Une critique sociale du système policier

Deux phrases de Camélia Jordana ont suffit pour mettre le champ politico-médiatique dans la tourmente. Mais pourquoi ne peut-on pas avoir une discussion sur les excès de la police comme on le ferait pour tout autre institution ? Discriminations, violations des droits humains, techniques dangereuses, un débat doit avoir lieu sur des pratiques et comportements contraire à l'idéal démocratique.

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Artact, Tenace, 28/02/2013

 Avant-propos

Je m’excuse déjà pour la lourdeur de l’article, mais je dois prendre ce temps pour émettre une critique sociale et politique sur un phénomène social qui occupe l’espace public : les violences policières et le racisme. Ce billet n’est en aucun cas exhaustif et de nombreuses choses ne seront pas traitées : mal-être et suicide des policiers, culture du chiffre imposée depuis Sarkozy, la dérive gestionnaire... Pour faciliter la navigation, voici le plan de l’écrit :

1. Camélia Jordana, celle qui aurait mieux fait de se taire

2. Sur la question du racisme

    a. Des agents de la République racistes ?

    b. Un racisme des pratiques ?

3. La peur devant un « flic » ?

    a. Mortalité et violation des droits humains

    b. Une violence du pouvoir politique

4. Justice et police, un racisme social ?

5. De la stigmatisation à l’honneur, l’impossibilité de critiquer la police

6. Pour débattre, ouvrons des universités populaires

 

1. Camélia, celle qui aurait mieux fait de se taire

Il n’aura pas fallu grand-chose pour que le champ politico-médiatique ne s’enflamme : deux phrases prononcées par la chanteuse et actrice Camélia Jordana dans l’émission « On n’est pas couché » le 23 mai dernier. Outre le lynchage sexiste qu’a connue celle-ci sur la toile123456 , c’est un lynchage politico-médiatique qui s’est exercée contre elle. On ne compte plus les émissions spéciales qui se sont succédé, majoritairement sur CNEWS, BFM-TV et LCI, non pour comprendre les propos de Camélia Jordana, mais pour stigmatiser celle qui aurait mieux fait de se taire. Éditorialistes, syndicats de police, personnalités politiques (jusqu’à l’extrême droite), tous étaient conviés pour condamner les deux phrases de trop. Les médias, pourtant les premiers à crier à la peur du fascisme face à la montée du Front National, accordent bien volontiers la parole aux nationalistes quand la pureté symbolique des institutions est en jeu.

La première phrase de Camélia fait référence à la violence raciste de la police : « Il y a des hommes et des femmes qui se font massacrer quotidiennement en France, tous les jours, pour nulle autre raison que leur couleur de peau. » Son second propos fait écho à la peur devant l’insigne : « Il y a des milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic, et j’en fais partie ». Certains diront que les mots de Camélia n’étaient pas appropriés. Or, ce qu’il faut voir ici, c’est avant tout un sentiment qui mérite d’être débattu, devant des faits objectifs à observer.

Avant de commencer mon argumentaire, je vais poser un postulat : chaque policier, pris dans son individualité propre, n’est pas automatiquement une personne raciste du fait de son insigne, qui use de la violence gratuite et de la bavure. Maintenant que ceci a été formulé et dont personne personne ne pourra se cacher derrière, nous pouvons discuter la question de la violence policière et de l'hypothèse du racisme dans cette institution.

 

2. Sur la question du racisme

La force armée est-elle raciste ? La réponse du préfet de police de Paris Didier Lallement est claire : « Il n’y a pas de race dans la police, pas plus que de racisés ou d’oppresseurs racistes. Il y a des fonctionnaires qui s’engagent pour la liberté, l’égalité et la fraternité et cela au quotidien ! ». Qu'en est-il réellement ? C’est une question complexe dont la réponse peut se situer à deux niveaux : le premier provient du caractère et du comportement singulier de l’agent dont on ne peut faire de généralité à l'ensemble de la profession (bavures, insultes discriminatoires), le deuxième provient des pratiques générales de la police (contrôle au faciès).

 

a. Des agents de la République racistes ?

Sur la question des discriminations, nous ne comptons plus le nombre de témoignages, de vidéos, de plaintes, à l’encontre des forces de l’ordre. Amnesty International - qui n’est pas une organisation anti-police - a révélé dans leur rapport « Notre vie est en suspens » de 2011 et dans d'autres notes, des actes discriminatoires pendant les interpellations. Les propos sont de l’ordre de l’homophobie : « Tafiole », « Baltringue », ou raciste : « Rentre dans ton pays », « Bicot ». Certains policiers se lancent également dans la référence historique. Dans cette situation, des policiers repêchent un homme qui a sauté dans la Seine, et s’exclament qu’ « il aurait fallu lui accrocher un boulet au pied ». Cette référence raciste correspond au massacre des manifestants algériens du 17 octobre 1961 par la police parisienne. Malgré le caractère pacifique de la mobilisation, la force armée du collaborationniste Maurice Papon, sous mandat de Charles de Gaulle, fait feu et tue entre 50 et 300 personnes, dont certains d’entre-eux sont jetés dans la Seine. Encore aujourd’hui, France n’a pas reconnu la responsabilité de la police parisienne.

Autre affaire en décembre 2019, un policier dénonce à sa hiérarchie des collègues qui échangent sur le réseau social WhatsApp privé des messages racistes, antisémites, sexistes et homophobes. La poésie est de mise : « nègre », « bougnoule », « fils de pute de juif », « pédé », « pute » etc. Pourtant, Médiapart démontre que les 5 policiers présumés sont toujours en poste. L’impunité que fournit l’institution policière dans leurs affaires internes est intolérable. Comment imaginer que ce type d’agents, foncièrement racistes, auront la même posture face à un français blanc et un français d’origine maghrébine, d’Afrique subsaharienne, de confession juive, ou immigrés ?

Autre exemple sur le réseau social Facebook. Un groupe privé nommé « TN Rabiot Police Officiel » réunit plus de 8.000 personnes, majoritairement des policiers. Les publications sont un mélange de racisme, de sexisme et dans les cas les plus graves, d’appel au meurtre. Des montages d’un certain ‘’humour’’ sont réalisés en désignant les victimes de la police. Par exemple, on peut y voir un panneau « danger haute tension » collé sur les visages de 4 porteurs de cercueils africains, en référence à la mort des deux adolescents Zyed et Bouna dans l’enceinte d’un poste électrique en 2005.

 

b. Un racisme des pratiques ?

Disons-le clairement, le contrôle au faciès est une pratique discriminatoire. Le Défenseur des Droits a déjà dénoncé des « contrôles et des violences policières discriminatoires systémiques » dans certains quartiers. En 2018 pendant la présentation de son rapport annuel, il déclare que les personnes perçues comme noir, arabe/maghrébin, « ont une probabilité 20 fois plus élevée que les autres » de faire l’objet de contrôle. La couleur de peau devient un élément fondamental dans la routine policière, transformant cet attribut identitaire en stigmate, discréditant et stigmatisant celui qui le porte. Peu importe l’individualité de la personne, sa personnalité, ses actes de la vie quotidienne, son stigmate (sa couleur de peau) l’inscrit dans une potentielle délinquance qu’il faut contrôler et réprimer.

Par ailleurs, le sociologue Sébastian Roché explique que les contrôles qui dérapent sont liés à leur répétition. En effet, comment ne pas être blessé, bafoué, excédé, lorsque des agents de la République appliquent une pratique essentialiste à dimension raciale, stigmatisante et humiliante sur soi. Le sociologue montre encore que selon le rapport sénatorial de mai 2016, le contrôle au faciès est purement et simplement inefficace pour lutter contre la délinquance. En effet, seuls « 4 % des contrôles débouchent sur l’interpellation de la personne qui en a fait l’objet. »

 

La police est-elle donc raciste ? Certaines pratiques le sont ! Les comportements de nombre d’agents également, et l’impunité dont ils font l’objet est inconcevable. En termes d’électorat, nous savons que 50 à 60 % de la force armée (police, gendarmerie, armée) vote pour le Front National. La police de Castaner est violente, imaginons une police encore plus décomplexée sous Marine le Pen. Par ailleurs, il ne faut pas s’attendre à ce que la nouvelle génération sauve la mise. En 2014 au Centre National d’Entrainement des Forces de Gendarmerie (CNEFG) de Saint-Astier, un groupe de stagiaires devait jouer la fonction de manifestants violents. Pour se mettre dans la peau des émeutiers, leur bonne idée a été de scandée « 1,2,3 viva l’Algérie ! » Or, ce ne sont pas les supporters de l’équipe de football d’Algérie que les stagiaires policiers ont voulu imiter, mais bien des délinquants !

Une simple loi est pourtant possible pour diminuer le contrôle au faciès. Il y a quelques années, François Hollande a proposé de mettre en place des récépissés de contrôles d’identité, mais Manuel Valls a rapidement abandonné le projet. Pourquoi ? Car les syndicats et la haute sphère de la police sont montés au créneau pour dénoncer cette stigmatisation. En clair, ceci ne permettrait plus à la police de contrôler de manière répétitive les classes populaires et immigrés, une pratique que nous savons pourtant inefficace.

 

3. La peur devant un « flic » ?

Une étude commandée par Christophe Castaner mise en ligne il y a quelques jours semble montrer que neuf Français sur dix ont une opinion favorable de la police. Or, cette étude est très bancale puisqu’elle ne respecte pas les procédures de représentativité des français. Celle-ci est donc à prendre avec des pincettes. En janvier 2020, le sondage de l’IFOP semble montrer la dégradation relationnelle entre les forces de l’ordre et la population française. Moins de la moitié de la population française accorde encore sa confiance en la police (43 %), une diminution de 7 points comparé à août 2019. Pire encore, 20 % de la population exprime leur inquiétude et 10 % leur hostilité. Cet état relationnel n’a jamais été aussi faible au 21ème siècle. Camélia Jordana n’aurait-elle pas exprimés une certaine réalité ? Et surtout, comment expliquer cette dégradation du lien depuis quelques années ?

 

a. Mortalité et violation des droits humains

Il y a déjà 10 ans, Amnesty International publié son rapport ‘’Notre vie en suspens’’. L’association révélait le manque d’impartialité et de transparence autour des affaires qui impliquent les forces de police. Le constat est alarmant : usage excessif de la force, mauvais traitements, décès pendant les interpellations et au commissariat, graves violations présumées de droits humains. Pendant le confinement, les équipes d’Amnesty ont étudié 15 vidéos apparues sur le web impliquant les forces de l’ordre et la population. Nombreuses témoignent des violations du droit international relatifs aux droits humains : insultes racistes et homophobes, usage excessif de la force physique (coupe de pied, de matraque et taser), parfois sur une personne au sol ou inoffensive ; utilisation de techniques d’immobilisation dangereuses telles que le plaquage ventral ; discrimination fondée sur le lieu de résidence ; journaliste menotté ; absence de dialogue et de techniques de médiation des conflits.

Par ailleurs pendant le confinement, 5 personnes sont mortes dans les commissariats de France dont la majorité d’entre-elles ont été arrêtées pour ivresse sur la voie publique. Les corps sans vie ont été retrouvés dans les cellules après des rondes des policiers. Comment aujourd’hui, des personnes interpellées peuvent décéder au commissariat ? Par manque d’attention ? Par l’absence de rondes régulières pour vérifier l’état de santé de l’individu alcoolisé ? Par l’absence de procédures médicales ?

Contrairement à d’autres pays européens, la France offre peu de transparence sur les victimes de la police. Nous savons mieux combien de policiers meurent dans l’exercice de leurs fonctions, ce qui bien évidemment, est malheureux, tout comme le taux de suicide qui est supérieur de 36% à la moyenne du reste de la population française. Or, depuis 2017, la documentation commence à arriver. Selon les travaux de l’historien Maurice Rajsfus, c’est en moyenne 10 à 15 personnes qui décèdent chaque année et une centaine d’autres blessés pour toutes raisons confondues. L’association ACAT a pris une méthode plus restrictive dans son rapport en 2016, en zoomant simplement sur les bavures (sans les courses poursuites). Ainsi entre 2005 et 2015, l’association dénombre 26 décès. Le journaliste Maxime Grimbert de Streetpress arrive quant à lui à 47 victimes en 10 ans, dont les personnes issues de l’immigration sont surreprésentées.

Le site Bastamag est devenu la base la plus complète pour recenser les victimes de la police. Depuis 1977, il a comptabilisé 578 décès, soit en moyenne 14 par an. Or, comme l’explique le site, toutes les causes sont confondues : bavures, accidents, et même Cherif Chekatt le terroriste de Strasbourg. Il ne faut donc pas s’arrêter à ce chiffre et pousser plus loin l’investigation des données pour comprendre dans quelles conditions les personnes décédent. Par exemple sur les 578 victimes, 82 sont mortes dans un commissariat, une gendarmerie, ou lors de leur transfert ; 14 par des armes non létales (taser, flashball, grenade) ; une cinquantaine à la suite d’un malaise ou une asphyxie. Chez les 412 personnes tuées par armes à feu, 235 personnes n’étaient pas armées (57%), et 68 ont attaqué directement les forces de l’ordre.  En ce qui concerne les mineurs, 77 avaient moins de 18 ans, soit 66 entre 13 et 17 ans, et 11 de moins de 13 ans.

Face à ces constats, plusieurs questions se posent ? Pourquoi ouvrir le feu sur une personne non armée ? Comment des personnes peuvent-elles mourir au commissariat ou pendant leur transfert ? Comment peut-on encore utiliser les techniques de plaquage ventral malgré les dégâts humains qu’elles occasionnent ? Comment des enfants de moins de 13 ans perdent-ils la vie ? Les enquêtes ne devraient-elles pas être indépendantes au lieu d’être traitées par l’Inspection Générale de la Police Nationale, qui sont avant tout des policiers ? Ce sont ces questions qu’il faut poser sur l’espace public et dans le débat démocratique. Celles-ci ne sont pas contre la police, mais contre une violence policière et pour une justice indépendante. 

 

b. Une violence du pouvoir politique

Si l’hypothèse d’une dégradation de l’image de la police est réelle, alors quelles en sont les causes ? L’une des réponses est celle-ci : elle a accompli son rôle principal, sa fonction première, qui est de garantir la cohésion sociale coûte que coûte, c’est-à-dire l’ordre social et politique en place. La prédation capitaliste en constante évolution, la police s’est retrouvée sommée d'étouffer une escalade logique de revendications et de mobilisations populaires. De la loi travail à la réforme des retraites, tout en passant par les gilets jaunes, la criminalisation des mouvements sociaux n’a cessé de perdurer, et la force armée a joué son rôle de gardien du pouvoir. Le sociologue Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, note qu’ « Il y a une plus grande tolérance à la violence policière chez les politiques ». C’est l’une des raisons du refus du Conseil d’Etat de supprimer le LBD, pourtant responsable de souffrances physiques atroces durant les manifestations. Alors que la santé a cruellement manqué de masques pendant le confinement, la force armée ne manque jamais de LBD contre le peuple : « La répression n’a jamais été aussi violente que lorsque les mobilisations s’opposent au capital ou à l’impérialisme qui est l’une de ses facettes », enseignait Angela Davis.

Durant ces 4 dernières années, de nombreuses organisations comme Amnesty International, les Street Médics, et de nombreux sites internet ont recensé les violences durant les manifestations. On compte un mort, plusieurs comas et des milliers de blessés : 24 éborgnés, 5 mains arrachés ;  des brûlures au visage à la suite de tirs de grenade lacrymogène, notamment sur des infirmièr(e)s devenu(e)s aujourd'hui des héros de la nation ; des centaines de crises de panique accompagnées de nombreuses détresses respiratoires ; des malaises avec perte de connaissance ; au moins trois personnes ayant reçu des balles de défense de 40 mm dans l’abdomen et une dans la tempe ; des blessures sérieuses dues aux grenades de désencerclement, au matraquage et aux charges. Les violences contre les journalistes sont également en augmentation.  Ceci a valu à la France des réprobations de la part du Conseil de l’Europe et des Nations Unies.

 

4. Justice et police, un racisme social ?

Comme le disait Karl Marx, si nous devons réduire l’Etat à son entité la plus petite, ce à quoi il tient, c’est bien la présence de la force armée. C’est le cœur de l’Etat, son garde-fou indispensable pour maintenir la domination et la reproduction de la classe dominante. En partant de cette perspective Marxiste et/ou Libertaire, il serait absurde de parler de simples dysfonctionnements de la police alors que son existence est fondée sur le maintien de l’ordre social, économique et politique. L’ensemble de la force armée est un système de domination parfaitement singulier et interdépendant à la violence capitaliste. Pour ce faire, elle détient ce que Max Weber nomme le « monopole de la violence légitime », envers les classes dominées qu’elle doit réprimer, enfermer, contrôler.

L’une des délinquances, si ce n’est la plus profonde du point de vue macroscopique, est pourtant valorisée ou du moins euphémisée par le pouvoir politique et financier : la délinquance des affaires. La fraude et l’évasion fiscale dépassent les 80 milliards d’euros par an, les abus de biens sociaux, les infractions aux codes du travail, le harcèlement en tout genre au travail. Toute cette délinquance est moins grave symboliquement.7 Le pouvoir politique applique l’idéologie de la tolérance zéro pour les classes populaires et de l’autre côté, il favorise une dépénalisation progressive de la délinquance économique et financière.8 La justice et la police ne sont que le prolongement de ce pouvoir de la classe dominante. Jamais la police ne va soulever un bourgeois du 16ème arrondissement de Paris à 6 heures du matin chez lui, ceci est réservé aux classes populaires dominées. Par ailleurs pendant le confinement, le Tribunal administratif de Nice a rendu légitime la discrimination sociale exercée par le maire Christian Estrosi relatif au couvre-feu. Ainsi, « pour les habitants des quartiers les plus riches, le couvre-feu était à 22 heures ; pour ceux des quartiers les plus pauvres, le couvre-feu était à 20 heures. » note Fatima Ouassak, fondatrice du Réseau Classe/Genre/Race.

La justice à deux vitesses fonctionne également pour les policiers mis en cause. C'est ce que constate le défenseur des droits Jacques Toubon en mettant en avant les difficultés dans l'efficacité de son contrôle des policiers. Alors qu'il a « demandé l'engagement de poursuites disciplinaires dans 36 dossiers (...), aucune de ses demandes, pourtant rares et circonstanciées au regard du nombre de dossiers traités sur la même période (3987 réclamations, soit 1%), n’a été suivie d’effet. »

 

5. De la stigmatisation à l’honneur, une impossibilité de critiquer la police

Durant le 19ème et le 20ème siècle, « la chanson, les adages populaires, la littérature, la presse témoignent abondamment de ce discrédit général et historique » de la police. D’un côté on caricature à outrance des traits ridicules du policier et de l’autre, cette police est mal aimée, fait peur et inquiète les classes populaires. Ceci est dû à son rôle de maintien de l’ordre moral, économique, social et politique bien assumé. Or depuis une quarantaine d’années, la police a glissé vers une nouvelle image : une police qui rassure et qui protège. La construction de ce nouvel imaginaire provient notamment de « la naissance et le succès parallèles du roman policier et de la police scientifique dans un contexte de psychose d’insécurité amplifiée par la redondance du fait criminel dans la presse ».

Puis, face à la montée du chômage et de la pauvreté dans les années 80, les politiques vont miser sur la construction de la société sécuritaire, sur la lutte contre la délinquance en pointant l’immigré et la jeunesse en priorité. Ce nouveau paradigme de l’insécurité sera favorisé par la prise de pouvoir des ‘’experts’’ en surveillance, vendus aux intérêts privés et commerciaux, se baladant sur tous les plateaux de télévision pour alerter sur un danger toujours plus grand. Ceci, alors que l’insécurité réelle (et pas son sentiment), n’a jamais été aussi faible dans toute l’histoire de l’humanité, et que les crimes interpersonnels n’ont jamais autant diminué (sauf en période exceptionnel d’attentat terroristes)9. L'imaginaire de la police de positive en même temps que la mise en place du capitalisme sécuritaire.

La télévision offre également une valorisation de l’image du policier. D’une part grâce à toute la clique des éditorialistes qui défendent ou euphémisent les bavures policières.10 D’autre part, il y a toutes ces émissions qui suivent le quotidien des forces de l’ordre. Les chaînes W9, C8, TMC sont les championnes avec leurs programmes : ‘’Enquête sous haute tension’’, ‘’90’enquêtes’’, ‘’Enquête d’action’’. Leur but est soi-disant d’informer et de révéler, mais la réalité est qu’elles dramatisent à outrance laissant croire que la France est devenue un espace de danger. Chaque semaine, c’est minimum 3 émissions qui sont consacrées avec des titres chocs : « Peur sur Paris et Marseille : deux villes sous haute tension », « peur sur les stades », « peur sur les transports », « les nouveaux justiciers », « les anges gardiens de la république ».

Toutes ces transformations ont fait passé l’imaginaire de la police de l’autoritarisme au symbole de la République, où désormais toute critique est nulle et non avenue par peur d'amalgame, et par respect de la pureté de l'insigne de la République.

 

6. En conclusion

Dans ce billet, l’idée n’est pas de lutter contre la police, mais contre la violence policière, ses bavures, ses pratiques discriminatoires et violentes dont bon nombre de citoyens et citoyennes sont victimes. C’est ce qu’a exprimé Haspatou Sy sur BFMtv devant un Olivier Truchot insolent comme à son habitude : « Lorsqu’on dit qu’il n’y a pas de problème dans la police, on déshonore la fonction (…) Il y a des officiers de police qui font très bien leur travail. Et le fait de ne pas reconnaître que certains ne font pas bien leur travail déshonore leur fonction, abîme leur fonction, ce pourquoi ils se sont engagés. (…) On n’est pas contre la police, on est contre les violences policières. »

Cela dit, une critique structurelle du rôle fondateur de la police, celui de maintenir l’ordre capitaliste doit aussi être menée. Il faut discuter le champ de la police et la justice en rapport avec les questions et rapports de classes : « On ne peut changer l’ordre des choses en maintenant possible l’ordre des classes. »11

Face aux débordements de certains manifestants pendant la manifestation pour Adama Traoré, les médias viennent à la rescousse en disant qu’il ne faut surtout pas se tourner vers la violence mais vers le débat démocratique, or celui-ci n’a jamais eu lieu et ne peut avoir lieu. L’Etat, constamment sourd, se prend désormais en pleine figure le ras le bol de ceux qui en n’ont marre de parler dans le vide. D’ailleurs, les émeutes en 1983 et au début des années 90 se sont crées à cause de la surdité profonde de la classe politique. Celle de 2005, tout comme celle du siècle dernier, ont débouché sur des propositions politiques en matière de dispositifs d’emploi et d’insertion sociale et professionnelle. En quelques émeutes, les jeunes ont réussi à gagner ce que les associations n’ont pas réussi en 15 ans de militantisme pacifique. Ainsi, c’est l’état qui, par sa surdité, enseigne aux jeunes de classes populaires que seule la violence émeutière peut réussir à lui faire entendre son état d’urgence, son chômage, les inégalités, et les discriminations subies.

Il faut comprendre que la loi fondamentale de la violence des quartiers provient de l’indiscutabilité des conflits sociaux, économiques, culturels et institutionnels qui traversent notre société stratifiée. Alors si le débat n’a pas lieu dans le champ médiatique et dans le petit cercle de la politique institutionnelle, faisons-le-nous même dans l’espace public. Ouvrons des universités populaires dans les quartiers partout en France. C’est ensemble que les couches dominées peuvent conscientiser leur domination, et trouver les moyens d’actions collectives pour y remédier. Une voie d’éducation populaire politique est possible : « Personne n'éduque autrui, personne ne s'éduque seul, les hommes s'éduquent ensemble par l'intermédiaire du monde » enseignait le pédagogue Paulo Freire. Ce débat, c’est à nous de le mener, pour discuter de la violence policière et du racisme à l'aune des rapports de classes.

 

[7] Laurent Muchielli, Sociologie de la délinquance, Armand Colin, 2018, 224 pages, p34

[8] Laurent Muchielli, Sociologie de la délinquance, Armand Colin, 2018, 224 pages, p191

[9] Laurent Muchielli, L’invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p145

[10] Laurent Muchielli, L’invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p29

[11] Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, Sociologie de la bourgeoisie, La découverte, 4ème édition, 2016, Paris, 126 pages, p118

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