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Billet de blog 13 sept. 2022

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La racialisation occidentale (4/15)

Comment la France esclavagiste et coloniale a construit l'Autre comme une altérité justifiant les discriminations racistes à son égard ? En mobilisant l'image et l'approche psycho-sociale, ce billet expose comment les processus d’altérisation et d’essentialisation se sont constituées à partir d'une perspective biologique, et comment ils se reconfigurent aujourd'hui sous d'autres formes.

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Plan de l'écrit

  • Introduction
  • La construction raciale (esclavage, colonisation et migrations)
  • Le racialisation au 21e siècle (représentations de l'immigré et réactivations des héritages coloniaux)

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Introduction

Dans un article précédent, j’ai traité la question de la catégorisation sociale, des stéréotypes et des préjugés dans une approche psycho-sociale. Ce deuxième article aborde ces éléments à partir de la spécificité du racisme. Je vais exposer la construction des représentations sociales racialisées en montrant comment elles se sont constituées à travers des séquences historiques : l’esclavage, la colonisation et les migrations par le travail.  Le racisme est donc moins le fruit d’une activité mentale individuelle qu’un rapport social de domination historiquement construit. Si le racisme biologique issus de la hiérarchisation de la race est aujourd'hui nulle et non-avenue, le processus raciste s'est reconfiguré sous d’autres formes. La question de la race est donc toujours d'actualité, non dans un sens biologique, mais comme un processus d’altérisation et d’essentialisation des groupes non-blancs qui justifient les discriminations à  leur égard. 

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1. La construction raciale

Le système esclavagiste européen et le capitalisme occidental ne sont pas deux phénomènes autonomes, ils sont indissociables. Le modèle de la Plantation Atlantique, qui permet le déploiement d’une force de travail surexploitée quasi-illimitée, a permis au mode de production capitaliste de se développer. La racialisation des rapports de production n’est donc pas une conséquence secondaire ou tardive du système capitaliste, elle est présente dès son émergence. Pour permettre une exploitation sans précédent des peuples non-blancs, la bourgeoisie naissante et la noblesse vont mobiliser tout un arsenal, autant idéologique que militaire, pour justifier l’esclavage et la colonisation. Si la classe ouvrière européenne est également surexploitée, elle s’est constituée en opposition aux esclaves et aux colonisés. 

Autrement dit, il faut toujours penser la construction de la République Française à partir de deux tableaux, la métropole et la colonie, le citoyen et l’indigène, le contrat de travail en France et les chaînes en fer forgé des noirs, la liberté républicaine à la privation des colonisés etc. Cette analyse n’a pas pour finalité d’opposer les classes ouvrières à partir de critères identitaires ou de relativiser la surexploitation subie par les travailleurs français à l’époque du capitalisme naissant, mais simplement de montrer comment la mise en forme du monde racial s’est opérée. Ainsi, les classes dominantes ont construit tout un système de classification raciste afin de justifier l'asservissement d’une centaine de millions d’individus.

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a. Le système esclavagiste

Si les discours scientifiques et politiques sur la race n’existent pas ou peu pendant la traite transatlantique, on trouve dès le 16ème siècle de nombreux préjugés dévalorisants et infériorisants sur les noirs. Ils sont diffusés notamment par des récits de voyages, justifiés par l’Eglise catholique, et utilisés par les négriers européens et les élites politiques pour régler la question morale posée par l’esclavage. Le noir serait un individu sans esprit, sans raison, qui ne disposerait que de capacités physiques comme la résistance et l’endurance. Mais il serait également paresseux, voleur, impudique, avec un penchant excessif pour les plaisirs charnels. Son destin serait intrinsèquement lié à la servitude. En réalité, cette naturalisation de l’infériorité du noir permet d’invisibiliser les raisons économiques de la traite transatlantique. Ces représentations stéréotypées seront mobilisées dans la conceptualisation de la race dans son sens biologique. Ce concept s’élabore principalement au 19ème siècle à travers les discours scientifiques. Autrement dit, la construction de la race apparaît dans une phase de transition, au tournant de l’abolition de l’esclavage et au début du colonialisme. 

En effet, comme le rappelle l’historienne Aurélia Michel, c’est à la fin de l’esclavage que le concept de race se forge scientifiquement. Au 18e siècle, les révolutions démocratiques en France et aux Etats-Unis proposent des idées d’égalité et de liberté. Ainsi, elles rendent moralement intenable le système esclavagiste. Cependant, contrairement aux idées reçues, l’abolition de l’esclavage est moins une question morale qu’une question économique. Ce système coûte très cher et demande une logistique importante. Le capitalisme naissant doit innover dans ses processus de production pour rentabiliser au mieux l’économie de la plantation. Une nouvelle perspective émerge en Europe qui ouvre la voie à une nouvelle séquence historique importante : la colonisation. Les bourgeoisies européennes veulent produire sur place, là où il y a le « nègre », permettant ainsi de rentabiliser la surexploitation des peuples africains à leur profit.

Cependant, la perspective d’abolir l’esclavage au nom de la « liberté » engendre un possible bouleversement des rapports entre blancs et noirs. Les idées nouvelles en Europe ne doivent pas avoir de conséquences positives dans la région africaine - bien que la philosophie des Lumières soit en partie contaminée par les préjugés raciaux. C’est à ce moment que le concept de race se structure. Il répond au besoin des bourgeoisies européennes de maintenir la domination du pouvoir blanc sur les peuples noirs. Ainsi, la construction de la race permet de « reconduire des dispositifs de hiérarchisation et des modalités renouvelées de domination, après les abolitions de l’esclavage. ». De nouvelles disciplines émergent au 19ème siècle, notamment la raciologie, pour classifier et hiérarchiser le vivant. En 1853, l’« Essai sur l'inégalité des races humaines » d'Arthur de Gobineau pose les fondements des théories racialistes qui contaminent, le monde scientifique et le monde politique. Ce nouveau paradigme de la hiérarchie des races permet à Jules Ferry de justifier devant le Parlement français la colonisation de l’Afrique en 1885.  

La race devient une institution, fondée sur l’autorité de la Nature et de la Science et poursuivant la finalité d’établir la naturalité de la supériorité des « blancs » sur l’Autre. La racialisation des rapports sociaux repose donc sur la création d’une fiction, celle de la Blancheur, afin d’empêcher tout lien de parenté avec le nègre, un lien rendu possible par l’égalité révolutionnaire. Alors que les populations européennes gagnent quelques droits politiques et civiques, les affranchis de l’esclavage sont toujours maintenus hors de la normalité et de l’universalisme, permettant à l’ordre capitaliste blanc de les exploiter, de les spolier, de les « rééduquer » dans une perspective idéologique de mission civilisatrice.

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b. Le système colonial

La construction biologique de la race permet de justifier la colonisation et ses effets mortifères - meurtres de masse, violences sexuelles, spoliation de terres, privations de liberté etc. Pour autant, les processus d’altérisation, d’infériorisation et d’essentialisation des groupes non-blancs sont pluriels et se distinguent en fonction des populations colonisées, des contextes historiques, et des enjeux économiques et politiques. A partir des travaux de Blanchard et Bancel, nous allons voir comment l’Etat français a conçu et fait évoluer les représentations sociales sur les africains (maghrébins compris) au gré de ses besoins économiques, matériels, militaires, et culturels.

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L’image, un outil au service de la colonisation

Pour comprendre les stéréotypes raciaux que subissent les immigrés africains et maghrébins, ainsi que leurs descendants, il faut revenir aux imaginaires coloniaux français (1880-1962). Selon Blanchard et Bancel, « imaginaire coloniale et représentations de l’immigration (…) interfère dans presque toutes les questions d’immigration, des représentations contemporaines des populations immigrés au rapport intercommunautaire, de l’élaboration des politiques gouvernementales à leur mise en pratique. » Les deux historiens mobilisent comme matériau l’image (photographies, peintures, cartes postales etc). L’image est un vecteur de significations. Elle permet de révéler les non-dits d’une société, ses préoccupations, ses obsessions, ses craintes. En suivant ce matériau, on peut observer l'évolution des représentations coloniales de l’Etat français, ses méthodes pour justifier cette occupation mais aussi pour faire incorporer aux blancs une nouvelle hiérarchisation raciale du monde. Comme le rappelle les deux auteurs, le contact avec l’Autre est rarissime pendant les 60 premières années de colonisation. Ainsi, la relation à l’Autre n’existe que par les images, les discours politiques et scientifiques.

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Le début de la hiérarchisation des races (19ème siècle)

Les stéréotypes raciaux issus de l’esclavage sont mobilisés pour constituer la hiérarchie des races. L’idée d’un déficit d’intelligence chez le noir s’impose dans le monde scientifique. Dès 1839, l'anthropologie physique et d’autres disciplines comme la raciologie, la craniologie, ou l’étude de la courbure du dos, utilisent des photographies pour étudier et diffuser des inégalités biologiques. Elles permettent d’illustrer des différences physiques entre les groupes humains, pour ensuite les classifier et les hiérarchiser. Par l’image et la science des classifications (taxinomie), le corps de l’Autre est réifié, il devient un objet. Outre cette altérité physique, on met en avant l’altérité culturelle du noir par son comportement et son attitude exotiques. Du point de vue physique ou culturel, toutes les différences, réelles ou inventées, sont amplifiées et transformées en stigmates pour justifier la théorie racialiste. L’image permet donc aux blancs de dominer l’Autre et de se situer par rapport à lui.

Par ailleurs, l’idéologie coloniale repose également sur la volonté politique d'éducation. C’est le devoir des plus forts, les blancs, de faire entrer l’Autre dans la culture et la civilisation en le sauvant de sa bestialité et de son abêtissement. Cette mission civilisatrice restera une valeur importante durant toute la période coloniale. 

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L’indigène sauvage et sanguinaire : seconde image de l’indigène (19ème - début 20ème)

Si pendant le début de la colonisation, l’Autre est un être sans raison ni intelligence, il est également un être bestial et sanguinaire. La dichotomie est parfaite : alors que le blanc est du coté de la vie, de l’humanité et de l’universel, le noir et le magrébin est du coté de la pulsion guerrière et de l’animalité. L’image de l’indigène sauvage qui s’oppose à la mission civilisatrice française venue pour le faire rentrer dans l’humanité, permet de justifier les atrocités de l’armée française qui doit vaincre par tous les moyens les résistances des populations africaines. L’image de l’Autre se façonne également dans les Zoos humains - une grande tradition française - permettant une rencontre directe. Dans ces « spectacles ethnologiques », le blanc peut voir concrétement le noir, qui, dans des mises en scènes humiliantes, exibe tout son caractère exotique, sauvage, impudique, animalier. Il est important de comprendre que le racisme ne se propage pas mécaniquement par la violence. Il peut se diffuser de manière « douce », voire proche du ludique. 

Par ailleurs, la colonisation repose sur une culture de l’impunité en ce qui concerne les violences sexuelles des colons blancs. La domination coloniale est également une domination sexuelle. L’objectivation et l’animalisation du corps féminin racisé se déroulent de différentes manières. Les représentations des femmes noires se construisent à partir d’une hypersexualisation de leurs corps, souvent représentés seins nus, et soumises à une érotisation violente de leurs conduites, tandis que les femmes maghrébines sont représentées à travers les fantasmes coloniaux de la musulmane soumise, mystérieuse sous son voile intégral qui les rendent inaccessibles. 

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Le tirailleur, le « banania » et le mauvais maghrébin (première moitié du 20ème siècle)

Après que les populations africaines furent contraintes de donner leurs vies pour défendre la France colonialiste pendant la 1ère guerre mondiale, l’archétype du sauvage sanguinaire diminue pour laisser place au tirailleur « banania ». Cette nouvelle image représente ce brave indigène qui a retourné sa férocité naturelle contre le « boche ». Dans le même temps, une nouvelle propagande liée à la dimension économique de la colonisation émerge. Les produits coloniaux sont une richesse pour la France. Les publicités construisent l’image bon enfant de l’indigène, représenté par des caractéristiques exotiques : son sourire et ses dents exhibées par le rire. En revanche, le maghrébin est assigné à de nombreux stéréotypes et préjugés racistes qui divergent du noir : voleur, porteurs de la syphilis, inasimilable, violeur, criminel, volonté des algériens d’envahir la France etc.

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La création de l’indigène-type

A partir des années 20, les valeurs contradictoires françaises réussissent à trouver un consensus par la création de « l’indigène-type », qui rassemble le discours universaliste (mission civilisatrice), nationaliste, et celui de la hiéarchisation des races - sans faire allusion à elle. Ce nouveau modèle, qui constitue la propagande principale de l’Etat français dans l’entre deux guerres, tend à réduire les différences culturelles des peuples colonisés. On attribue des paradigmes communs aux populations racisées afin de les diffrencier du modèle de référence : le blanc, français républicain et catholique. On est ici au fondement de l’hypocrisie universaliste de la République Française qui opère un double registre d’égalité formelle, lui-même soumis à une hiérarchisation : les français sont égaux, les indigènes le sont également entre eux, mais ces derniers restent tous inférieurs aux blancs.

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Nazisme, économie coloniale et immigration

Le traumatisme du nazisme modifie les discours et les représentations de la France coloniale. Les images ouvertement racistes deviennent un fait rarissime. Elles sont désormais orientées vers des perceptions paternalistes ancrées dans le paradigme de la mission civilisatrice. Toujours dans le modèle de l’indigène-type, c’est la thématique du développement économique de l'après-guerre qui fait évoluer les représentations de l’Autre. Les images coloniales insistent sur les bienfaits économiques de la France au service des africains. L’homme africain (noir et maghrébin) est principalement défini par sa force de travail. Il participe au développement de l’Afrique en secondant le colonisateur blanc. Autrement dit, la propagande de l’Etat joue sur la complémentarité du savoir technique blanc et de la force du travail africaine. Cette division du travail permet de maintenir, sans y faire allusion, la hiérarchie des races par l’infériorité naturelle des africains dans le domaine productif et économique.

Par ailleurs, l’immigration économique fait évoluer la vision de l’Autre qui passe de l’image du colonisé à celui de l’immigré. L’immigré n’est vu qu’en tant que force de travail pour l’économie capitaliste : « L'immigré n'est que son corps »[1] écrivait Abdelmalek Sayad. Dans les sociétés industrialisées, c’est le travail qui fait « naître » l’immigré, qui lui donne une fonction, qui donne un sens à son projet d’immigration, et corrélativement, c’est l’absence de travail qui le fait « mourir » en faisant cesser toute signification à son rôle d’immigré. C’est le producteur qu’on cherche dans la figure de l’immigré, pour l’assigner aux dernières strates de la division du travail, c’est-à-dire les métiers les plus pénibles et difficiles. Autrement dit, l’immigré n’est conçu que sous un rôle utilitariste et économique. Son seul droit se résume à l’exploitation capitaliste qu’il subit dans le rapport salarial.[2] 

Alors que de plus en plus de femmes maghrébines, davantage les Algériennes, immigrent en France, on les décrit à travers des stéréotypes orientalistes. Les dessins de presse font disparaître les femmes sous des longs voiles noirs, mais paradoxalement, on les sexualise par la dimension mystérieuse du voilage. Après la guerre d’Algérie, les femmes algériennes sont décrites comme inassimilables et profondément arriérées qu’il faut éduquer aux principes de l'économie domestique.[3]

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La fin de l’Indigène-type et la guerre d’Algérie

Le modèle du l’indigène-type se brise sur la guerre d’Algérie. La propagande coloniale dénonce ce mauvais colonisé qui combat la mission civilisatrice malgré les multiples efforts de la France pour le civiliser, l’éduquer et le faire rentrer dans la culture. La bourgeoisie, les médias, les élites politiques, l’armée, et les milices d’extrême droite, construisent l’image de l’immigré-criminel. Ils réactivent les stéréotypes les plus violents pour faire des algériens des menaces pour la République : cruauté, traîtrise, fanatisme, barbarie, inassimilable, criminel, violeur, terroriste etc. 

Par exemple en 1964, l'hebdomadaire Minute » titre : « Assez de crimes algériens : assassinats, viols, vols, rixes en hausse continuelle ». Deux ans plus tard, la violence des titres persiste : « Les viols nord-africains », « L’angoisse est partout : attention aux Arabes ! [...]. Partout en France on constate une flambée de viols commis par des Nord-Africains. Mères, jeunes filles, garçonnets, tout est bon à ces brutes pour assouvir le couteau à la main leurs instincts bestiaux. Partout en France la terreur basanée s’installe dans nos banlieues ». Entre les années 60 et 70, le journal Minute, Paris Match, L’Aurore, ou le Parisien Libéré, sont les médias principaux qui véhiculent le stéréotype de l’immigré-délinquant au sein de l’inconscient collectif. 

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La crise économique (1973) fait évoluer les représentations

Si l’immigré est surtout défini pour sa fonction de producteur, quand il n’a plus d’emploi, il n’a plus de raison d’être et se transforme en problème. Il devient visible partout : dans l’entreprise pour ceux qui ont réussi à maintenir un emploi ; dans les statistiques de chômage ; dans les écoles avec l’arrivée des enfants ; dans les rues ; à l'hôpital etc. Il devient indésirable. Il est soit le chômeur soupçonné de vivre, lui et sa famille, sur le dos des français en profitant du système social généreux, soit le voleur d’emploi des français qu’il condamne au chômage. Par ailleurs, les immigrés ont donné naissance à de nouvelles générations de français originaires du Maghreb et d'Afrique subsaharienne. Ces nouvelles visibilités et générations font évoluer les représentations sociales, mais celles-ci sont toujours porteuses de stigmates liés à l’inégalité historiques des races. 

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2. La racialisation au 21e siècle

a. Les représentations de l’immigré

Comment les représentations sociales des personnes racisées se sont reconfigurées ? Les chercheuses Valérie Haas et Capucine Vermande[4] exposent les « 3 figures de l’immigré » - une hypothèse à généraliser pour les descendants d’immigrés - qui effacent la figure du colonisé et son infériorité biologique. Pour autant, bien que la race au sens biologique n’a plus cours aujourd’hui, les chercheurs montrent que les trois figures prennent leurs sources dans les séquences colonialistes. 

La première est une figure idéalisée. Elle relaie l’image de l’immigré sympathique, dépolitisé, et mettant en avant des caractéristiques « exotiques » ou ses talents particuliers (musicien, artiste, sportif etc). Dans cet imaginaire, on diffuse l’idée d’interculturalité dans une société qui l’exclut et le discrimine, parfois avec misérabilisme, mais tout en flirtant avec une certaine idée de mission civilisatrice propre au colonialisme - il faut sortir les pauvres africains du sous-développement -, les privant de toute autonomie et subjectivité. La deuxième figure est une figure menaçante. L’immigré est « fondamentalement » musulman et représente un danger pour la laïcité, les valeurs républicaines et l’ « identité nationale ». La troisième figure est fonctionnelle. Trouvant sa source dans le rôle du travailleur immigré, elle représente l’Autre uniquement dans sa participation à la société (salariés, chômeurs, étudiants). 

En d’autres termes, l’immigré et leurs descendants sont soit présentés comme une richesse culturelle, soit une menace pour la cohésion sociale, soit dans une position utilitariste. Dans tous les cas, il est renvoyé à une altérité – il fascine ou fait peur -, ce qui ne lui laisse aucune autonomie dans la définition de son identité sociale. Par ailleurs, ces figures de l’Autre sont fondées sur des caractéristiques fabriquées pendant la colonisation : la dimension exotique, menaçante, utilitariste, et dont les réponses politiques seront l’éducation (mission civilisatrice), le contrôle social (islamophobie), ou l’immigration choisie (immigration économique).

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b. Reconfigurations et réactivations des héritages coloniaux

Dans ce billet, nous avons vu comment les processus de stéréotypisation des personnes noires et maghrébines se sont constitués pendant les séquences historiques françaises : esclavagisme, colonialisme, migration. Les images stéréotypées n’ont pas été déconstruites car la partie raciste de l’histoire de France n’a pas été assumée. Ainsi, certains schémas cognitifs ou mentaux sur les populations africaines et maghrébines ont toujours un impact dans nos représentations sociales.

Les figures de l'indigène-type continuent d'exister dans les mentalités. Elle s’exprime notamment dans le processus de catégorisation sociale qui oppose le « nous » - les blancs -, et le « eux ». Alors que le « nous » est composé d’une diversité des personnes aux trajectoires et aux identités singulières, le « eux » est considéré comme un groupe homogène dans lequel les trois figures de l’immigré coexistent, et dont certaines sont mises en avant en fonction du contexte économique, social et politique. 

Pour s’en convaincre, je vais mobiliser deux exemples. L’image de l’indigène sauvage, sanguinaire et criminelle, est réactivée dans les discours médiatiques et politiques lors des émeutes dans les quartiers populaires. La bourgeoisie politique et médiatique dénoncent le soi-disant ensauvagement de la société, dont les personnes racisées seraient les principales protagonistes. Comme second exemple, on peut prendre l'objectivation et l’hypersexualisation du corps des femmes noires et maghrébines. La domination sexuelle sur les corps racisés ont été forgés pendant les séquences coloniales et produisent toujours des effets aujourd'hui, que ce soit dans l’animalisation des noires (le fantasme de la panthère noire), ou des maghrébines (l'obsession de la beurette).

En conclusion, les rapports sociaux racialisés se sont reconfigurés. Si l’inégalité des races biologique a disparu, la construction sociale de la race est un phénomène toujours d’actualité. Nos représentations sociales de l’Autre restent ancrées dans une forme d’inégalité culturelles des races qui stigmatisent et discriminent les personnes racisées, et ce, dans toutes les sphères de la vie sociale.

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[1]  Abdelmalek Sayad, La double absence, Seuil, 1999, p373

[2] Gérard Noiriel, Le creuset français, Le Seuil, 1988, p138

[3] Emmanuel Blanchard, Histoire de l'immigration algérienne en France, La découverte, Paris, 2018, p95-96

[4] Haas Valérie, Vermande Capucine, « Les enjeux mémoriels du passé colonial français : analyse psychosociale du discours de la presse, lors des émeutes urbaines de novembre 2005 », Bulletin de psychologie, 2010/2 (Numéro 506), p. 109-120. DOI : 10.3917/bupsy.506.0109. URL : https://www.cairn.info/revue-bulletin-de-psychologie-2010-2-page-109.htm

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