La délinquance en col blanc (2-9)

La délinquance en col blanc est le système et la pratique de criminalité la plus violente de notre société. Provoquant des conséquences sociales et économiques terribles, elle est aussi la moins condamnée. La bourgeoisie veut être amnistiée par la société des actes délinquants qu’elle commet, tout en ne pardonnant rien aux classes dominées pour des agissements similaires ou moins graves.

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Artact QC, La mécanique, 04/10/2012

 

Plan de l’écrit

   -  Introduction

   1. Edwin H. Sutherland, penseur de la criminalité en col blanc

   2. Le capitalisme, la criminalité en son cœur

          a. Criminogène ou criminel ?

          b. Les ravages du capitalisme néolibéral, des crises apocalyptiques

          c. La fraude et l’évasion fiscale : un crime organisé ?

          d. Le capitalisme a inscrit la mort dans le travail

   3. La dépénalisation, seulement pour la classe bourgeoise

          a. La délinquance politique

   4. Tolérance zéro pour les pauvres, tolérance zéro pour les riches

   5. Conclusion

 

  • Introduction

Le pouvoir judiciaire monopolisé par l’Etat a toujours favorisé l’essentialisation de la délinquance sur les seules classes populaires. Ses mécanismes répressifs comme la justice et les services de police sont les institutions fondamentales lui permettant d’affirmer sa domination sociale par le droit. L’Etat, outil principal de la classe bourgeoise pour garantir les systèmes d’oppression capitalistes (exploitation économique, rapport de domination, aliénation etc), a donc le monopole pour définir la frontière du juste et de l’injuste, du tolérable et de l’intolérable.

Selon notre place sociale dans les rapports de production, le délit tout autant que le crime, peut-être euphémisé, banalisé, justifié, favorisé. Dans ce billet, l’approche du droit pénal est celle du conflit marxiste. C’est-à-dire la présence d’une société divisée en classes antagonistes, avec des dominants et des dominés. Le droit n’est pas donc, contrairement à l’approche pluraliste (naïve), neutre et impartiale permettant une régulation des comportements déviants, mais un instrument au service des puissants leur permettant de défendre leurs intérêts. Les élites politiques de l’Etat, que Pierre Bourdieu nommait « La Noblesse d’Etat », créent les images et les représentations de la délinquance « réelle » et « néfaste » sur le plan social et moral, représentée par les classes populaires, tout en détournant l’opinion publique des actions répréhensibles des élites économiques et financières, voire même, en fabriquant des images positives de la délinquance élitiste.1

C’est pourquoi la délinquance en col blanc n’est pas perçue de la même manière que la délinquance qui caractérise les classes populaires. L’appareil idéologique capitaliste fonctionne à merveille comme le montre Pierre Lascoumes, directeur de recherche au CNRS : « Les atteintes aux personnes et aux biens sont immédiatement perçues comme négatives, car on se sent facilement proche des victimes auxquelles on s’identifie. A l’inverse, la délinquance des élites est en général abstraite, elle repose sur des montages comptables et autres qui jouent avec les règles. »

 

   1. Edwin H. Sutherland, penseur de la criminalité en col blanc

Le sociologue Sutherland faisait partie de l’école de Chicago. Celle-ci a montré que de la délinquance des classes populaires n’était pas due à une transmission génétique, contrairement aux théories biologistes de l’époque. Les chercheurs ont montré que des éléments structurels expliquent la déviance et la transgression des normes juridiques. Ainsi, la concentration de la pauvreté et du chômage au sein de zones géographiques, majoritairement d’habitat social et de bâtiments anciens (insalubres), favorise la déviance. La conclusion est donc que la conduite délinquante n’est pas favorisée par la génétique ou l’origine ethnique de l’individu, mais par un certain type de territoire qui facilite la transgression. Par ailleurs, l’école de Chicago montre qu’il y a aussi des facteurs pathologiques personnels. La perturbation dans la vie familiale est également un facteur fondamental de la déviance délinquante, tout en sachant également que certains dysfonctionnements familiaux peuvent être favorisés par la condition d’existence de la famille.2

Cependant pour Sutherland, ces facteurs sociaux et personnels n’expliquent pas le comportement criminel car cette théorie appuie l’idée que c’est surtout la pauvreté qui est facteur de délinquance. Pour le sociologue, ce sont des relations sociales et interpersonnelles qui sont liées à la pauvreté et à la richesse qui favorisent les transgressions. Affirmer que la délinquance est favorisée que par un certain type d’environnement défavorable, c’est construire une essentialisation de la criminalité sur les seules classes populaires, tout en montrant qu’au sein de celles-ci, chaque prolétaire est un possible danger pour la société sur le plan moral et social. Ainsi, c’est plutôt un certain type de relation lié à un environnement, défavorable et favorable, qui permet la transgression de la loi.3

Selon Sutherland, la délinquance en col blanc peut se définir comme « des actes commis par des individus de statut social élevé en rapport avec leurs activités économiques et professionnels. » Ce sont des crimes mais que « l’on traite comme si ce n’était pas le cas avec pour effet et peut-être pour but d’éliminer tous les stigmates faisant référence au crime.4 » Dans les faits, la criminalité en col blanc est diverse : restriction du commerce, publicité mensongère, non-respect de brevets, de marques de fabrique et de droit d’auteur, non-respect des normes alimentaires, infraction au code du travail, fraude et évasion fiscale, violation des réglementations en temps de guerre, non-respect des procédures environnementales, abus de biens sociaux, corruption, trafic d’influence et d’autres pratiques en milieu d’affaires et de la finance etc.

La différence majeure entre la délinquance des prolétaires et celles des élites, est que cette dernière est politiquement et socialement plus puissantes pour ne pas être condamnée pénalement : « Les délinquants d’affaires sont en effet bien intégrés dans la société et disposent de beaucoup de moyens sociaux et juridiques pour dissimuler leurs pratiques délinquantes, voire même pour influencer les lois de façon à moins risquer d’être sanctionnés. (…) Ils sont rarement poursuivis sur le plan pénal par les procureurs, qui préfèrent la voie civile. Ecopant le plus souvent d’amendes, ils échappent ainsi à la prison. Enfin, en échappant à la voie pénale, ils disparaissent du même coup des statistiques officielles de la délinquance.5» C’est pourquoi il faut considérer cette délinquance pour ne pas participer à son invisibilisation et donc, à son impunité.

 

   2. Le capitalisme, la criminalité en son cœur

a. Criminogène ou criminel ?

La question est d’importance. Le capitalisme est-il un ensemble de structures favorisant des dynamiques criminogènes, d’abus, de fraudes, et de comportements déviants, ou est-il, par la présence même de ses structures de domination de nature criminelle ? Disons qu’il est les deux à la fois. Il est criminel car sa composition est formée de structures de prédation et d’exploitation dont le régime d’accumulation du capital et le rapport salarial sont les exemples les plus représentatifs. Or, le capitalisme est aussi criminogène parce qu’il favorise certains comportements individuels antisociaux, soit par les conséquences socio-économiques qu’il produit (environnement défavorable qui peut favoriser la délinquance juvénile par exemple), soit par la férocité de la concurrence exacerbée. Comment ne pas penser à la folie guerrière des dirigeants de France Télécom qui provoqueront par un management de la terreur le suicide de 45 personnes en quelques années.

Depuis les années 80, le caractère criminogène et criminel du capitalisme s’est amplifié. Le néolibéralisme accroit le crime social puisqu’il est sans limite, ou du moins, la classe dominante tend à mettre en place un régime économique sans limites et sans régulations. Ce capitalisme dérégulé, globalisé, financiarisé, représenté par la domination de la finance prend en otage l’économie réelle et l’ensemble des corps sociaux, agissant pour lui-seul au gré de sa spéculation financière. Alors que le capitalisme fordien-keynesien, qui, loin d’être parfait et idéal, permettait de réguler la capacité de fraudes et d’abus du monde financier, ce nouveau capitalisme sans entraves se rapproche de celui du milieu du 19ème siècle – début du 20ème. Ceci est d’ailleurs paradoxal que les ayatollahs du réalisme, du pragmatisme, de la modernité, dont l’extrême centrisme de Macron est le meilleur représentant, tend à nous faire revenir à cette époque pourtant lointaine, dénué de sens moral et de progrès social. Le réalisme moderne n’est qu’un artefact ayant pour but insidieux de nous ramener vers l’exploitation la plus dure et la plus ancienne du capitalisme.

 

b. Les ravages du capitalisme néolibéral, des crises apocalyptiques

« Le capitalisme est une prise d'otage de la société » martèle le philosophe Frédéric Lordon. Ce sont les moyens de vie matérielle collective qu'il prend en otage puisqu’il y aura de la croissance seulement qu’à ses conditions. Il suffit de voir la perte d'emplois liée à l’ouverture aux délocalisations et à la concurrence très distordue du libre-échange, en rajoutant à ceci les politiques économiques d'austérité en période de crise pour comprendre le chaos social d’aujourd’hui. Tel que le montre Fréderic Lordon, cette libéralisation financière a produit 8 crises financières majeures dans le monde depuis les années 80.6

Les crises financières, répétitives et violentes ne sont pas des dysfonctionnements involontaires et sans responsabilités. Karl Marx l’avait déjà montré à son époque. Les dysfonctionnements que constituent les crises ne sont pas des erreurs du système mais des lois intrinsèques au système capitaliste. Ce que l’on appelle la « crise » n’est donc pas un manque de rationalité du système mais constitue sa rationalité lui-même. C’est toute une histoire des crises financières qu’il faudrait refaire, en analysant les crises comme la rationalité même d’un régime économique et social. Leurs conséquences sociales sont destructrices par leur impact budgétaire, par la doctrine de la « privatisation des bénéfices et la socialisation des pertes » : augmentation des impôts, licenciement, chômage, austérité salariale et budgétaire, augmentation de la précarité, suicides. La crise de 2007 est un terrible exemple : « En Europe et en Amérique du Nord, il y aurait eu depuis 2007 au moins 13.000 suicides liés à la dégradation de la situation économique. » selon l'université d'Oxford et de la London School of Hygiene & Tropical Medicine.

En France selon le professeur Michel Debout, l'augmentation du chômage entre 2008 et 2011 a causé 750 suicides et 10 780 tentatives supplémentaires. Par ailleurs, « Le lien entre taux de chômage et suicide est connu depuis la crise de 1929 aux États-Unis, et de nombreuses publications portant sur la crise de 2008 ont aussi montré un lien incontestable entre suicide et perte d'activité et précarité », souligne le psychiatre Michel Debout. En 2020, le 4ème rapport de l’Observatoire national du suicide a montré que 30 % des demandeurs d’emploi songent sérieusement à mettre fin à leurs jours. A noter que la dégradation économique suite à la crise de 2008 a provoqué une complication d’accès aux soins de santé, provoquant 500 000 décès supplémentaires liés au cancer dans les pays de l’OCDE.

 

c. La fraude et l’évasion fiscale : un crime organisé ?

Pouvons-nous parler de crime organisé lorsqu’autant d’entreprises, d’actionnaires, de bourgeois pratiquent sans honte la fraude et l’évasion fiscale en toute impunité ? Selon la Commission Européenne, les pays de l’UE perdent environ 120 milliards € relatifs à des faits de corruption, et 1000 milliards € en raison de la fraude et de l’évasion fiscale. La Suisse, Hong-Kong et les USA sont les trois pays qui, selon l’association Tax Justice Network, « promeuvent le plus activement et agressivement l’opacité dans la finance mondiale ». Alors que nous savons quels pays, quelles banques, et l’identité des évadés fiscaux grâce aux révélations des Panama Papers, Paradise Papers, Luxembourg Leaks, Swiss Leaks, l’impunité reste quasi-totale et lorsqu’il y a des condamnations, elles sont minimes. Cette délinquance ne fait l’objet d’aucun mode d’enquête politique, de comptage, et apparaissent seulement à l’occasion de scandales dans les médias grâce au courage de lanceurs d’alertes et de journalistes d’investigation.

Pour ce qui est du contexte français, toutes les entreprises du CAC 40 sont présentes dans les paradis fiscaux.7 L’Urssaf dans son enquête de 2010 montre que 63 % des entreprises contrôlées avaient fait l’objet d’un redressement pour fraude fiscale ou erreur dans les déclarations. Par ailleurs, l’administration montre de multiples irrégularités pour profiter allègements de cotisations sociales sur les bas salaires, et des fraudes pour les déclarations de frais professionnels.8 D’un point de vue macroéconomique, c’est au moins 80 milliards de fraude et d’évasion fiscale, soit l’équivalent du total des impôts sur le revenu collecté, ou encore le poids du déficit public en 2019. Le journaliste Antoine Peillon montre que c’est 600 milliards qui manquent à la France, une somme cachée depuis des décennies dans les paradis fiscaux, soit l’équivalent de 10 % du patrimoine des français ou encore à la totalité du budget annuel de l’Etat.9 Ce crime organisé favorise l’endettement de l’état et provoque des carences majeures dans les politiques publiques et sociales. Son impunité révèle à nouveau le rôle particulier que joue la justice et les politiques, et comment les institutions de l’Etat courent au gré de la défense des intérêts particuliers de la bourgeoisie. Bien évidemment, ce n’est pas le cas pour les classes populaires. La fraude sociale qui leur est imputée, qui coûte pourtant qu’un seul milliard et qui est avant tout favorisée par le besoin de survivre à la misère, fait l’objet d’une répression immédiate de la part de l’Etat bourgeois.

 

d. Le capitalisme a inscrit la mort dans le travail

Alors que dans les sociétés antérieures, la mort était quelque chose d’extérieure au travail qui venait arrêter toute activité humaine, le capitalisme a cette particularité d’avoir inscrit la mort au sein même du travail et du rapport de production. En France, on estime que 2,3 à 5 millions de personnes sont exposées à des agents cancérigènes ! Selon l'Institut de Veille Sanitaire, le lien entre le cancer et le travail représenterait entre 4 et 8,5 % des cas, soit 11 000 à 23 000 personnes par an, dont les classes populaires sont surreprésentées (70 % d’ouvriers). Autre exemple avec le drame de l’amiante. Elle fut interdite en 1997 grâce à un rapport de l’INSERM, qui montrait qu’une épidémie majeure avait commencé depuis les années 1950 à cause de ce matériau. Celle-ci a été entretenu pendant près de 50 ans par la bourgeoisie malgré les multiples alertes de la part des syndicats ouvriers et du monde médical. En 2005, un rapport du sénat a évalué la mortalité liée à l’amiante : 35 000 personnes sont mortes entre 1965 et 1995 – et 60 000 à 100 000 jusqu’en 2050, auquel on peut ajouter 25 000 cancers des poumons. Nous connaissions pourtant depuis les années 60 la dangerosité et le risque épidémique de l’amiante, mais l’Etat s’est rendu sourd et aveugle par la pression des lobby industriels.10

Pour le capitalisme néolibéral, la violence sociale et économique n'est pas une violence. Ainsi les immolés devant Pôle Emploi ; les suicidés du travail et de la précarité ; les vies brisées par le licenciement et le chômage ; les morts de l'austérité budgétaire et salariale ; les centaines de morts au travail ; tout cela n’est pas violence. Pourtant, la délinquance en col blanc existe bien, elle s’exerce chaque jours sur les corps et le psychisme mais dont sa logique semble légitimité, construite par un imaginaire du Culte de la performance, et le refus politique, voire même leur enthousiasme, envers les actions délinquantes de la bourgeoisie : « La recherche du profit érigée en référence unique de la conduite des affaires, la concurrence exacerbée entre les entreprises, la déresponsabilisation individuelle et collective ainsi que la faiblesse chronique des processus de régulation, de contrôle et de sanction conduisent pourtant dans tous les secteurs économiques à des formes de délinquance le plus souvent non reconnues comme telles, qui occasionnent des dommages aux populations infiniment plus nombreux et plus graves que les vols et les violences monopolisant la définition ordinaire de « l’insécurité 11 ». Au 19ème siècle, le compagnon de route de Marx Friedrich Engels accusait la bourgeoisie anglaise de meurtre social. Aujourd’hui encore, nous pouvons accuser la bourgeoisie d’assassinat social.

 

   3. La dépénalisation, seulement pour la classe bourgeoise

Depuis 30 ans, on observe une dépénalisation croissante de la délinquance en col blanc. Trois points semblent confirmer cette idée selon l’économiste Thierry Godefroy : le processus de dépénalisation de la matière pénale, la stabilité du contrôle pénal malgré la forte augmentation des échanges économiques et financiers, le démantèlement des dispositifs spécifiques de contrôle. Ces trois processus proviennent de l’insurrection actionnariale du milieu de années 70, avec comme objectif de subordonner l’économie réelle et les corps sociaux au diktat de la finance mondialisée. La rentabilité effrénée et la performance poussée à l’extrême devenant les premiers critères de toute réussite entrepreneuriale, vont organiser le contrôle interne de l’entreprise à partir du jeu de la concurrence qui s’impose de l’extérieur. Le libre marché autorégulateur suppose l’absence d’intervention de l’Etat et donc d’un appareil judiciaire pour réguler le monde de l’économie et de la finance. En 30 ans, cette nouvelle gouvernance d’entreprise a donc permis l’abolition de plusieurs dizaines d’infractions, représentant plus de la moitié des sanctions pénales du droit des sociétés. Par ailleurs, les condamnations en lien avec la législation économique et financière ne constituent que moins de 1 % de la délinquance sanctionnée dans les tribunaux.

Pour prendre quelques exemples sur la vie des affaires. On observe un désinvestissement progressif de l’ensemble des services de police. Dans les années 90, il y avait environ 100 000 faits annuels en rapport avec la législation économique et financière (abus de biens sociaux, faillite accompagnée d’infractions à la loi, contrefaçons industrielles…). Depuis les années 2010, les services de police n’en traitent plus que 20 000, soit 5 fois moins. Pendant ces 20 dernières années, on observe également une stabilité, voire une légère diminution du nombre de condamnations prononcées par la justice en matière économique et financière, alors que les infractions semblent augmentées, favorisées notamment par les périodes de crise (escroqueries, abus de confiance, fraudes et contrefaçons, atteintes à l’environnement). Pour finir, la responsabilité pénale est très rarement mise en œuvre. Lorsque c’est le cas, en moyenne un quart est relaxé. Lorsque des condamnations sont effectives, les sanctions sont légères (la moitié ne dépassent pas les 3000 €), alors que le code pénal prévoit pour les personnes morales des peines 5 fois supérieures à celles des personnes physiques. Pour finir, on observe une diminution du nombre d’infractions observées par les services des impôts et du travail. Les inspecteurs du travail dressaient 16 000 procès-verbaux en 2002, un taux trois fois moins aujourd’hui,12 et certains inspecteurs subissent la répression de l’Etat.

 

a. La délinquance politique

Si la délinquance économique et financière est relativisée et justifiée par un grand nombre de politiques, c’est parce qu’une certaine Noblesse d’Etat, pleine d’opportunisme, commet également un grand nombre d’infractions en tout genre : fraude fiscale, corruption active et passive, trafic d’influence, faux et usage de faux, abus de biens sociaux, blanchiment, complicité et recel, emplois fictifs, trafic d’influence, fraude électorale, chantage et l’achat de vote, affaires liées au financement des parti politiques etc. Mediapart avait utilisé l’expression de « bande organisée » pour qualifier Sarkozy et ses collaborateurs entre 2007 et 2012.13 On ne compte plus les scandales politiques depuis 20 ans : l’affaire Sarkozy-Kadhafi, l’affaire du détournement de fonds publics au profit de sénateurs UMP, l’affaire Cahuzac, l’affaire des assistants parlementaires du Front national au Parlement européen, l’affaire Jeanne, l’affaire Fillon, l'affaire Benalla, l’affaire Business France, l’affaire Jean-Paul Delevoye, l’affaire François de Rugy, et bien sur toute l’œuvre de vie des Balkany.

 

   4. Tolérance zéro pour les pauvres, tolérance zéro pour les riches

Contrairement aux classes populaires, les élites économiques procèdent à des « techniques de neutralisation » leur permettant de ne pas avoir affaire à la justice, ou du moins, à échapper au pénal et aux lourdes sanctions. Ces techniques sont possibles grâce à un imaginaire politiquement construit depuis l’insurrection actionnariale du milieu des années 70, renvoyant le modèle fordiste-keynésien au rang du vieux monde. Le capitalisme financiarisé va « positiver » le monde économique en le naturalisant sous les valeurs de l’entrepreneur prenant des risques. La montée en puissance des valeurs issues de la concurrence, va mettre en place un nouveau rapport social dans lequel la compétition exacerbée est devenue la norme positive, comme modèle d’efficacité indispensable et comme une nouvelle manière de se définir à autrui.14 Ainsi, l’entreprise n’est plus un lieu d’exploitation mais un espace agissant pour l’intérêt du bien commun, lieu de construction identitaire et de valorisation de soi. Ce nouvel intérêt positif pour l’entreprise et le monde de la finance justifie les transgressions, les abus, les prises de risques, et leurs conséquences néfastes seront euphémisées et justifiées. Ceci se perçoit par l’absence de réaction de la grande majorité de la communauté politique et par la dépénalisation croissante des affaires.

Outre la délinquance en col blanc, les bourgeois ont également une forme d’immunité sur les autres formes de délinquance. Par exemple la consommation de drogue. Alors que celle-ci existe dans tous les milieux sociaux, la répression s’abat seulement sur les classes populaires.15 Ensuite, les atteintes aux personnes sont peu condamnées. Prenons le cas du viol. Alors que cette violence sexuelle concerne tous les milieux sociaux en proportions équivalentes, la répression touche surtout ceux des classes populaires (90 %, avec 26 % d’artisans et de commerçants). On retrouve la même tendance dans la maltraitance infantile.16 Ceci est dû notamment au fait que les classes populaires font l’objet d’une attention particulière de la part des services sociaux, causée par un imaginaire ambiant dans lequel les actes de maltraitance n’existent pas ou peu dans les classes aisées. Ces derniers arrivent également à mettre en place des « mécanismes de non-judiciarisation voire de contre-judiciarisation », permettant d’éviter le stigmate d’une condamnation voire même d’une suspicion : règlements financiers à l’amiable, notabilité faisant pression sur la victime, etc.17 La sociologue Laurent Mucchielli conclut que : « La position sociale, le pouvoir d’action et d’influence, la culture juridique, la capacité financière à entretenir des conseillers juridiques et des avocats puissants, à acheter le silence des victimes, voire celui des professionnels, tout cela n’est pas nouveau et se vérifie plus que jamais au sein d’élites locales et nationales dont la réputation constitue un capital majeur, à protéger coûte que coûte.18 »

L’expression « Justice à deux vitesses » n’est pas qu’un simple slogan, elle définit une réalité concrète et la réalité anthropologique du droit et de la justice : selon notre position dans les rapports sociaux de production, la détention d’un pouvoir ou de son absence, notre passage (si nous y passons) devant la justice sera différent. La force policière et la justice poursuit essentiellement les pauvres : « La plupart des condamnées par la justice pénale sont issus du peuple et même des catégories les plus pauvres de celui-ci au fil des cinq siècle considérés », écrit le démographe Benoit Garnot dans son histoire de la justice depuis le 16ème siècle.19

Encore aujourd’hui, ce sont les classes populaires qui sont majoritairement enfermées en prison. Environ 85 % des détenus ne dépassent pas le niveau CAP et 16 % sont en situation d’illettrisme.  La tolérance zéro pour les prolétaires et la tolérance tout court pour les classes dominantes reste une réalité concrète. En témoigne la manière dont Balkany a été traité par la justice. Il a été reconnu coupable avec sa femme de fraude fiscale et condamné en appel à quatre ans de prison, dont un avec sursis. Outre qu’il devrait voir sa peine aménagée, il n’a pas été emprisonné car aucun mandat de dépôt n’a été prononcé : « En raison de son état de santé actuel ». Si on part de ce principe, alors on devrait vider une bonne partie des prisons françaises : avant l'incarcération, 14 % souffrait de schizophrénie dont 7 % de psychose hallucinatoire chronique, 38 % de toxicomanie, 33 % d'addiction alcoolique. Pendant l’incarcération, c’est un développement de 66 % des états dépressifs, 33 % d'anxiété généralisée et 17 % de trouble agoraphobe. En conclusion, c’est 80 % des détenus qui ont des pathologies psychiatriques dont 25 % de psychotiques, et 50 % ont un traitement médicamenteux. Alors si la santé était réellement un argument pour éviter la condamnation, les prisons françaises ne seraient pas en surpopulation ! Force est de constater que l’inquiétude de la justice sur la santé des personnes condamnées est considérée seulement si celles-ci proviennent des classes sociales aisées. La domination symbolique de la bourgeoisie prend ici toute sa légitimité.

 

   5. Conclusion

L’essentialisation de la délinquance est toujours de mise. Seules les classes populaires, voire les petites et classes moyennes sont visées. La criminalité en col blanc est relativisée, banalisée, et parfois même justifiée. Ainsi le comportement hors la loi d’un col blanc ne serait que la caractéristique d’un système bureaucratique, oppressant la liberté individuelle, entravant la libération des énergies singulières pour reprendre la rhétorique de la langue de bois managériale. Ce racisme social, c’est-à-dire ce sentiment de supériorité du bourgeois envers le pauvre, est très bien représenté par une anecdote, qui n’a pourtant rien d’anecdotique car elle représente tout un univers symbolique. Le député U.M.P Eric Ciotti proposa le 29 juin 2010 de suspendre les allocations familiales pour les parents d’enfants qui affichent un fort taux absentéisme à l’école. Pourtant, lorsqu’il est interrogé quelques semaines plus tard au sujet des actes délinquants (conduite en état d’ivresse et outrage à dépositaire de l’autorité publique), du fils du directeur général de la police alors âgé de 16 ans, il affirme qu’ « aller l’attaquer de façon mesquine sur une affaire familiale (…), je trouve cela scandaleux (…). Tout le monde peut avoir des problèmes avec ses enfants.20 » La bourgeoisie veut se disculper entre elle de ses méfaits, et être amnistiée par la société des actes délinquants qu’elle commet, alors que dans le même temps, elle ne pardonne rien aux classes dominées pour des agissements similaires ou moins graves.

 

 

1. Laurent Mucchielli, Sociologie de la délinquance, Armand Colin, 2018, 224 pages

2. Edwin H. Sutherland, Le problème de la criminalité en col blanc, Yale University Press, 1985 [1983], p. 3-10 - https://journals.openedition.org/champpenal/8534

3. Ibid

4. E. Sutherland, « Is White collar criminality a crime ? », American Sociological Review, 1945, 10, p. 132-39 ; traduit et introduit par P. Lascoumes dans les Cahiers de la sécurité intérieure, 1999, n°36

5. Laurent Mucchielli, Sociologie de la délinquance, Armand Colin, 2018, 224 pages, p34

6. Frédéric Lordon, La malfaçon, Les liens qui libèrent, 2014, 304 pages, p199

7. Laurent Mucchielli, Sociologie de la délinquance, Armand Colin, 2018, 224 pages, p97

8. Laurent Mucchielli, Sociologie de la délinquance, Armand Colin, 2018, 224 pages, p96

9. Laurent Mucchielli, Sociologie de la délinquance, Armand Colin, 2018, 224 pages, p97

10. Laurent Mucchielli, Sociologie de la délinquance, Armand Colin, 2018, 224 pages, p101

11. Laurent Mucchielli, Sociologie de la délinquance, Armand Colin, 2018, 224 pages, p 101

12. Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p199

13. Laurent Mucchielli, Sociologie de la délinquance, Armand Colin, 2018, 224 pages, p111-116

14. Alain Ehrenberg, Le culte de la performance, Hachette Pluriel Reference, 2011, 336 pages

15. M-D. Barré, La répression de l’usage de produits illicites : état des lieux, Cesdip, « Etudes et données pénales », n°105, 2008

16. Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p185

17. Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p184-188

18. Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p189

19. B. Garnot, Histoire de la justice. France, XVIe – XXIe siècle, Gallimard, coll. « Folio », 2010, p162

20. Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p203

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