voulue par le MSI et par La Russa malgré l'interdiction des autorités. Au cours de violents affrontements avec la police, les néofascistes ont dévasté un lycée et la « Maison de l’étudiant ». Certains  d’entre eux ont même lancé une grenade qui a tué le policier Antonio Marino et en a blessé douze autres. Pour son activisme lors des manifestations "turbulentes" des années 1970 (les "années de plomb"), certains ont appelé La Russa "la Rissa" (la bagarre). Dans les années 1970, certains militants ou sympathisants du MSI ont traqué les opposants armés de clés à molette, de couteaux ou même d'armes à feu (meurtre de Walter Rossi, 1977). Alors que Meloni se présente comme une fleur nouvellement éclose, La Russa représente les racines profondes de Fratelli d'Italia. Son militantisme a débuté en 1971 au sein du MSI, le parti fondé en 1946 par Giorgio Almirante, ancien dirigeant fasciste et collaborateur des nazis, ancien rédacteur en chef du journal "La difesa della razza" ("La défense de la race". Almirante: "Le racisme doit être la nourriture de tous et pour tous"). La Russa a soutenu tous les gouvernements de Silvio Berlusconi et dans l'un  d’entre eux (2008-2011), il a été ministre de la défense, c'est-à-dire responsable des armées, des services secrets et des carabiniers.

Giorgia Meloni

Giorgia Meloni est née à Rome en 1977 et a terminé ses études à l'âge de dix-huit ans avec un bac en langues. Elle s'exprime en public en espagnol, en anglais et en français, ce qui est une nouveauté pour une politicienne italienne. Elle aspire à diriger le gouvernement alors qu'elle n'a jamais dirigé une entreprise, une municipalité, une province, une région ou un ministère important. Pendant ses meetings, elle crie "Je suis Giorgia, je suis une femme, je suis une mère, je suis chrétienne !". La phrase est désormais légendaire, martelée dans le clip de rap "Io sono Giorgia - Remix", visionné treize millions de fois. « Giorgia » est devenue une véritable marque. Le slogan "Nous sommes Giorgia" est inscrit sur d'immenses panneaux lors de ses rassemblements. “Je suis Giorgia" est le titre de son autobiographie, avec son portrait en couverture. Même sur la couverture du programme du parti, on trouve un portrait séduisant d'elle, comme si c’était un magazine de mode. Voilà. Meloni est essentiellement "à la mode". Le programme du parti, c'est elle. Dans les interviews à son sujet, les gens répondent généralement "Je l'aime bien" et non "Je suis d'accord".

Dans un pays de mâles voyeuristes et de public gourmant de people, le succès de Meloni, femme jeune et blonde, repose fortement sur la diffusion de photographies d’elle. Chaque jour, les médias publient des centaines de photos fournies par son service de presse, la montrant dans des poses sympathiques, très souvent avec un grand sourire ou lors d’un selfie avec en toile de fond la foule présente à ses meetings. Régulièrement, une douzaine de photos de Meloni sont diffusées sur la version web du principal journal italien dans la même journée.  Cette offensive iconique a réussi à créer une espèce de « Georgia-mania » et donne l'impression que l'Italie est une république présidentielle, comme la France ou les États-Unis. Mais ce n'est pas le cas car en Italie, le peuple élit les parlementaires et non les présidents.

L’Italie de demain selon Meloni

Dans les débats, Meloni est pugnace et convaincante. Pourquoi ne pas lui donner une chance ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire de prendre connaissance de ce qu’elle veut dans le futur mais aussi de son passé. Dans la future Italie de Meloni figurent des mots comme "nation", "patriotes", "défense de la patrie et des frontières nationales" contre les "migrants irréguliers" ou "illégaux", "tradition judéo-chrétienne", "fierté italienne". Certaines promesses électorales sont alarmantes : mise en place d’une politique nataliste agressive qui décourage l'avortement et récompense ceux qui ont le plus d'enfants (politique basée sur celle de Viktor Orban en Hongrie), abolition du crime de torture parce qu'il "empêche les agents de faire leur travail" (dans les années 1980, le MSI voulait la peine de mort), instauration de la "castration chimique" pour les auteurs de certaines violences, lutte contre le "lobby LGBT", facilitation de l'obtention du permis de port d'arme, introduction du principe selon lequel "la défense est toujours légitime", "blocus naval" contre les "immigrants illégaux", sanctions contre les ONG qui secourent les naufragés (« il faut saisir et couler leur navires »), suppression du revenu de citoyenneté (une loi du Mouvement 5 étoiles qui donne une petite subsistance à quatre millions de pauvres, dont beaucoup, selon Meloni, "restent assis sur le canapé à fumer des joints"), réduction des impôts pour les plus riches, amnistie pour les fraudes ("paix fiscale").  Enfin, sur les grandes affiches de sa coalition est inscrit : "Flat tax à 15%". En réalité, le taux d'imposition de 15% ne s'appliquerait qu'à la partie du revenu supérieure à celle des dernières années.

Dans les discours aux accents nationalistes de Meloni, il y a une hostilité envers les sujets faibles ou différents (migrants, nomades, homosexuels, toxicomanes), de la moquerie et du dénigrement pour les opposants et les catégories indésirables, une tolérance de la violence policière et des citoyens armés qui se défendent, une lutte contre la "déviance" (dans laquelle elle inclut l'obésité) et aucune référence à la crise écologique. Son discours virulent du 14 juin 2022 à Marbella lors d'un meeting de l'extrême-droite espagnole Vox illustre ses prises de position. Ces dernières ne tombent pas du ciel mais sont enracinées dans la mentalité néofasciste qui a forgé Meloni. C'est pourquoi il est nécessaire de se pencher sur son passé.

Néofasciste à quinze ans

Meloni a grandi dans la banlieue de Rome, à Garbatella. Son mordant populaire et son fort accent romain font qu'elle est perçue comme une véritable nouveauté, différente des "politiciens qui s’accrochent au  pouvoir" contre lesquels elle s'est élevée mais dont elle fait pourtant partie depuis trente ans. Fratelli d'Italia est le dernier d'une série de noms pris en Italie par le parti néofasciste MSI fondé en 1946 par d'anciens hiérarques fascistes. La jeune Meloni, âgé de 19 ans, a déclaré dans un reportage télévisé de France 3 en 1996 : "Je crois que Mussolini était un bon politicien, c'est-à-dire que tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour l'Italie". Elle faisait écho à son patron Gianfranco Fini, qui avait déclaré que "Mussolini était le plus grand homme d'État du siècle" (1992) et qu'il fallait créer "le fascisme de l'an 2000" (1988).

 Depuis plus de soixante-dix ans, une partie du personnel néofasciste italien rend hommage au fascisme et à Benito Mussolini, bien qu'avec une intensité décroissante. Trois proches parents de Mussolini ont été candidats au Parlement avec Fratelli d'Italia ou un des partis prédécesseurs : Alessandra et Rachele Mussolini (petites-filles de Benito) et Caio Julio Cesare Mussolini (arrière-petit-fils). Alessandra Mussolini a été députée néofasciste pendant 24 ans, se déclarant "fière du nom que je porte". Peut-on imaginer trois descendants d'Hitler élus au Bundestag à Berlin disant qu'ils sont fiers du nom qu'ils portent ?

 Cet environnement a façonné Meloni dès l'âge de quinze ans, lorsqu'elle a rejoint le MSI en 1992. La présidente de Fratelli d'Italia confirme aujourd'hui la continuité de la tradition MSI et sa  fierté de son symbole: la "fiamma tricolore" (la flamme tricolore). Il a été dessiné en 1946 par le fondateur du MSI, Giorgio Almirante, et figure encore aujourd'hui dans le logo de Fratelli d'Italia. “Nous avons besoin de la conscience historique", a déclaré Meloni, "d'hériter d'une tradition, d'une culture, d'une identité et d'une appartenance". À la sénatrice juive Liliana Segre, victime des atrocités fascistes, qui lui demandait d'enlever la flamme, Meloni a répondu : "Il n'y a aucune raison d'enlever la flamme. Elle représente une continuité avec l'histoire d'une droite républicaine et démocratique". Dans l'histoire du MSI, cependant, il y a aussi eu des criminels de guerre, des collaborateurs des nazis, responsables de passages à tabac, d'attaques, de tortures, de meurtres et d'une tentative de coup d'État ("coup Borghese").

Clarifions un malentendu. Nous questionnons aujourd'hui le néofascisme, pas le fascisme. On ne demande pas à Meloni de rendre compte de ce que le fascisme a fait il y a cent ans. On doit plutôt lui demander de rendre compte de ce que fait le néofascisme aujourd'hui et de ce qu'il a fait dans l’Italie démocratique.  C'est en 2022, par exemple, que Romano La Russa, conseiller régional et frère d'Ignazio Benito Larussa, fait le salut fasciste lors d'une cérémonie publique. Ou, pire. Il est troublant de voir cette année Donald Trump (instigateur de l'attaque armée contre le parlement américain) et Georgia Meloni prendre la parole au congrès d'extrême droite CPAC si l'on se souvient de la tentative de coup d'État de 1970 de l'ancien président (1951-1953) du MSI Junio Valerio Borghese, criminel de guerre, responsable des massacres et des tortures d'Italiens perpétrés par l'unité militaire Decima Mas qu'il créa, condamné à douze ans de prison mais libéré par amnistie.

En 2012, un mausolée pour un ancien président du Mouvement social italien

Après 1945, les criminels de guerre italiens n'ont pas été punis, contrairement aux criminels de guerre allemands et japonais. C'est cette omertà qui permet à Fratelli d'Italia d'honorer encore aujourd’hui un criminel de guerre fasciste avec un monument public. Le 11 août 2012, en effet, le chef du groupe parlementaire de Fratelli d'Italia, Francesco Lollobrigida, a inauguré à Affile (près de Rome) le mausolée "Patria e onore" (Patrie et honneur) à la mémoire du général Rodolfo Graziani, ancien vice-roi d'Éthiopie, ministre de la guerre de Mussolini et ancien président du MSI (1953-1954), c'est-à-dire l'un des prédécesseurs de Meloni. Le mausolée a été voulu par Lollobrigida et par le maire de Assile, qui ont obtenu l’argent public pour le construire. Pourquoi ce monument, quasiment ignoré en Italie, a-t-il suscité l'indignation dans le monde, d'Addis-Abeba à la BBC en passant par le New York Times ? Selon l'historien Angelo Del Boca, le plus grand spécialiste de cette période, Graziani a été "le meurtrier le plus sanglant du colonialisme italien" pendant la guerre fasciste contre l'Éthiopie de 1935-36, qui a tué 250 000 Africains. Des dizaines de milliers de soldats et de civils ont été empoisonnés avec les gaz de guerre que sont l'ypérite et le phosgène, assassinés en masse, abandonnés lors de marches forcées dans le désert ou encore entassés dans des camps de concentration, en fait des camps d'extermination. Du 21 au 29 mai 1937, dans le monastère éthiopien de Debra Libanos, les troupes de Graziani massacrent plus de mille chrétiens soupçonnés de soutenir la résistance éthiopienne : moines, diacres, pèlerins orthodoxes (un film sur Graziani, Le Lion du désert (1980), avec Antony Quinn, Rod Steiger et Irene Papas, raconte  cette histoire). Graziani a été inscrit sur la liste des criminels de guerre de l'ONU mais la demande d'extradition de l'Éthiopie a été rejetée par l'Italie démocratique en 1949. En 1950, il a été condamné à 19 ans de prison pour collaboration avec les nazis mais a été libéré de prison quelques mois plus tard. Cet éclairage historique sert à soulever une question brûlante : si lorsqu'il est dans l'opposition le néofascisme italien se permet de dédier un mausolée à Graziani , que se permettra-t-il lorsqu'il sera au pouvoir ?

Les manifestations de la nostalgie néofasciste sont toujours d'actualité. Dans de nombreuses villes, des politiciens néofascistes ont baptisé des rues et des places du nom de figures du fascisme, souvent coupables de crimes impunis. La grande exposition "Nostalgia dell'avvenire" (Nostalgie de l’avenir) pour commémorer le 70e anniversaire du MSI, du nom de la devise de son fondateur Giorgio Almirante, date de 2016. Il n'est pas rare de voir des néofascistes arborer des saluts romains, symboles du fascisme, commémorer la Marche sur Rome ou honorer la tombe de Benito Mussolini. Le fondateur même de Fratelli d'Italia Ignazio Benito La Russa, par exemple, a exhibé et défendu le salut fasciste au parlement le 13 septembre 2017. Enfin, rappelons qu'en 2008, l'élection du néofasciste Gianni Alemanno à la mairie de Rome a été célébrée sur les marches du Campidoglio (l'hôtel de ville de Rome) avec des saluts fascistes, quelques chemises noires et des drapeaux tricolores.

La manipulation des mots

Les droites italiennes ont réussi à implanter dans la langue nationale une série de manipulations des mots à leur avantage.  La plus efficace est l'expression "centre-droit", inventée en 1994 par Silvio Berlusconi pour la coalition de son parti Forza Italia avec les indépendantistes de la Lega et "les fascistes" (désignés ainsi par Berlusconi lui-même). Grâce aussi à la suprématie médiatique de Berlusconi, le terme "centre-droit" s’est désormais établi pour définir la coalition de deux partis d'extrême-droite et d’un de droite (Fratelli d'Italia, Lega et Forza Italia). De surcroit, les politiciens d’extrême-droite et de droite se qualifient eux-mêmes de "centre-droit", mais appellent avec mépris le centre-gauche "la gauche". Les médias et les politiciens de centre-gauche, quant à eux, appellent la coalition d'extrême-droite-droite "centre-droit", dans un craintif souci de bienséance qui se conforme à l’éradication de la langue publique de mots comme « néofascisme » et «extrême droite ».

 Une autre manipulation est celle du nom du parti. "Fratelli d'Italia", en réalité, sont les premiers mots et le titre de l'hymne national italien qui est chanté, entre autres, dans les stades. Le résultat est qu'aujourd'hui, lorsque l'on chante l'hymne national, le nom d'un parti est inévitablement évoqué. Cette opération est similaire à celle de Berlusconi lorsqu'en 1994 il a appelé son parti "Forza Italia", s'appropriant l'incitation avec laquelle les foules encourageaient les athlètes italiens dans les stades. Ces derniers étaient appelés « gli azzurri » (les azures), jusqu'à ce que Berlusconi s'approprie également cette couleur. Les députés du parti Forza Italia deviennent alors « gli azzurri », la section féminine devient "Azzurro donna", la plate-forme des sympathisants devient "Spazio azzurro".

La manipulation des chiffres

Avant les élections du 25 septembre, presque tous les médias ont écrit que le "centre-droit" avait une avance de vingt points sur le centre-gauche, créant ainsi la perception que le triomphe de l’extrême-droite était désormais certain. En réalité, la droite et la gauche se situaient toutes deux autour de 45%, comme c'est le cas depuis des décennies. L'invention de l’"avance de 20% du centre-droit" résulte du fait que l'on considérait comme "centre-gauche" uniquement la coalition du Parti démocrate avec quelques petits partis (26% des voix le 25 septembre) et que l'on n’additionnait pas  les scores des autres partis adversaires de la droite : le Mouvement 5 étoiles (16% des voix) et d’autres partis antifascistes (8%).  

Lors des élections du 25 septembre, le parti Fratelli d'Italia a fait une percée.  Cependant, il n'y a pas eu de scènes de fête ou de salutations romaines dans les rues. Sa présidente Giorgia Meloni a quasiment disparu des médias. Après avoir joué son rôle sous les feux de la rampe, elle laisse maintenant les meneurs  de “l’Opération Meloni” travailler. Il faut toute l'expertise des vieux dirigeants de droite pour répartir les ministères et rassurer les médias, les gouvernements étrangers et les  milieux des affaires. Laisser travailler ceux qui ont plus d'expérience est un signe de sagesse de la part de Meloni qui pourrait annoncer des surprises. L'extrême-droite qui gouvernera l'Italie met en avant des mots comme “patrie”, “nation”, “fierté italienne”. Cependant, elle n'a pas encore clarifié pourquoi elle continue à honorer les traitres de l’Italie qui ont collaboré avec l'envahisseur nazi et persécuté la population civile, tuant et torturant les patriotes qui défendaient les Italiens. Les deux périodes d'hégémonie de la droite - les vingt ans de Mussolini et, très différentes, les vingt années berlusconiennes - ont nui à l’Italie et ont endommagé sa réputation. Si Giorgia Meloni est capable de faire le contraire, alors elle pourrait peut-être devenir plus crédible dans son ambition patriotique.

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