Introduction au sans-abrisme (2/8)

Cet article est une introduction au phénomène du sans-abrisme par une présentation de ses caractéristiques générales. C'est le phénomène d’exclusion qui a le plus explosé depuis 20 ans par un triplement de la population des sans-domicile depuis 2001. Détérioration de la santé, forte mortalité, retour des campements de migrants et des bidonvilles, telle est la réalité du sans-abrisme.

Introduction

  1. Une tentative de typologie
  2. Le profil des sans-domicile
  • Qui sont-ils et combien ?
  • Où sont-ils ?
  • 10 % de de la population ont subi une situation de sans-logement
  • Le sans-abrisme sous le prisme de la violence
  • Le téléphone portable, un outil de survie

3. Sur la santé et la mort

  • Une détérioration de la santé
  • Une espérance de vie diminuée

4. La « migrantisation » du sans-abrisme, un phénomène récent

5. Les campements de migrants et les bidonvilles

 

Introduction

Cet article propose une introduction au phénomène du sans-abrisme. Si de nombreuses questions ne pourront être traitées ici, par manque de place, d’autres articles suivront prochainement : le sans-abrisme sous la Covid19 ; la mortalité des sans-domicile ; le refus d’aide et le non-recours aux droits ; le discours indécent de la classe politique etc.

Dans ce présent écrit, la première partie est consacrée à la typologie des personnes sans-domicile. La deuxième partie présentera les statistiques principales du sans-abrisme (combien de personnes, les classes d’âge, la question des femmes, le temps d’errance etc.) La troisième partie exposera les problèmes de santé auxquelles sont confrontées les personnes sans-domicile, et rapidement la question des décès (un billet sera consacré à ce thème). La quatrième partie abordera un phénomène propre au 21ème siècle, la « migrantisation » du sans-abrisme, c’est-à-dire la présence en constante évolution des demandeurs d’asile dans la population des sans-domicile. La cinquième partie exposera le retour des campements et des bidonvilles, une situation française exceptionnelle en comparaison aux autres pays européens.

 

1. Une tentative de typologie

Réaliser une typologie des situations est une question complexe. En effet, comment définir une population aussi diverse : sans-abri, personnes à la rue, sans-logis, sans-logement, vagabond, mendiant etc. Si ces termes sont souvent utilisés comme des synonymes, ils ne définissent pourtant pas la même réalité vécue. C’est pourquoi, la « Fédération Européenne des Associations Nationales travaillant avec les Sans-Abri » (FEANTSA) a conçu une typologie européenne relative à l’exclusion du logement. Elle classe les personnes selon leur situation au travers quatre catégories conceptuelles : « être sans-abri », « être sans logement », « être en situation de logement précaire », « être en situation de logement inadéquat ». Celles-ci sont ensuite subdivisées en treize catégories opérationnelles afin d’une part de s’adapter aux réalités plurielles des situations de vie, d’autre part pour son utilité sur le plan de « l’élaboration, du suivi et de l’évaluation de politiques de lutte contre l’exclusion liée au logement. »

Dans cet article, nous prendrons seulement les deux premières catégories conceptuelles. La typologie de la FEANTSA définit une personne sans-abri de deux manières. Premièrement, est sans-abri une personne qui est « dans la rue ou dans des espaces publics, sans hébergement qui puisse être défini comme local d’habitation », c’est-à-dire la rue, un parc, un parking, une cage d’escalier. Deuxièmement, est sans-abri une « personne sans lieu de résidence habituel qui fait usage des hébergements d’urgence, hébergements à bas prix ». En définitif, une personne vivant dans la rue ou passant la nuit en hébergement d’urgence est donc sans-abri. Ensuite, une personne sans-logement est une personne accueillie dans des structures d’accompagnement comme les foyers d’hébergement collectif ou les logements accompagnés, dans lesquels on peut rester plusieurs mois (hébergement pour personnes sans-domicile, pour femmes, pour immigrés, hébergement de transition avec accompagnement, logement provisoire et accompagné, foyer d’hébergement d’insertion, LHSS etc).

Pour finir, si dans cet article les personnes sans-abri et sans-logement seront différenciées, pour certaines données, le terme de sans-domicile sera utilisé pour les regrouper sans distinction.

 

2. Le profil des sans-domicile

  • Qui sont-ils et combien ?

Le comptage des personnes sans-domicile est complexe - davantage pour les personnes sans-abri. Néanmoins, nous avons quelques enquêtes fiables sur la quantification des sans-domicile. L’INSEE a réalisé une première étude en 2001 et une seconde en 2012. Je vais présenter les grandes lignes de cette dernière.

Si en 2001 l’INSEE a comptabilisé près de 90 000 personnes, en 2012 l’institut est arrivé au chiffre de 141 500 personnes en 2012, soit une augmentation de 50 %. Pour les sans-domicile, plus de la moitié sont d’origine étrangère (53 %) et la majorité est âgée de 18 et 49 ans (75 %). Néanmoins, la moyenne d’âge se situe autour des 39 ans et 49 ans pour la France métropolitaine. On constate également un vieillissement de cette population depuis 2001 avec une évolution de 3,4 ans. De plus, la population se féminise. Environ 38 % des sans-domicile sont des femmes dont 5 % sont sans-abri. Parmi les francophones, le taux a progressé deux fois plus vite que les hommes entre 2001 et 2012 et leur part dans l’ensemble a augmenté de 4 points.[1]

Par ailleurs, 26 % des sans-domicile sont en couple avec des enfants, ces derniers sont plus de 30 000 à composer cette population (soit une augmentation de 85 % depuis 2001). Les couples (avec ou sans enfants) ont augmenté entre 2001 et 2012, et le nombre de couples avec enfant a plus que triplé parmi les sans-domicile francophones nés à l’étranger (principalement l’Afrique).[2] La composition des sans-domicile évolue donc : elle se vieillit, il y a davantage d’étrangers, de femmes, d’enfants, et de couples avec ou sans enfant.

 

  • Où sont-ils ?

La veille de l’enquête de l’INSEE, 46 % sont en hébergement collectif (dont 11 % sont en hébergement pour une nuit et 35 % peuvent rester la journée), 12 % sont en nuitées d’hôtel, 33 % en logement adapté et accompagné, et 9 % sont sans-abri (donc environ 14 000 totalement à la rue).

La région Ile-de-France crispe toutes les attentes. Selon les chiffres du préfet, c’est plus de 100 000 personnes qui sont hébergées chaque soir dans la région, soit environ 1 % de la population francilienne, mais ce chiffre ne compte pas les sans-abri qui restent à la rue.[3] En ce qui les concerne, une équipe de 350 volontaires composés de professionnels du social a quadrillé la capitale dans la nuit du 15 au 16 février 2018 pendant des maraudes afin de comptabiliser les personnes à la rue. Les résultats sont les suivants : environ 2000 personnes sans-abri dorment dans les rues de Paris, auxquelles il faut ajouter 738 dans les lieux comme les gares et les parkings, puis 189 dans les bois de Vincennes et de Boulogne. En tout, c’est au minimum 3000 sans-abri, un constat bien supérieur à la cinquantaine de personnes affirmée en 2018 Julien Denormandie, secrétaire d'Etat auprès du ministre de la Cohésion des territoires.[4]

Pour finir, la Fondation Abbé-Pierre a actualisé l’enquête de l’INSEE de 2012 dans son rapport de 2020. Le constat est indéniable : la crise du sans-abrisme explose. Si le taux de sans-domicile a augmenté de 50 % entre 2001 et 2012, entre 2012 et 2020 ce taux a de nouveau doublé (+ 50 %). La fondation dénombre 319 000 sans domicile, soit 180 000 personnes actuellement en centre d'hébergement et en hôtel, 101 000 demandeurs d'asile dans les lieux d'accueil, 11 000 personnes dans les bidonvilles et aux moins 27 000 sans-abri recensés par les villes.

Par ailleurs, l’enquête annuelle du Samu-Social de 2021 (sur l'année 2020) réalisée sur un échantillon de sans-abri rencontrés en maraude, montre une augmentation du temps d’errance : 54 % des sans-abri étaient en errance depuis plus de 3 ans ; 21 % entre 1 et 3 ans ; 12 % entre 1 mois et 6 mois ; 9 % entre 6 mois et 1 an ; 2 % moins d’un mois ; 2 % mois d’une semaine. Le temps d’errance augmente surtout en fonction de l’âge : plus de 80 % des plus de 60 sont à la rue depuis au moins 3 ans. La composition familiale a également un impact sur l’errance. Ainsi, 71 % des femmes isolées et 76 % des hommes isolés ont un parcours à la rue depuis au moins un an, contre 58 % des couples avec enfants. Par ailleurs, il faut constater la difficulté pour les sans-abris possédant un animal d’être hébergés : 33 % des ménages avec des animaux ne sont jamais hébergés contre 22 % de l’échantillon total. En cause, l’inaccessibilité de nombreux centres et dispositifs d’hébergement aux animaux.

 

  • 10 % de de la population ont subi une situation de sans-logement

L’INSEE a produit d’autres chiffres qui montrent le caractère structurel du sans-abrisme. Par exemple, l’institut estime qu’environ 2,5 millions de personnes ayant un logement personnel en 2006 en avait été privé au moins une fois dans le passé. Parmi-eux, si l’écrasante majorité a été logée chez un tiers (famille ou amis), 14 % ont été accueillis dans un service d’hébergement et 11 % ont dormi dans un lieu non-conforme pour l’habitation. Ainsi, c’est 540 000 personnes qui ont connu la rue ou les services d’hébergement, soit environ 1 % de la population de plus de 15 ans, et dont la majorité des personnes était composée d’ouvriers ou d’employés. L’INSEE a recommencé l’exercice en 2013. C’est désormais 5,3 millions de personnes (deux fois plus qu’en 2006), qui ont connu au cours de leur vie une situation de sans-logement personnel. Si l’écrasante majorité a été logée par un tiers, c’est 866 000 personnes qui ont vécu une situation à la rue, dans un habitat non conforme pour l’habitation ou dans un hébergement, soit 1,6 % de la population de plus de 15 ans[5], dont la majorité des personnes était prolétaire (65 %).

 

  • Le sans-abrisme sous le prisme de la violence

L’enquête de l’INSEE de 2015 montre que les sans-domicile, et encore plus les sans-abris, sont soumis à une violence exacerbée : au cours des deux années précédant l’enquête, 26 % des sans-domicile ont subi au moins un vol ou une tentative de vol, un chiffre qui monte jusqu’à 42 % pour les sans-abris. Ce sont les hommes qui subissent le plus souvent les vols ou les tentatives de vols : 28 % contre 22 % des femmes. Ceci s’explique par le fait que les femmes bénéficient d’une situation de logement plus stable que les hommes, ce qui les expose moins souvent à ce type de préjudice.

En ce qui concerne les agressions, 29 % des sans-domicile francophones ont subi au moins une agression contre 33 % des sans-abris. Les femmes sans-domicile sont plus exposées aux faits de violence. Dans les deux années précédant l’enquête, c’est 31 % d'entre elles qui ont été victimes d’agression, contre 27 % des hommes. Cependant, il faut préciser que les agressions ne sont pas automatiquement le fait de la rue, ce qui n’enlève rien à la violence subie. Elles peuvent être des violences conjugales subies lorsqu’elles étaient dans un logement, et dont leur situation de sans-domicile est parfois liée au fait qu’elles l’ont quitté pour être hébergées dans des institutions associatives. Ainsi, 17 % des femmes sans domicile victimes d’acte de violence affirment avoir quitté leur logement précédent à la suite de violences familiales, contre 0,7 % des hommes. Par ailleurs, les femmes sans-domicile, encore plus sans-abri, sont bien plus souvent exposées aux agressions sexuelles et aux viols.

 

  • Le téléphone portable, un outil de survie

Comme le montre l’enquête du Samu-Social, le téléphone portable est un outil indispensable aujourd’hui pour les sans-abri. A l’heure du numérique, de la disparition des cabines téléphoniques, et de la généralisation de l’accès à l’hébergement de manière centralisée et dématérialisée, le principal moyen d’obtenir une place est de contacter le 115 via un téléphone. Or, tous les sans-abri n’en sont pas équipés : 65 % possèdent un téléphone dont 38 % d’un smartphone. Parmi eux, 1/3 ont des problèmes liés à son utilisation et seulement 15 % l’utilisent pour réaliser des démarches administratives. Ensuite, 45 % rencontrent des difficultés de recharge de batterie, 39 % des problèmes de crédit, 17 % des problèmes de perte ou de vol. On remarque également que la détention du téléphone évolue avec l’âge. Ainsi, 84 % des 18-24 ans en détiennent un contre 74 % des 25-45 ans, 58 % des 46-60 ans et seulement 43 % des plus de 60 ans.

Le lien entre hébergement et téléphone portable est indissociable : 76 % des personnes ayant un téléphone ont obtenu une place d’hébergement au moins une nuit durant la semaine précédant l’enquête du Samu-Social, contre 24 % des personnes sans téléphone. En conclusion, le dispositif 115 n’est pas adapté pour les personnes sans-abri qui n’ont pas de téléphone, condamnées à rester à la rue faute de pouvoir appeler plusieurs fois par jour. Par ailleurs, même ceux qui en possèdent un rencontrent des difficultés (crédit, recharge de batterie etc), et pour ceux qui ont des téléphones trop anciens, ils ne peuvent même pas les utiliser pour leurs démarches administratives et faire valoir leurs droits. Le téléphone est donc devenu un véritable outil de survie pour les sans-abri.

 

3. Sur la santé et la mort

  • Une détérioration de la santé

L’étude du « Collectif Les morts de la rue, Etude sur la mortalité des personnes sans-domicile 2019, Enquête, Dénombrer & Décrire, 2020 » nous offre un panorama des diverses maladies que subissent les personnes sans-logement. Sans surprise, le phénomène du sans-abrisme a un impact délétère sur la santé psychique, physique, neurologique et physiologique. Nous savons que ces personnes sont plus sujets à la tuberculose et d’autres maladies respiratoires, aux traumatismes liés aux conditions de rue, notamment les agressions, aux maladies sexuellement transmissibles, et aux troubles nutritionnels. Le Collectif cite l’étude SAMENTA[6] réalisée notamment par l’Observatoire du Samu Social de Paris et l’INSERM en 2010. Celle-ci montre qu’au moins un tiers des personnes sans-logement à Paris souffre de troubles psychiques importants (troubles psychotiques, troubles anxieux et dépressifs), ce qui complique la prise en charge et favorise les processus de rupture sociale. Plus particulièrement, ce sont les troubles addictologiques (dépendance aux substances psychoactives comme l’alcool, les drogues illégales et les médicaments) qui sont les plus forts, touchant au moins 30 % des personnes.

L’enquête annuelle du Samu-Social montre qu’une grande partie des sans-abri n’ont pas une bonne santé (attention : ces observations sont le fruit de l’appréciation des bénévoles et salariés assurant les maraudes, et qui ne sont pas forcément issus du milieu médical. Seulement 20 % des équipes sont constituées au minimum d’une personne ayant les qualifications médicales d’un infirmier et 7 % sont constituées au moins d’un psychologue ou d’un psychiatre.)

Selon les équipes du Samu-Social 42 % des sans-abri rencontrés en maraude n’ont pas un bon état de santé, dont 16 % très mauvais. Parmi ceux qui ont des problèmes de santé, 45 % ont des troubles psychiques, soit 23 % de l’ensemble des sans-abri ; 45 % ont des problèmes somatiques, soit 27 % de la population des sans-abris en général ; 56 % ont des problèmes d’addictologie, soit 28 % de la population générale des sans-abris. Les équipes de maraude observent surtout une causalité entre la santé, l’âge et le temps d’errance des personnes. Ainsi, 29 % des sans-abri âgés de 18 à 24 ans ont un état de santé jugé de « pas bon » à « très mauvais », pour 39 % des sans-abri âgés de 25 à 45 ans, 47 % âgés de 46 à 60 ans, et 48 % âgés de plus de 60 ans. Plus précisément pour les problèmes somatiques, 21 % des 18-24 ans sont concernés, pour 48 % des 25-45 ans, 61 % des 46-60 ans et 70 % des plus de 60 ans. En ce qui concerne les problèmes d’addictologie, 68 % des 18-24 ans sont concernés, 60 % des 25-45 ans, 53 % des 46-60 ans, et 46 % des plus de 60 ans.

Le manque de dispositif de santé sur les territoires est flagrant pour les équipes de maraude. En effet, 40 % des équipes déclarent qu’il manque des dispositifs d’accès à la santé, pour 49 % des dispositifs d’accès à l’hygiène et 70 % des dispositifs de soutien psychologique.

 

  • Une espérance de vie diminuée

Une étude à Rotterdam montre que l’espérance de vie des sans-domicile à 30 ans est inférieure de 11 ans chez les hommes et de 15,9 ans chez les femmes par rapport à la population générale de la ville[7]. Une enquête similaire est réalisée dans la ville polonaise d’Olsztyn. J.Romaszko[8] évalue à 17,5 ans la différence d’âge moyen au décès entre population des sans-domicile et la population générale. En ce qui concerne la France, l’étude de C.Vuillermoz en 2016 sur la mortalité des personnes sans-domicile en France[9], estime à 49 ans leur moyenne d’âge au décès, un chiffre similaire à celui trouvé par W.Hwang[10], qui estime à 48 ans l’âge de décès pour les personnes sans-domicile résidant en hôtel, en abri ou en structures d’hébergement dans la ville de Toronto au Canada.

En ce qui concerne les causes de la mort des sans-domicile, l’étude du Collectif Morts de la Rue de 2019 montre que différents rapports pointent assez régulièrement les conséquences de l’alcool et des drogues. Ils ont également un risque plus élevé de décès par les maladies infectieuses, les maladies de l’appareil digestif, les tumeurs, les maladies cardiovasculaires et respiratoires. Par ailleurs, des causes exogènes sont responsables d’un nombre élevé de décès (intoxications, suicides, agressions et accidents…).

En 2019, au moins 659 personnes ayant connu une période de sans-domicile personnel sont décédées. Parmi elles, 563 étaient sans-logement ou sans-abri au cours de leurs trois derniers mois de vie. En majorité, les victimes sont masculines (89 %), âgés en moyenne de 50 ans (contre 79 de la population générale). Les décès sont majoritairement dans les métropoles notamment dans la région Ile de France qui regroupe 40 % des victimes. Cependant, comme l’écrit le Collectif, la liste des morts dans la rue n’est pas exhaustive puisqu’il ne connaît que les morts qui lui sont signalées par les familles ou les associations. Ainsi, il faut plutôt se référer à l’étude 2008-2010 du CépiDc, qui pose l’hypothèse que le nombre de décès est 5 fois supérieur. Par exemple, si on applique les données 2008-2010 aux chiffres de 2012-2016, le nombre de décès pour l’année 2016 est estimé entre 1489 et 4258 décès, soit une moyenne de 2838 décès. Appliquer à une période plus longue, le nombre de décès entre 2012 et 2016 seraient de 13 371[11]dont seulement 18%, soit 2369, sont connus du Collectif.

 

4. La « migrantisation » du sans-abrisme, un phénomène récent

Le processus de « migrantisation » est un phénomène d’évolution relative à la population des sans-domicile. En effet, comme le rapporte le sociologue Julien Damon, spécialiste de la question du sans-abrisme, « Les sans domicile sont bien plus souvent qu'auparavant des étrangers. La question SDF doit maintenant se saisir dans le contexte de la crise migratoire. » Un constat qui se confirme à l'échelle européenne.[12]

Les deux études de l’INSEE démontrent ce phénomène. Si les étrangers composent 38 % des personnes sans-domicile en 2001, ils sont 53 % en 2012. L’augmentation de 50 % des sans-domicile entre 2001 et 2012 est la conséquence d’une forte augmentation de la demande d’asile, mais également de la croissance de l’offre de services d’hébergement. Près de la moitié des sans-abris et trois quarts des sans domicile accueillis à l'hôtel sont des étrangers.[13] Avec la crise des réfugiés en 2015, cette tendance a dû fortement croître. C’est ce que constate en 2018 l’enquête « Une nuit donnée » menée par la préfecture d’Ile de France (mais qui ne prend en compte que cette région). Elle constate qu’il y a une forte présence de personnes étrangères dans les centres d’hébergement d’urgence : 76 % sont des adultes non ressortissants de l'Union européenne, un chiffre en progression depuis plusieurs années (73 % en 2018, 65 % en 2016, 53 % en 2015). De plus, si on ajoute les étrangers ressortissants de l'Union européenne qui est de 7%, on arrive à un total d’étrangers de 83 %.[14]

Ce phénomène était déjà observé avant l’étude de l’INSEE en 2012. Toujours en ce qui concerne la région parisienne, sur l’ensemble des familles hébergées par le 115 en 2009 à Paris, seulement 10% se déclaraient françaises, 27 % ressortissants d'un autre pays de l'Union européenne, 10% provenant d’Amérique où d’Asie et 53% originaires d'Afrique.[15]

Ce phénomène provoque une conséquence sur l’espace public, le retour croissant des campements et des bidonvilles.

 

5. Les campements de migrants et les bidonvilles

Alors qu’on les pensait éradiqués depuis la fin des années 70, le campement de personnes sans-abri et les bidonvilles sont de retour depuis le milieu des années 90. Dans un premier temps, comme l’écrit le sociologue Julien Damon, il faut différencier les deux concepts : « Dits illicites, sauvage ou de fortune, les campements sont des regroupements d'individus et de ménages dans l'espace public, sous des tentes ou dans des habitats informels faits de matériaux de récupération. La forme de bidonvilles suppose des aménagements et des constructions plus élaborés, pouvant naître de la consolidation de campements. »[16] Par ailleurs, ces deux formes divergent par leur taille et leur fonction. Si les campements désignent des espaces plus petits, tout en étant de passage et de transit pour les populations concernées, le terme de bidonville est envisagé pour des espaces d’habitat plus important en taille et structurée sur le long terme.

Aujourd’hui, les campements sont largement peuplés de personnes étrangères mais aux situations diverses. Ils sont composés de ressortissants européens autorisés à rester en France ; des ressortissants de l'Union européenne dont le droit de séjour n'est pas assuré ; des ressortissants européens hors Union européenne (kosovars ou albanais par exemple) ; des ressortissants extra européen en situation légale (demandeurs d'asile, immigrés et réfugiés avec titre de séjour) ; des ressortissants extra européens en situation illégale (déboutés du droit d'asile et personnes sans titre de séjour) ; ressortissants européens et extra européens en situation grise (OQTF, personne dublinée), et plus rarement des français.[17]

Le nombre de bidonvilles et de campements métropolitains recensés par la DIHAL est passé de 394 en septembre 2013 (16 949 personnes dont plus de 4300 enfants) à 497 en juillet 2018 (16 090 personnes dont 4186 enfants pour 308 sites), après avoir atteint un pic de 582 en octobre 2015 (17 929 personnes dont 4000 enfants sur 251 sites).

En Europe, les campements de migrants et les bidonvilles relèvent d’une exception française. En effet, nulle part ailleurs la situation n’est aussi paroxystique. Une enquête a été menée dans 6 capitales européennes : Bruxelles, Berlin, Londres, Madrid, Rome et Bucarest. Si les campements de migrants et les bidonvilles constituent une préoccupation pour les autorités publiques et les habitants, aucun n’atteint les dimensions (superficie et population) de ceux que l’on peut voir en Ile-de-France ou encore à Calais. Comme le montre le sociologue Julien Damon, ce rassemblement de misère extrême et d’insalubrité provoque des conséquences délictueuses : apparition de supermarché de la drogue en pleine rue comme les déchetteries à ciel ouvert, les rassemblements et des rixes, le développement de vente illégale, l'expansion des incivilités et des délits, que les autres capitales européennes ne connaissent pas.[18]

D’un point de vue opérationnel, le retour des campements est lié à la migrantisation du sans-abrisme. Un nombre important de personnes aux situations différentes (demandeurs d’asile, OQTF, réfugiés avec titre de séjour etc.) sont contraints d’y dormir parce qu’ils n’ont pas accès ni à l’hébergement, ni au logement.[19] Mais sur le plan analytique, la véritable cause du retour des campements est l’impuissance ou la volonté inexprimée de l’Etat bourgeois de maintenir ces gens dans l’extrême misère, par son refus de déstabiliser les marchés immobiliers, d’augmenter la dépense publique, et de rendre inconditionnel l’accès aux droits fondamentaux (sociaux, logement etc.) mais également aux droits d’asile.

Ces deux phénomènes (migrantisation et retour des campements), doit nous alerter sur plusieurs questions : le respect du droit (droit de propriété et droit de séjour), l’accès aux droits (droits sanitaires et sociaux, droit à la scolarisation et droit au logement etc.), mais également sur les conséquences qu’ils portent sur l’espace public (nuisances, trafic, rixes etc.)[20], ainsi que les processus d’acculturation des populations étrangères. Ces deux phénomènes montrent les aspects les plus sombres de la mondialisation : « Ceux que l'actualité désigne comme migrants sont des vagabonds, les vagabonds de l'ère de la mondialisation.[21] »

A notre époque contemporaine, la gestion des exilés s’est transformée en un jeu de ping-pong, un ping-pong passant du local au local, puis du local au national, et enfin du national à l’international. Faute d’hébergement, des campements se développent ici et là, pour être démantelés vers un autre campement. Comme l’écrit Julien Damon, « d’un site à l'autre on repousse, d'une ville à l'autre on transporte, d’un pays à l'autre on renvoie les personnes et les responsabilités »[22], et les personnes qui vivent dans ces conditions sont toujours autant laissées à l’abandon.

 

[1] Fondation Abbé pierre, Rapport sur le mal-logement 2018, p149

[2] Ibid, p149

[3] Julien Damon, Qui dort dehors ? Editions de l’Aube, 2021, p45

[4] Ibid, p47

[5] Ibid, p44-45

[6] European Centre for Disease Prevention and Control. Data quality monitoring and surveillance system evaluation: a handbook of methods and applications. [Internet]. Stockholm: ECDC; 2014 [cité 21 juin 2020].

[7] Breakey WR. It’s time for the public health community to declare war on homelessness. Am J Public Health. févr 1997;87(2):153‑5.

[8] Rocca C. Les Morts de la Rue. Etudes sur la mort. 2002;no 122(2):17‑43.

[9] Vuillermoz C, Aouba A, Grout L, Vandentorren S, Tassin F, Vazifeh L, et al. Estimating the number of homeless deaths in France, 2008–2010. BMC public health. 7 juill 2014;14:690.

[10] Fondation Abbé Pierre. L’état du mal-logement en France 2020 [Internet]. paris: Fondation Abbé Pierre; [cité 21 juill 2020] p. 380. Report No.: 25. Disponible sur: https://www.fondation-abbe-pierre.fr/documents/pdf/reml2020_rapport_complet_web.pdf

[11]  Fondation Abbé pierre, Rapport sur le mal-logement 2018, p147

[12] Julien Damon, Qui dort dehors ? Editions de l’Aube, 2021, p57

[13] Ibid, 58-59

[14] Ibid, p59

[15] Ibid, p60

[16] Ibid, p70

[17] Ibid, p81

[18] Ibid, p88-89

[19] Ibid, p91-92

[20] Ibid, p71-72

[21] Ibid, p61

[22] Ibid, p66

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