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Billet de blog 5 déc. 2022

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Vivre sous la discrimination raciste (15/15)

Cet article présente les inégalités ethno-raciales qui traversent de nombreuses sphères de la vie sociale (travail, école, logement, santé, espace public-police). Il apporte des clés théoriques, qui, je l’espère, pourra être mobilisé comme un outil ou support matériel pour celles et ceux qui luttent contre le racisme structurel.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Sommaire

  1. Introduction
  2. Le capitalisme racial
  3. Les inégalités ethno-raciales à l'école
  4. La discrimination raciste au logement
  5. Raciste et santé
  6. Racisme d'Etat et violences policières
  7. Conclusion

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1. Introduction

Ce dossier de recherche sur la domination raciste se termine avec ce dernier billet. A travers une quinzaine d’articles, j’ai traité la question des discriminations et des inégalités ethno-raciales dans un grand nombre de dimensions : le travail, le logement, l’école, la santé, la police, les politiques d’immigration, les stéréotypes ethno-raciaux, le droit antidiscriminatoire, le racisme d’Etat etc. J’ai mobilisé et croisé différentes approches pour analyser les trajectoires des immigrés post-coloniaux et de leurs descendants : l’histoire, la sociologie, la psychologie, l’approche psycho-sociale, l’épistémologie, le droit. 

Pour autant, il est vrai que la lecture complète de ce dossier est fastidieuse. C’est pourquoi, ce dernier article synthétise une partie du dossier. Je traite ici des discriminations et des inégalités ethno-raciales qui traversent l’ensemble des sphères de la vie sociale : le travail, l’école, le logement, la santé et l’espace public à travers les relations avec la police. Tous les travaux seront cités entre parenthèses sous les normes APA. Ce billet, je l’espère, pourra être mobilisé comme un outil par n’importe quel individu, groupe ou collectif, afin de révéler ou convaincre sur l’existence du racisme structurel. Trop souvent, les premiers concernés sont démunis face aux gens perplexes, incrédules, qui ne comprennent pas en quoi, et comment, les individus racisés sont continuellement sujets à des inégalités de traitement. Rapidement fatigués et exaspérés par le déni, ils n’ont plus la force de se battre. J’espère, très modestement, que cet écrit synthétique pourra être un soutien en leur apportant des clés théoriques pour l'analyse et l’explication du racisme structurel. 

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2. Le capitalisme racial

Le capitalisme racial détient un impact déterminant sur la vie des immigrés et des descendants d’immigrés. L’emploi classique (stable, cdi, SMIC minimum) permet d’acquérir un minimum d'indépendance sociale, l’accès aux droits les plus protecteurs, mais aussi favorise l’accès au logement, aux loisirs, à la culture etc. C’est dans ce sens qu’il est essentiel. Or, les groupes racisés subissent les plus fortes discriminations dans l’accès et sur le marché de l’emploi.

Des « 30 Glorieuses » jusqu’à aujourd’hui, on constate que le capitalisme racial s’exerce à partir de certaines modalités similaires, bien qu’ayant évoluées. Ainsi, les groupes racisés sont surreprésentés dans les fractions les plus précaires de la classe ouvrière, détenant les métiers les plus précaires, pénibles et dévalorisés (Noiriel, 1988 ; Sayad, 1999 ; Lequin, 2006TeO, 2015 ; Blanchard, 2018). Ensuite, la segmentation du marché du travail est toujours d’actualité. Pour les hommes, on constate une prédominance dans le secteur du bâtiment et des travaux publics, du gardiennage et de la sécurité. Pour les femmes, elles sont surreprésentées dans les métiers du lien et du ménage. Pour finir, les individus racisés sont davantage au chômage, et ce, dans toutes les catégories socioprofessionnelles, en comparaison à la population d’origine française et européenne (Noiriel, 1988 ; Le Coat & Eberhard, 2014 ; TeO, 2015).

Cependant, on observe également des reconfigurations du capitalisme racial depuis une trentaine d’années. On peut les distinguer à partir de trois éléments nouveaux. Premièrement, les groupes racisés sont surreprésentés dans les emplois atypiques  - cdd, intérim, temps partiel - (Safi, 2013 ; Le Coat & Eberhard, 2014 ; TeO, 2015). Ensuite, ils subissent une transition plus difficile entre la fin des études et le premier emploi : à diplômes égaux, ils mettent 3 fois plus longtemps à trouver un emploi que les français d’origine française ou européenne, comme si le facteur « immigration » provoquerait une décote sur la légitimité des diplômes obtenus (TeO, 2015). 

Pour finir, ils subissent la discrimination raciste à l’embauche. Un testing réalisé en 2007 révèle qu’à qualifications égales, un candidat de nationalité française détenant un nom et un prénom à consonance marocaine, doit envoyer en moyenne 54 CV avant d’obtenir un entretien d’embauche, alors qu’un candidat de nationalité française détenant un nom et un prénom à consonance française ne doit envoyer que 19 CV (Duguet et al., 2007). Dans l'hôtellerie-restauration, un testing de la DARES montre qu’à compétences égales, les employeurs favorisent près de 4 fois sur 5 le candidat ayant une origine française par rapport au candidat ayant une origine maghrébine, un constat encore plus important pour les subsahariens (Cédiey, Foroni, et Garner, 2008). Un autre testing montre que les candidats d'origine maghrébine ont 3 fois moins de chances d'être convoqué à un entretien d'embauche que les candidats ayant un patronyme français, un désavantage qui augmente pour les CDI, les emplois les plus qualifiés et les plus rémunérateurs (DARES, 2009). Par ailleurs, d’autres travaux montrent que la religion musulmane est également une variable discriminatoire (L. Adida et al., 2010).

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3. Les inégalités ethno-raciales à l'école

Dans un premier temps, on peut réaliser 4 constats pour les immigrés post-coloniaux et leurs descendants : une scolarisation caractérisée par un retard plus important (redoublement précoce) ; des performances scolaires moindres (résultats de CP, de 6e, du brevet, et du bac) ; une surreprésentation dans l'enseignement professionnel : une plus grande fréquence à quitter l'école sans diplôme (Safi, 2013 ; Blum Le Coat & Eberhard, 2014, TeO, 2015). Pour autant, une étude récente révèlent une élévation globale du niveau de diplôme pour se rapprocher progressivement de celui des descendants des français, même s’il est toujours inférieur (Teo, 2022). Pour expliquer ces inégalités scolaires, le facteur de classe reste le plus déterminant. Cependant, en neutralisant cette variable, des inégalités persistent encore entre les enfants blancs et racisés. Ainsi, il faut mobiliser le facteur ethno-racial.

Pour le psychologue Steele (1997), les enfants racisés intériorisent des stéréotypes raciaux qui les infériorise symboliquement. Ce processus dépréciatif produit des effets cognitifs négatifs qui peuvent se traduire par des résultats scolaires plus faibles. D’autres études sociologiques montrent qu’une fraction du corps professionnel n’est pas hermétique aux stéréotypes ethno-raciaux. Ainsi, certains enseignants peuvent projeter sur les élèves des prédispositions scolaires - dont les enfants africains seraient plus démunis en potentialité -, et ainsi adopter inconsciemment des postures qui désavantagent certains enfants (de Rudder. et al., 2000 ; Dhume et al, 2020).

Ensuite, la ségrégation socio-spatiale est également un élément important. La classe moyenne supérieure et la petite bourgeoisie mettent en place un ensemble de stratégies d’évitement et d’entre-soi pour garantir le meilleur enseignement scolaire pour leurs enfants (Fassin & Fassin, 2006 ; Van Zanten, 2012). Les conséquences des processus ségrégatifs sont importants : David Cutler et Edward Glaeser (1997) estiment que 13% de réduction de l'ampleur de la ségrégation socio-spatiale aux USA diminuerait d'un tiers les écarts scolaires entre les élèves noirs et les élèves blancs, alors que d’autres travaux mettent en évidence les effets dépréciatifs sur le développement cognitif des enfants (Brooks-Gunn et al 1993). Pour finir,  la ségrégation socio-spatiale engendrent des effets de pérennisation des stéréotypes sociaux et ethno-raciaux chez le corps enseignant, les enfants, et l’ensemble de la société.

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4. La discrimination raciste au logement

La question du logement est une donnée essentielle pour comprendre les processus de fragilisation des immigrés post-coloniaux et de leurs descendants. Si le temps des taudis du 19e siècle, des hôtels-meublés et des cités de transit sont terminés, d’autres formes se sont poursuivies comme les foyers de la SONACOTRA renommé Adoma en 2006, ou encore les campements de migrants et les bidonvilles. Pour autant, les nouveaux modes de « séparatisme » socio-spatiale se situent principalement dans la concentration de populations racisées au sein de l’habitat social situé dans les quartiers populaires.

Les travaux quantitatifs révèlent que les immigrés et les descendants d’immigrés maghrébins, subsahariens et turcs, sont surreprésentés dans le parc social le plus dégradé et localisé dans les territoires les plus touchés par la précarité sociale, la pauvreté et le chômage (Enquête Te0, 2015). Surtout, on constate qu’il existe des mécanismes institutionnels qui favorisent cette ségrégation socio-spatiale. Ainsi, certains modes d’attribution du logement social participent à l’ethnicisation des territoires en réservant plus ou moins volontairement les parties du parc social les moins attractives aux ménages subsahariens, maghrébins et turcs, ainsi qu’à leurs descendants (Genest et al. 1996 ; Tanter et Toubon, 1999 ; Kirszbaum, 1999 ; Masclet, 2005 ; Tissot, 2005 ; TeO, 2015 ). Autrement dit, les politiques du logement social contribuent à la ségrégation socio-spatiale, voire ethno-raciale dans certains territoires, par une distribution inégalitaire des logements, qui s’apparente à une réelle discrimination structurelle.

Ensuite, la discrimination raciste dans l’accès au logement est la deuxième inégalité de traitement fondamentale que subissent les groupes racisés. Certains travaux montrent qu’ils endurent des discriminations à chaque étape de leur recherche de logement : renseignement sur l’immobilier, relations avec les agents et propriétaires, visite de l’habitat etc. Le testing de la HALDE (2006) montre qu’à niveau de vie équivalent, un individu racisé a 4 à 6 fois moins de chances de trouver un logement en comparaison d’un individu blanc. Il existe d’autres travaux qui révèlent que certaines agences immobilières appliquent des traitements discriminatoires. Un récent testing réalisé par SOS Racisme (2022) révèle que 49% des 136 agences immobilières acceptent les exigences discriminatoires des propriétaires dont elles gèrent le logement. .

Pour finir, les enquêtes auto-déclaratives exposent qu’environ 13 % des immigrés et 9 % de leurs descendants - majoritairement maghrébins et subsahariens - déclarent avoir été victimes de discrimination raciste au logement (TeO, 2015). Néanmoins, ce chiffre est à prendre avec précaution. Dans la grande majorité des situations, les individus ne sont jamais certains d’avoir subi une discrimination sauf si elle est explicite. Ainsi, ce doute réduit très fortement les déclarations et l’ampleur de la discrimination est donc fortement sous-estimée par les victimes.

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5. Santé et racisme

Les inégalités de santé peuvent se décomposer en deux dimensions : les inégalités dans l’accès aux soins et les altérations de la santé mentale et physique. Dans un premier temps, l’ensemble des études démontrent que le facteur de classe - revenu familial, difficultés financières, travail ouvrier, chômage, conditions de logement - est le plus déterminant pour expliquer les altérations de santé et les inégalités dans l’accès aux soins (TeO, 2015 ; N° 1584 INSEE, 2016). On observe également un lien de causalité entre la pauvreté et le non-recours aux droits de protection sociale (IRDES/DREES, 2014). De plus, une étude du Défenseur des Droits (2019) révèle des discriminations classistes dans l’accès aux soins. Dans son enquête, il montre que 12 % des cabinets médicaux étudiés refusent les patients en raison de leur condition sociale précaire.

Or, le facteur de classe n'explique pas toutes les inégalités de santé. Les discriminations racistes traversent également la dimension sanitaire. Sur la question des inégalités d’accès aux soins, les individus racisés sont victimes de discrimination indirecte, notamment par l’absence de formation des professionnels au transculturalisme et par la faible représentation des médecins issus de la diversité (Sana Halwani, 2004). Il existe également des stéréotypes ethno-raciaux qui traversent le corps médical et qui engendrent des défaillances dans les prises en charge, comme le syndrome méditerranéen, qui témoigne de la racisation d’une certaine pensée médicale. 

Ensuite, les logiques ethno-raciales peuvent produire des altérations de la santé mentale. Des travaux anglo-saxons démontrent que l’expérience chronique de la discrimination raciste (stéréotypes, préjugés, actes racistes, inégalités raciales), augmente les risques de stress, d’anxiété, de troubles addictologiques, de stress post-traumatique, de dépression et de tentatives de suicide (Fernando, 1991 ; Cummings, 1993 ; Surgeon General’s Report, 1999 ; (T. Carter, 2013). On constate des résultats similaires chez les enfants victimes de racisme, avec un risque d’anxiété et de dépression environ deux fois supérieurs (T Anderson et al., 2020). Le professeur T. Carter a développé le concept de « traumatisme racial » pour caractériser les effets neuropsychologiques de la discrimination raciste (T. Carter, 2013). Il constate que celles et ceux qui en sont victimes de manière chronique peuvent développer des symptômes similaires au stress post-traumatique, et dans les cas les plus graves, une dissociation traumatique avec ou sans perte de mémoire.

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6. Racisme d’Etat et violences policières

La notion de racisme d’Etat ne caractérise pas un Etat raciste (Nazisme, Apaprtheid, Vichysme etc.), mais un État traversé par des logiques racialisées qui engendrent des inégalités ethno-raciales. L’institution policière est un bon exemple. 

De nombreux travaux et témoignages de lanceurs d’alerte révèlent l’importance du racisme policier. En effet, l’écrasante majorité des faits cités ci-dessous sont causés à l’encontre des groupes racisés : propos racistes, verbalisation excessive de personnes racisées, usages illégitimes de la force pendant les gardes à vue (fractures, ecchymoses), apologie du terrorisme (Franceinfo, 2020) ; privations de nourriture et d’eau, refus de soins médicaux, vols d’argent ou de petit matériel informatique (Streetpress, 2020) ; usage excessif de la force, graves violations présumées de droits humains, décès pendant les interpellations et au commissariat (Amnesty International, 2011 & 2020) ; ou encore des violences contre les enfants parfois âgés de moins de 10 ans (ACAT, 2016), avec 11 mineurs de moins de 13 ans qui ont perdu la vie depuis 1977 à la suite de l’intervention de la police (Bastamag).

Ensuite, il existe des continuités coloniales dans l’organisation et les méthodes policières. Par exemple, certaines pratiques sont issues directement des techniques militaires de contre-guérilla testées dans les colonies qui ont été réimportées en France pour le maintien de l’ordre (manifestations et quartiers populaires). On peut citer l'usage d'armes à létalité réduite, la mobilité des agents et l’intervention ciblée qui caractérisent les méthodes de la BAC (Provenzano, 2020). Le second exemple est l’équipement important de police qui est quasi-unique en Europe. Dans un premier temps utilisé contre les militants anticolonialistes et anti-impérialistes, (matraque, gaz explosif, LBD etc.), il est introduit en France dans la gestion du maintien de l’ordre (Provenzano, 2020). 

Un troisième élément est le contrôle au faciès, une pratique coloniale développée pendant la guerre d’Algérie pour surveiller la population algérienne, puis introduite en France après la décolonisation pour devenir un dispositif à part entière de la police française (Open Society Justice Initiative, 2013 ; Défenseur des Droits, 2017 ; Blanchard, 2020 ; Human Rights Watch, 2020). Pour finir, on observe d’autres pratiques racialisées comme les refus de dépôt de plainte (Sihem Souid, 2010 ; Défenseur des Droits, 2012 ; Dhume et al., 2020), ou encore la dissimulation du mobile raciste de la bavure policière  (Rachida Brahim, 2020). En conclusion, la police est une institution qui réactive des effets de retour de la colonisation, comme en témoignent ses pratiques racialisées. 

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7. Conclusion

Le travail, l’école, le logement, la santé, la police, toutes ces institutions produisent, co-produisent ou reproduisent des inégalités ethno-raciales. Elles ne sont pas les seules, mais elles ont un impact tellement déterminant sur les trajectoires des immigrés post-coloniaux et de leurs descendants qu’il me semblait indispensable de les choisir pour cet article. Le racisme structurel est une réalité tangible, tout comme les inégalités de traitement qu’il engendre sur les groupes racisés. Si tous ses effets ne sont pas automatiquement perceptibles, y compris par les premiers concernés, il n’avance pas masqué. Seul le déni, l’idéologie bourgeoise et blanche, ou la puissance de la violence symbolique, peuvent nous faire passer à côté de son existence. Le racisme structurel est le témoignage d’une société stratifiée, racialisée, discriminatoire et inégalitaire, qui infériorise, humilie, violente, des groupes sociaux en raison de marqueurs ethno-raciaux. 

Prendre conscience de cette structure de domination et de ses effets sociaux concrets, c’est changer notre regard sur nos relations sociales, nos institutions, sur ses victimes, sur soi-même, sur la société, mais aussi sur les modalités de la lutte. L’éducation, les dispositifs d’Etat, la « bonne volonté » des institutions n’y changeront rien. Comme le capitalisme ou le patriarcat, le racisme est un système social qu’il faut détruire, dont seuls les premiers concernés pourront mener cette lutte afin de s’émanciper de leurs assignations.

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