Hoshi et la domination masculine (le male gaze)

Fabien Lecoeuvre affirme que l’artiste Hoshi est « effrayante » et qu'elle devrait donner « ses chansons à des filles sublimes ». Il nous offre un exemple parfait de Male Gaze, cette volonté masculine de réduire les femmes à leur corps en leur appliquant des critères de beauté toujours plus absurdes. Ce billet est une réponse aux propos du chroniqueur et à la domination masculine qu’il représente.
  • La normalité de la violence sexiste

Le mardi 6 avril, le chroniqueur de musique Fabien Lecoeuvre a tenu des propos sexistes à l’encontre de la chanteuse Hoshi. En effet, alors qu’il est à l’antenne de la webradio indépendante « Arts-Mada », il déclare sans aucune gêne que la jeune artiste est « effrayante » à regarder. Puis il ajoute : « Quand est-ce qu’on va nous sortir des filles sublimes ? Quand vous regardez Hoshi, par exemple, qui a un talent incroyable, indiscutable, vous mettez un poster de Hoshi dans votre chambre vous ? [...] J’ai rien contre cette fille qui est géniale. [...] Mais qu’elle donne ses chansons à des filles sublimes, comme des Vanessa Paradis, Vartan, Françoise Hardy ».

Cet extrait de l’interview, rapidement partagée sur les réseaux sociaux, a obligé Lecoeuvre à faire des « excuses » sur Twitter en ces termes : « mille excuses pour ces propos maladroits sortis de leur contexte et qui ont pu [la] blesser ». Outre le fait que les propos ne sont pas « maladroits » mais clairement sexistes, et que même avec leur contexte ils restent tout aussi violents, le chroniqueur justifie ses paroles dans la deuxième partie de son tweet. Selon lui, son propos « relatait simplement une différence d’époque où les maisons de disques et les publics faisaient beaucoup plus attention aux physiques des artistes qu’aujourd’hui ».

A la suite de cette tentative de justification toujours aussi médiocre que le propos initial, la chanteuse lui a répondu avec autorité : « Mais c’est une blague en fait ? Vous êtes encore en train de parler de mon physique, dénonce-t-elle sur le réseau social. Hallucinant. C’est à cause de gens comme vous que des jeunes abandonnent leur rêve, pas à cause des maisons de disque. »

Je sais que certaines personnes – majoritairement des hommes - ne comprendront pas pourquoi je vais prendre autant de temps pour discuter de cet évènement, qui peut sembler être un simple fait anecdotique, certes pas acceptable, mais qui ne mérite pas d’en faire un billet de blog. Mais justement, parfois des « faits anecdotiques » n’ont rien d’une simple anecdote, mais caractérise une situation qui s’inscrit dans des processus de domination. Hoshi vient de subir cette réalité au travers du « male gaze ». C’est-à-dire que le monde artistique et cinématographique, mais aussi plus globalement le monde social et symbolique, est construit par et pour le regard des hommes. Ce billet va traiter de ce phénomène dont l’origine est à rechercher dans cette structure d’oppression qu’est la domination masculine.

 

  • Le « Male Gaze »

Par son attitude sexiste parfaitement assumée et tout aussi naturelle, Fabien Lecoeuvre applique une loi fondamentale de la domination masculine très présente dans le milieu artistique : le « male gaze ». C’est un concept forgé en 1975 par la critique cinématographique Laura Mulvey et qui deviendra un concept important dans la pensée féministe. Le terme de « to gaze » signifie « regarder fixement ». Littéralement, on peut traduire le concept féministe par « regard masculin ». Ce regard masculin – on pourrait ajouter hétérosexuel et blanc – signifie une certaine manière de représenter le corps féminin en fonction de critères propres au régime patriarcal.

L’univers télévisuel - le cinéma, la télévision, la publicité, les jeux vidéo – a construit une représentation symbolique et sociale du personnage féminin. Alors qu’autrefois la femme était renvoyée à une image de mère au foyer, soumise et dévouée à son mari et ses enfants – en adéquation avec les conceptions de l’époque -, cette représentation a évolué vers une posture sexualisée dans laquelle la femme est en partie réduite à ses critères corporels. Elle devient un objet érotique, en tant que personnage, et pour le regard masculin. Plus concrètement, on fragmente le corps des femmes en le filmant d’une manière érotique : gros plan sur la poitrine, les hanches et les fesses, caméra remontant les chevilles jusqu’au visage, regard qui fixe la caméra, corps dénudés dans les publicités bien souvent sans aucun rapport avec le produit etc. Cette déshumanisation de la femme et sa réduction à ses attributs corporels a pour seul objectif de faire plaisir au spectateur masculin hétérosexuel.

Le « Male Gaze » est donc la conséquence d’une société patriarcale où domine le regard masculin hétérosexuel et on peut ajouter blanc. En effet, il suffit de se rappeler qu’un directeur artistique avait intimé à Aya Nakamura de se blanchir la peau avec des crèmes car elle passerait « mieux » à la télévision. Par ailleurs, nous pourrions étendre le « male gaze » à l’expérience quotidienne. Dans la rue, au travail, dans les établissement scolaires etc, les regards insistants et persistants sont autant de jugement auxquels les femmes ne peuvent s’émanciper. Ainsi, l’omniprésence du regard des hommes est enfermant et étouffant.

 

  • L’enferment du corps féminin par le regard des hommes

Dans notre société patriarcale, la femme doit répondre à des critères de « désirabilité ». Pour exister dans l’univers visuel – et pourquoi pas dans la société elle-même ? -, elle doit se soumettre au culte de la minceur, être grande, avoir des formes séduisantes, tout en étant un personnage secondaire qui doit soit assister l’homme ou être sauvée par lui. Elles seraient de « pures objets de contemplation pour le plaisir du ‘’male gaze’’ », pour reprendre les propos de Anne-Charlotte Husson. Dans un certain sens, être une femme serait « exister que par la beauté et ne survivre que par le regard des hommes. »[1]. C’est un rapport de domination par le regard – le voyeurisme -, et par le symbolisme – c’est-à-dire un rapport de pouvoir apte à faire méconnaître sa violence et son arbitraire.

Si comme l’écrit le sociologue Jean Baudrillard, le corps est le « plus bel objet de consommation »[2], le corps féminin est un produit pour le regard masculin. On rend les femmes anxieuses par le culte de la minceur et par une soumission à des normes commerciales et de beauté toujours plus inatteignables autant qu’elles sont absurdes. La tyrannie des apparences est d’une part une pression sur le physique et d’autre une surveillance de celui-ci qui enferme les femmes en « construisant autour d’elles une prison immatérielle[3] ».

La disciplinarisation du corps féminin se réalise sous un modèle de visibilité. On l’enferme en le mettant en toute lumière. C’est un pouvoir de surveillance qui est une forme de panoptique foucauldien qui permet une auto-discipline des opprimées elles-mêmes, permettant du même coup un fonctionnement automatique du pouvoir de domination. Dans un sens, c’est ce que soutient l’autrice Naomi Wolf lorsqu’elle écrit qu’ « une fixation culturelle sur la minceur n’est pas l’expression d’une obsession pour la beauté féminine, mais de l’obéissance féminine. »[4]

 Comme d’habitude, ce qu’on intime aux femmes n’a pas d’équivalent pour les hommes. En effet, cette injonction à la beauté et la minceur n’a pas d’équivalent masculin.

 

  • Une domination qui n’est pas consciente

Le « male gaze » n’est pas un simple procédé mais un processus de domination inconscient produit par une société patriarcale. Le monopole du pouvoir décisionnel - et de création - est réservé aux hommes, alors que les femmes sont des « créatures décoratives », en premier lieu considérées par leurs critères physiques. Or, le « male gaze » n’est pas intériorisée comme « naturel » seulement par les hommes mais également par les femmes. Ce mécanisme de domination incorporée dans un inconscient collectif montre sa profondeur et sa puissance.

C’est la thèse du sociologue Pierre Bourdieu qui développe une archéologie d’un inconscient commun construit à une période ancienne des civilisations, et qui serait l’essence même de la domination masculine. Surtout, c’est son concept de violence symbolique qui nous intéresse ici. La violence symbolique est une domination construite par les dominants qui se perpétue d’une part grâce à son « invisibilité », d’autre part grâce à son intériorisation par les dominés comme « normale » et « naturelle », ce qui la rend légitime et permet ainsi sa reproduction.

Ainsi, notre vision sexuée du corps féminin est inscrite dans nos habitus – c’est-à-dire nos manières de faire, de penser, et d’agir -, qui automatise des conduites et des pensées ordinaires sexistes. En d’autres termes, la violence symbolique est la capacité des structures de domination à faire oublier l’arbitraire d’une part, et à faire oublier comment elles sont produites socialement, culturellement et symboliquement d’autre part : « Lorsque les dominés appliquent à ce qui les domine des schèmes qui sont le produit de la domination, ou, en d'autres termes, lorsque leurs pensées et leurs perceptions sont structurées conformément aux structures mêmes de la relation de domination qui leur est imposée, leurs actes de connaissance sont, inévitablement, des actes de reconnaissance, de soumission. »

En définitif, la femme est avant tout un « “être-perçu” (…) [qui] existent d’abord par et pour le regard des autres, c’est-à-dire en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles. » 7 Depuis 50 ans, le mouvement féministe démantèle analytiquement cette violence symbolique en montrant son illégitimité et son oppression. Or, force est de constater qu’elle est toujours présente et qu’elle se perpétue au gré des générations.

 

  • Hoshi, une victime de plus du « regard masculin » - « Male Gaze »

La violence des propos de Fabien Lecoeuvre est une représentation parfaite de l’injonction produite par les structures de domination et ses agents – les hommes et les institutions -, aux femmes sur la production et la maîtrise de leur corps, et la réduction de leur individualité à celui-ci. Lorsque le chroniqueur, plein d’aplomb, demande « Quand est-ce qu’on va nous sortir des filles sublimes ? », pour ensuite affirmer que Hoshi devrait donner « ses chansons à des filles sublimes », puis qu’il regrette qu’autrefois, « les maisons de disques et les publics faisaient beaucoup plus attention aux physiques des artistes qu’aujourd’hui », il supprime le talent musical de l’artiste, son individualité et sa liberté, au profit de sa seule volonté égoïste de jouissance.

Dans cette obsession des apparences – dont les critères sont toujours plus absurdes -, Hoshi nuirait à la féerie de la consommation masculine tant chérie par Fabien Lecoeuvre. Il faut avant tout penser aux yeux des hommes, à leur plaisir, le corps féminin serait avant tout une propriété commerciale des hommes et des institutions. En enfermant la jeune femme dans des critères de beauté – dont elle ne répond pas selon lui -, Lecoeuvre insulte Hoshi, et toutes les autres femmes.  

Mais si cette jeune femme ne répond pas aux critères patriarcaux du chroniqueur de musique, c’est justement ce qui fait toute sa beauté. Car la beauté commence là où s’arrête les injonctions des hommes, là où l’on décide d’être soi-même. Je ne cache pas ma grande sympathie pour l’artiste, pour son travail, son talent, sa simplicité.

Tu es si belle Hoshi

Tu ajoutes de la beauté à ce monde qui perd peu à peu son esthétique par la brutalité des violences virilistes.

[1] Sylvie Barbier, La bimbo est l’avenir de la femme, Denoel, 2006, 144 pages

[2] Jean Baudrillard, La société de consommation, Gallimard, Paris, 1986, 320 pages

[3] Mona Chollet, Beauté fatale, La Découverte, Paris, 2015, 293 pages

[4] Naomi Wolf, citée par Mona Chollet, Beauté fatale, La Découverte, Paris, 2015, p150

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.