La fin de l'instruction à domicile: quelles motivations réelles?

Pour que la limitation de la scolarisation à domicile annoncée par Emmanuel Macron soit acceptable, il faudrait qu'elle offre toutes les garanties de ne pas cibler une population spécifique mais de lutter contre tous les formes d'endoctrinements des enfants... c'est loin d'être le ton du propos présidentiel lors du discours des Mureaux.

Le 2 octobre dernier, dans le discours qu’il consacrait au projet de loi contre le séparatisme, Emmanuel Macron annonçait sa volonté de réserver l’instruction à domicile aux situations médicales pour contraindre l’ensemble des familles à la scolarisation de leurs enfants au sein d’écoles. Pour ceux, dont je suis, qui considèrent que la socialisation constitue une nécessité absolue de l’éducation des enfants, cela pourrait ressembler à une orientation positive. Mais à mieux les examiner, le doute surgit sur la nature réelle des motivations d’un tel projet…

Dans son discours des Mureaux, Emmanuel Macron feint de circonscrire la question de l’instruction à domicile aux dangers de l’extrémisme religieux islamiste. Que cette idéologie puisse être la motivation de quelques familles pour camoufler une scolarisation collective « clandestine », nul doute. Mais peut-on considérer une situation qui tout en étant inacceptable, reste somme toute très marginale, comme suffisante pour que soit prise « une décision, […] des plus radicales depuis les lois de 1882 ».
Si le risque d’endoctrinement des enfants est devenu suffisamment important pour légiférer à nouveau, il faut inscrire les perspectives de cette loi dans une finalité qui vise explicitement toutes les formes d’extrémismes idéologiques, sans aucune distinction, sans aucune visée particulière. Il faut constater, au contraire, que c’est loin d’être le cas du discours des Mureaux puisque que la description des menaces s’exerce par un exemple des plus ciblés : celui d’une école clandestine de Seine-Saint-Denis tenue par des femmes en niqab et limitant l’éducation à des prières. Qu’il n’y ait pas d’ambiguïté dans mes propos : bien sûr que cette école doit fermer mais nous disposons déjà des ressources légales et réglementaires qui permettent d’agir contre ces dérives.
Contrairement à ce qu’exprime la suite du discours ce ne sont pas des milliers d’enfants qui sont concernés. L’immense majorité des enfants scolarisés à domicile est menacée par une autre forme de « séparatisme », celui des entre-soi sociologiques. Bien sûr, ils ne présentent pas des risques aussi immédiatement perceptibles que l’extrémisme islamique mais ils contribuent aussi à cliver notre société, à la rendre aveugle aux inégalités, obsédée par l’épanouissement individuel des enfants aux dépens d’un projet d’émancipation collective. Des valeurs républicaines, ils menacent clairement celles de l’égalité et de la fraternité.
Quant à ceux qui choisissent l’instruction à domicile parce qu’ils pensent que l’école publique est une menace idéologique parce qu’elle enseigne l’égalité entre les femmes et les hommes et y trouvent le prétexte de l’endoctrinement de leurs enfants, personne ne semble vouloir s’en inquiéter. Pourtant, chez ces familles réactionnaires, catholiques intégristes ou évangélistes, les petites filles apprennent autant à devoir se taire que chez les extrémistes musulmans.
Pour toutes ces raisons, la limitation des droits d’instruction à domicile ne peut être acceptable qu’aux garanties absolues qu’elle ne cible aucune population spécifique. Elle doit être affirmée et exercée comme une exigence sans exception aucune.

La logique de sa mise en œuvre ne pourra se limiter à l’exercice du contrôle et de la sanction. Il faudra donner à l’école publique les moyens de renouer avec une confiance partagée par toute la population. Car si des familles choisissent, en Seine-Saint-Denis ou ailleurs, de scolariser à domicile, c’est aussi parce qu’ils ont fini par douter de l’école publique.  
Alors il faudra mettre fin à ce doute en ne permettant plus que des élèves se retrouvent sans enseignant parce que des effectifs insuffisants de professeurs ne permettent plus de remplacer ceux qui sont en congé maladie. Il faudra que les moyens humains soient à la hauteur des besoins pour assurer les missions éducatives nécessaires à garantir des vies scolaires paisibles dans les écoles, les collèges et les lycées. Il faudra que les effectifs trop nombreux d’élèves dans les classes cessent d’empêcher d’aider efficacement ceux qui en ont besoin.

Mais sur tout cela le discours des Mureaux est resté étrangement muet…  

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