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Billet de blog 13 oct. 2020

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Réaction au post de M. Paul Devin sur la fin de l’instruction à domicile.

Suite à la lecture du post de M. Paul Devin sur la fin de l'instruction à domicile, j'ai souhaité réagir à certains de ses propos. Le un-schooling, le home-schooling, la non-scolarisation en tant que tels ce ne sont ni une menace pour les valeurs de la République ni le fait de réactionnaires... (voir Ivan Illich, John Holt)

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J’ai lu attentivement le post de M. Devin et j’en ai partagé plusieurs propos :
a) « la socialisation constitue une nécessité absolue de l’éducation des enfants » ;
b) dans son discours du 2 octobre dernier, le Président de la République « feint de circonscrire la question de l’instruction à domicile aux dangers de l’extrémisme religieux islamiste » ;
c) « nous disposons déjà des ressources légales et réglementaires qui permettent d’agir contre ces dérives » constituées par des écoles clandestines comme celle de Seine-Saint-Denis qui a été mentionnée par M. Macron ;
d) « Il faudra donner à l’école publique les moyens de renouer avec une confiance partagée par toute la population. Car si des familles choisissent, en Seine-Saint-Denis ou ailleurs, de scolariser à domicile, c’est aussi parce qu’ils ont fini par douter de l’école publique » ;
e) « Il faudra que les moyens humains soient à la hauteur des besoins pour assurer les missions éducatives nécessaires à garantir des vies scolaires paisibles dans les écoles, les collèges et les lycées. Il faudra que les effectifs trop nombreux d’élèves dans les classes cessent d’empêcher d’aider efficacement ceux qui en ont besoin ».

En revanche, je trouve qu’à plusieurs moments les propos de M. Devin ne sont pas partageables parce qu’ils sembleraient s’appuyer sur des raccourcis qui ne rendent pas justice à une réalité bien plus complexe que ce que l’on peut sans doute imaginer à un premier regard.
À propos d’amalgame,

  1. M. Devin semble associer le choix de l’instruction en dehors de l’école aux « familles réactionnaires, catholiques intégristes ou évangélistes » au sein desquelles « les petites filles apprennent autant à devoir se taire que chez les extrémistes musulmans » ;
  2. il affirme que l’instruction en famille représente une menace liée à « une autre forme de “séparatisme”, celui des entre-soi sociologiques [qui] contribuent aussi à cliver notre société, à la rendre aveugle aux inégalités [et qui menacent les valeurs républicaines] de l’égalité et de la fraternité » ;
  3. en passant, il nous informe que cela concerne « l’immense majorité des enfants scolarisés à domicile » sans pour autant citer les statistiques (ou les autres sources dont il dispose) qui lui ont permis de calculer le nombre de familles qui pratiquent “l’entre-soi sociologique” parmi celles dont les enfants ne sont pas inscrits à l’école.
    Pour finir,
  4. IL PARLE DE « ceux qui choisissent l’instruction à domicile parce qu’ils pensent que l’école publique est une menace idéologique parce qu’elle enseigne l’égalité entre les femmes et les hommes et y trouvent le prétexte de l’endoctrinement de leurs enfants »,
    mais IL NE PARLE PAS DE tous ceux qui choisissent de ne pas scolariser leur(s) enfant(s) juste parce qu’ils trouvent que l’école, telle qu’elle est conçue aujourd’hui (au moins en France), n’aide pas à préserver l'enfant de tout un tas de côtés négatifs qui ont de fortes chances - justement - de compromettre l’épanouissement individuel et même collectif.

Je vais essayer de m’expliquer, pour celles et ceux qui ont la patience de me lire encore quelques minutes (et je jure de ne pas aborder le sujet des insuccès de l'école par rapport aux inégalités ni de parler du Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves).


Tout le monde connaît la curiosité naturelle qui caractérise tout enfant avant qu’il ne commence à associer l’apprentissage à un devoir et à une imposition. Ça va de soi que cette curiosité est le moteur de l’apprentissage, tout comme la liberté (de choisir quand, comment, pourquoi et avec qui apprendre) en est le carburant.
MAIS l’école, au moins telle qu’elle est (organisée par matières, selon un emploi du temps rigide, avec des notes qui mesurent les apprentissages au moment de devoirs sur table ou d’interrogations orales), ne semble pas l’endroit idéal où la curiosité puisse être laissée libre de "pousser" et de guider les occupations de chacun.

Tout le monde a appris à marcher, à jouer, à coordonner ses mouvements, à parler - c’est-à-dire maîtriser un ou plusieurs code(s) complexe(s) - et tout parent a vu son enfant faire pareil, sans que personne n'explique au petit enfant comment faire. Tout le monde continue, tout au long de sa vie, à apprendre plein de choses de façon informelle ou même formelle selon ses besoins et ses envies. Cela veut dire que tout le long de notre vie, souvent nous nous posons des questions pour répondre auxquelles nous cherchons des informations, ou alors cherchons des réponses dont nous avons besoin pour résoudre un problème réel et pratique.
MAIS l’école, telle qu’elle est conçue, ne fait que répéter implicitement ou explicitement aux enfants que pour qu’ils puissent apprendre, il faut que quelqu’un les enseigne (notamment des contenus décidés par quelqu’un d’autre, en plus). Ils en déduisent trop souvent qu’ils ne savent ni apprendre tout seuls quoi que ce soit ni décider ce qu’il faut qu’ils apprennent. Et d’ailleurs, souvent les enfants à l’école sont appelés à donner au prof la réponse qu’il attend (comme preuve du fait qu’ils ont bien appris la leçon).

Tout le monde aime décider avec qui, parmi ses connaissances, passer ses journées, décider quelles - et combien de - personnes fréquenter, avec quelle fréquence, dans quels contextes, quoi qu’il soit leur âge (difficilement exactement le même), quoi qu’il soit leur métier, quoi qu’elle soit leur condition. Cela c’est ce qu’on peut appeler de la socialisation, et de la socialisation heureuse, positive, épanouissante.
MAIS l’école, telle qu’elle est généralement structurée (sauf exception), impose à chaque enfant ses enseignants et sa classe. Et surtout : ses camarades (qui ont généralement tous à peu près le même âge), qui sont appelés la plupart du temps à faire tous à peu près la même chose (souvent, à se taire et écouter), au même moment. Est-ce celle-ci la socialisation tant mise en avant ?

Cela peut sembler caricatural (et heureusement parfois, ça peut arriver que la réalité de l’école soit partiellement différente par rapport à ce que je viens de décrire, surtout grâce à la force de volonté et à l’implication de professeurs qui font énormément d’efforts pour que leur classe ou leur cours soit autre chose). Malheureusement, les propos de M. Devin sur la réalité polymorphe des familles dites « non-sco » me semblent bien plus caricaturaux.
Ma famille n’en fait pas partie mais j’ai rencontré plusieurs familles « non-sco » et notamment des familles qui pratiquent le « un-schooling » (la non-école) plus que le « home-schooling » (l’école à la maison). Dans le cas du « un-schooling », notamment, il s’agit de laisser son enfant suivre sa curiosité et apprendre à son rythme (sans le frein énorme constitué par le stress, par le jugement, par l’exigence de performance, par la comparaison avec ses camarades, par les attentes des adultes) seul ou avec d’autres, sans lui imposer des cours mais en se débrouillant pour l’aider à apprendre - ou chercher des personnes-ressources qui puissent l’aider à apprendre - si besoin. On peut aussi appeler cela « apprentissage autonome », « apprentissage auto-géré », « apprendre en choisissant ses centres d’intérêt »… En tout cas, lorsque j’ai rencontré des familles « non-sco » (du vaste réseau de familles pratiquant l’instruction en famille en France), je n’ai pas eu du tout l’impression de faire la connaissance de personnes réactionnaires, fermées, dangereuses ou je ne sais pas quoi. J’ai plutôt eu le sentiment qu’il s’agissait de personnes ouvertes sur les autres, souvent impliquées dans la vie de leur quartier, se frottant aussi aux familles qui scolarisent bien leurs enfants et qui ont fait des choix différents par rapport aux leurs. D’ailleurs, ils ne mènent aucun combat contre l’école de la République. Tout simplement, ils exercent leur droit : jusque là, l’inscription à l’école n’était pas obligatoire en France et pour l’instant c’est toujours le cas (et c'est d'ailleurs le cas - me semble-t-il - dans tous les autres pays européens, sauf l’Allemagne qui a une loi sur ce sujet qui remonte à la République de Weimar… Au Royaume-Uni, notamment, le home-schooling et le un-schooling sont particulièrement développés).

Je ne sais pas si leur choix est le meilleur possible, mais je ne crois pas du tout que ces gens soient une menace pour qui que ce soit (ni à court ni à long terme). Les voir associés à une menace aux valeurs républicaines de l’égalité et de la fraternité, ça me donne la chair de poule. Bien au contraire ! Je crois que de futurs adultes qui grandissent en pratiquant la liberté de choisir, qui ne sont pas obligés de passer la plupart de leur jeunesse dans des salles de classe, qui peuvent prendre le temps de creuser tel ou tel sujet qui les intéresse et rester pendant peut-être un mois ou deux sur quelque chose qui les passionne (sans être obligés de passer à la physique-chimie alors qu'ils sont en train de découvrir leur fort intérêt pour le système solaire, pour le fonctionnement du moteur à explosion ou pour les poésies de Neruda ou les films de Spielberg)... De futurs adultes qui peuvent passer le temps qu'ils veulent avec leurs copains et copines à jouer, travailler, apprendre, rigoler, pleurer, découvrir, se promener, participer aux initiatives solidaires organisées dans leur quartier ou jouer au foot avec des filles et des garçons qui font l'école buissonnière, aller au musée ou au zoo avec leurs grands parents ou aider leur tante à faire des courses au marché... Il y a des chances qu'ils deviennent des adultes responsables et conscients de l'importance que la fraternité et l'égalité, au de là de la liberté, revêtent dans une société cohérente et solidaire. Une société qui te laisse devenir ce que tu es et ce que tu veux, dans le respect des autres.

Je ne suis pas en train d'attaquer l'école et je me rends bien compte du fait qu'elle est précieuse pour beaucoup d'enfants dont les familles ont des difficultés à les suivre. Je sais bien aussi qu'il y a des cas de maltraitance en famille (tout comme il y a des vexations subies à l'école). Je ne crois pas être naïf mais j'affirme que les enfants ne sont pas que des élèves. Ils sont beaucoup plus que ça. Et vouloir obliger tous les enfants de toutes les familles à être à l'école, même lorsque les familles en ont décidé autrement, cela me semble digne d'un État totalitaire.

En tout cas, je crois qu’il est nécessaire de bien se renseigner sur le sujet pour ne pas faire d’amalgame, justement. Les textes à lire à ce sujet ne manquent pas. Entre autres :

  • Pardo, T. (2014), Une éducation sans école, Montréal, Éditions Écosociété ;
  • Thomas, A., Pattinson, H. (2013), À l’école de la vie. Les apprentissages informels sous le regard des sciences de l’éducation, Paris, Éditions l’Instant Présent (version originale en 2007 : How children learn at home) ;
  • Holt, J. C. (2011), Les Apprentissages autonomes. Comment les enfants s’instruisent sans enseignement, Paris, Éditions l’Instant Présent (version originale en 1989 : Learning all the time. How small children begin to read, write, count and investigate the world without being taught) ;
  • Illich, I. (1971), Une société sans école, Paris, Seuil (version originale en 1970 : Deschooling society). Écoutez, si vous voulez bien, l’épisode 4 de l’émission de France culture « Pour une autre école » de 2017.

Il vaut mieux faire attention : l’endoctrinement dont on parle, il peut se cacher partout…

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