Alain Finkielkraut et la pédocriminalité

Pour Finkielkraut, un enfant de 13 ans peut consentir une relation sexuelle avec un adulte, comme il l'affirme dans l'affaire Matzneff et Polanski. Or, c’est dénier les mécanismes d'emprise qui s'opèrent dans la relation de domination entre l’enfant et l’adulte. Ce billet est une réponse à Finkielkraut, qui, aveuglément participe à l'imaginaire pédocriminel du consentement de l'enfant.

De quoi Alain Finkielkraut est-il le nom ? Disons l’intellectuel du rien, du néant, de la pensée vidée de sa substance. Son omniprésence dans le champ médiatique, un lieu où la posture intellectuelle doit se soumettre aux faux-débats du petit écran, reflète son absence de pensée critique. Lui, stigmatisant sans cesse le politiquement correct, ne comprend pas qu’il est en l’incarnation la plus profonde. La bien-pensance du capitalisme blanc bourgeois, c’est bien cela l’anti-intellectualisme contemporain.

Didier Eribon voit juste lorsqu’il écrit que Finkielkraut représente l’« effondrement de l’exigence intellectuelle »1. Pierre Bourdieu, qui m'a toujours impressionné par sa finesse d'esprit, le percevait comme un « sous-philosophe », un « pauvre Blanc de la culture », appartenant aux « demi-savants pas très cultivés qui se font les défenseurs d’une culture qu’ils n’ont pas, pour marquer la différence d’avec ceux qui l’ont encore moins qu’eux. ».

Ce billet devait traiter exclusivement de la pédocriminalité à travers la notion de consentement, une notion que le philosophe Alain Finkielkraut, en témoigne ses différents propos sur l'affaire Polanski, Matzneff ou Duhamel, ne comprend pas. En effet, il remet toujours en cause la parole des victimes lorsqu'elles dénoncent les relations d'emprise qu'elles ont subi pendant leur enfance. Je vais donc dans cet écrit répondre aux propos cyniques de Finkielkraut et à ses délires de réciprocité sexuelle entre un enfant de 13 ans et un adulte. Cependant, j'ai décidé de faire un petit détour avant de traiter de cette question. Ce crochet a pour seul objectif de montrer que Finkielkraut est une caricature de la philosophie, un cliché de la pensée intellectuelle. 

 

1. Alain Finkielkraut, un « républicano-communautariste »

Alain Finkielkraut fait partie de ces intellectuels qui prônent un universalisme républicain, mais tout en développant plus silencieusement un solide communautarisme. Il suffit de voir ses propos sur les radios françaises du service public et ses interviews pour la presse israélienne. Cette contradiction, ce double discours, amène le sociologue Michel Wieviorka et le géopolitologue Pascal Boniface à le qualifier de « républicano-communautariste ». Alors qu’Alain Finkielkraut dénonce sans cesse le fameux « islamo-gauchisme », source prétendue de tous les maux de la société française, il est lui-même dans le déni de son propre communautarisme qu'il masque par un voile universaliste de pacotille, mais qui plus est, un voile troué par ses propos racialisants.

En témoigne ceux sur l’équipe de France de football « Black-Black-Black », qui, selon le philosophe, en fait « la risée de  toute l’Europe ». Ou encore ses propos sur les Antillais qui « vivent de l’assistance de la métropole ». C’est aussi avec ce discours racialiste et essentialiste qu’il explique la délinquance au sein des quartiers populaires. Le problème serait la présence des noirs et des arabes de confession musulmane : « Le problème est que la plupart de ces jeunes sont des Noirs ou des Arabes avec une identité musulmane. Regardez ! En France il y a aussi des immigrés dont la situation est difficile — des Chinois, des Vietnamiens, des Portugais — et ils ne prennent pas part aux émeutes. C'est pourquoi il est clair que cette révolte a un caractère ethnique et religieux. » Peu importe que les renseignements généraux ont démontré que ni la culture, ni l’Islam, n’ont joué un rôle dans les émeutes urbaines de 2005. Peu importe que la sociologie de la délinquance a démontré depuis une centaine d'années que le modèle culturaliste est erronée pour expliquer les phénomènes de délinquance. Alain Finkielkraut fait partie de ces nouveaux philosophes qui donnent leur avis sur tous les phénomènes sociétaux sans même les avoir étudiés. Tirant un droit supérieur de parler de tout au travers d’une légitimité symbolique contestable en tout point, Finkielkraut serait l'image de la vérité philosophique par excellence.

En bon sophiste, il sait utiliser les points Godwin pour diffuser son idéologie réactionnaire. Il affirme qu’ « Il y a aussi dans certaines cités, dans certains quartiers une espèce de nettoyage ethnique » ou que la révolte dans les banlieues est un « pogrom antirépublicain ». Le nettoyage ethnique, tout comme le pogrom, sont des expressions qui renvoient à des crimes contre l’humanité, des génocides, que les communautés juives, arméniennes, cambodgiennes, tutsis, ont subis le siècle dernier, aujourd’hui les ouïghours et les rohingyas. Ainsi, Finkielkraut n’en a que faire d’instrumentaliser des termes chargés d’histoire tant qu’ils servent à stigmatiser les quartiers populaires et nos frères et sœurs racisé.e.s. Par ailleurs, il accuse les militants antiracistes d’œuvrer contre la République, de faire reculer le vivre-ensemble en attisant la haine de l'autre et de la nation, et en stigmatisant le blanc par des discours racialisants. Pourtant, outre l'absurdité du propos qui lui permet de protéger sa blanchité, c’est ce même Alain Finkielkraut, qui, en 2005, affirmait au journal israélien Haaretz que la France « mérite notre haine » pour ce qu’elle a fait aux juifs pendant la deuxième guerre mondiale, car « ce qu'il a fait à mes parents était beaucoup plus violent que ce qu'il a fait aux Africains. Qu'a-t-il fait aux Africains ? Il ne lui a fait que du bien ». Comparer des crimes contre l’humanité pour en relativiser certains est le fond de commerce abject de Dieudonné, un procédé honteux que le philosophe Finkielkraut utilise également pour stigmatiser les personnes racisées françaises lorsqu'il donne des interviews à l'étranger.

 

2. Finkielkraut et la culture du viol

Alain Finkielkraut ne comprend rien à la domination masculine, ni son imaginaire, ni ses mécanismes de domination, ni ses effets traumatiques. Lorsqu’il déni la culture du viol, il fait fi de tout un monde viriarcal conçu par les hommes pour maintenir leur hégémonie au travers d’un ordre normatif de virilité qui s'impose à l'ensemble de la société. La culture du viol peut être définie comme « l’adhésion d’une société à de nombreux mythe sur le viol2 ». Ce sont des « attitudes et croyances généralement fausses, mais rependues et persistantes, permettant de nier et de justifier l’agression sexuelle masculine contre les femmes3 », mais également contre les enfants et les hommes écrit la traumatologue Muriel Salmona. Si on prend la position de Finkielkraut sur la culture du viol, c'est-à-dire son inexistence, si on refuse d'admettre qu’elle s'est développée dans l’inconscient collectif à partir de structures de domination, alors le réel n’existe pas. Ainsi, peu importe que pour 21 % de la population sondée par l’enquête IPSOS sur la culture du viol, les femmes peuvent prendre du plaisir à être forcées, ou que 19 % pense qu’une femme qui refuse une relation sexuelle la désire inconsciemment, une tendance qui augmente à 31 % pour les 18-24 ans. Qu'importe que pour 41 % de la population un viol peut être évité si on se défend vraiment et que 29 % imagine qu'un malentendu peut être l’origine du viol. Peu importe que pour 40 % de la population les femmes qui ont une attitude provocante en public ont une responsabilité dans le viol.

Pour Finkielkraut, la culture du viol n’existe que chez ceux qui veulent la voir. Elle est une « extension du sexisme » totalitaire, un « politiquement correct » qui permet de « rendre une conversation civique impossible », elle est le « calvaire de la pensée ». C’est pourquoi, face aux féministes qui imaginent des viols partout et même lorsqu’ils ne se produisent pas, Finkielkraut leur répond « Violez, violez, violez ! Je dis aux hommes : violez les femmes. D’ailleurs, je viole la mienne tous les soirs ! ». Les victimes de violences sexuelles apprécieront sans doute la remontée de leurs réminiscences et le déclenchement de leur mémoire traumatique.

La culture du viol, c'est également l'acceptation d'un certain nombre de croyances relatives à la sexualité de l'enfant, et notamment, son consentement libre et éclairé.

 

3. Alain Finkielkraut et la pédocriminalité

Alain Finkielkraut ne comprend pas ce qu'est la protection et l’intégrité physique et psychique des enfants. En témoigne ses différentes sorties sur les relations pédocriminelles de Polanski, Matzneff ou encore Olivier Duhamel. Pour le philosophe, une personne de 13 ans n’est pas un enfant mais un adolescent, ce qui donne le droit à un adulte d’avoir des relations sexuelles avec sous couvert d’une réciprocité. Cette idée est aussi dangereuse qu’obscène ! Que sait Alain Finkielkraut du développement cognitif de l’enfant ? Que sait-il des possibles traumatismes des enfants à la suite d’une sexualité précoce, qui plus est avec un adulte ? 

Depuis que l’affaire Polanski a éclaté, Finkielkraut vit « dans l’épouvante » car la « France est en proie à une véritable fureur de la persécution. » Polanski « n’est pas pédophile » car la victime avait 13 ans, elle « n’était pas une fillette, une petite fille, une enfant » ni « impubère », et donc « une fille de 13 ans, violée par un réalisateur, en l’occurrence Roman Polanski, c’était pas vraiment un viol ». Outre l’obscénité des propos, il oublie volontairement de dire que le cinéaste a fait ingurgiter à la jeune fille une grande quantité d’alcool, qu’il l’a ensuite droguée, et malgré ses résistances et ses refus, Polanski a continué à la sodomiser.

A la fin des années 90, une opération de police fût menée contre un réseau pédocriminel. De nombreuses cassettes de viols d’enfants étaient vendus sur un marché pédo, dont on ne comptait pas moins de 900 acheteurs. Environ 325 personnes furent interpellées et 25 mises en examen. Face au scandale médiatique et à l’interpellation des acheteurs par les forces de l’ordre, cinq se suicideront. Alain Finkielkraut, fidèle à lui-même, témoignera de son désarroi devant un malheureux « emballement de la vertu » qui contribue au « lynchage hystérique des violeurs d’anges » sous l’effet de la colère collective. Les victimes de pédocriminalité apprécieront ! Plus de 20 ans plus tard, Finkielkraut n’a pas changé. Aujourd’hui, il dénonce le lynchage et la délation des violeurs et des agresseurs sur les réseaux sociaux par les mouvements Metoo et #Balancetonporc. 

En janvier 2020, Vanessa Springora a sorti son livre « Le consentement ». Elle y évoque la relation d’emprise qu’elle a subi avec l’écrivain Gabriel Matzneff, alors qu’elle avait 14 ans et lui une cinquantaine d'années. Cet ouvrage permet, à partir du récit biographique de l’autrice, de montrer comment des mécanismes d’emprise et de manipulation s’opèrent entre un adulte et un enfant. Malgré cela, « Le cas Springora n’est pas un cas de pédophilie » selon Finkielkraut, puisqu’une « adolescente et une enfant, ce n’est pas la même chose. Ça n’a rien à voir avec la pédophilie. » Ainsi, il n’y a « pas eu de viol puisqu’il y a eu consentement, mais il y a eu en effet détournement de mineur ».

Plus récemment, l’avocate Camille Kouchner a dénoncé dans son ouvrage « La familia grande », les viols incestueux subis par son frère à l’époque âgé de moins de 15 ans, par son beau-père Olivier Duhamel. Alain Finkielkraut questionne encore la question du consentement : « y a-t-il eu consentement, à quel âge ça a commencé, y a-t-il eu ou non une forme de réciprocité ? ». Même lorsque David Pujadas lui rétorque qu’il s’agit d’un enfant de 14 ans, il répond sans aucune gêne « Et alors ? D’abord on parle d’un adolescent, ce n’est pas la même chose, et en plus, même pour spécifier le crime, il faut savoir s’il y a eu consentement. ».

Je commence à comprendre pourquoi Finkielkraut dénie la réalité de la culture du viol : il en fait partie, il est un de ses grands promoteurs, il est sa représentation la plus aboutie. Entre dénégation des faits, incompétence sur la traumatologie, instrumentalisation du consentement, déculpabilisation de l’agresseur et responsabilisation de la victime, il coche toutes les cases relatives aux fausses croyances et aux attitudes de la culture du viol qui permettent de justifier ce système oppressif qu'est la domination masculine, s'exerçant quasi-exclusivement à l'encontre des enfants et des femmes. 

Alain Finkielkraut, je vais vous répondre sur la question du consentement des mineurs. Cependant, si vous ne maniez ni la psychologie scientifique, ni la psychotraumatologie et la victimologie, et si peu la philosophie, alors taisez-vous !

 

4. Juste pour vous, quelques explications sur le consentement

Cher Alain Finkielkraut, je vais donc tenter de vous expliquez pourquoi il ne peut y avoir de consentement entre un adulte et un mineur de moins de 15 ans, voire 18 ans pour des cas spécifiques. D’abord, vous distinguez sans cesse l’enfant de l’adolescent mais sans jamais donner des critères pour définir la frontière entre les deux. La jeunesse n’est qu’un mot disait Bourdieu, qui évolue dans le temps et selon les cultures, mais également selon les sciences sociales et humaines. Si devenir adolescent, c’est entrer dans un nouveau monde qui se traduit par de nombreux bouleversements d’ordres physiques, psychiques, émotionnelles, sexuelles et physiologiques, cette sortie de l’enfance ne prétend aucunement que la personne a acquis les capacités nécessaires pour avoir un consentement libre et éclairé.

Comme de nombreuses associations de défense des droits des enfants telles qu'Innocence en Danger ou Mémoire Traumatique et Victimologie, je suis de ceux qui veulent fixer un âge de consentement légal à 15 ans avec une présomption irréfragable d’absence de consentement, et 18 ans pour les actes commis par un adulte ayant autorité sur l'enfant, ou en cas de handicap mental ou neurodéveloppemental de l'enfant.

Ce que vous refusez de comprendre M. Finkielkraut, c'est qu'un enfant de moins de 15 ans n’a pas acquis la maturité psychoaffective nécessaire pour consentir à une forme de réciprocité avec un adulte. Il n’a pas les capacités émotionnelles pour concevoir la sexualité, d’en avoir la maîtrise, ni la compréhension, ni la lucidité, sans connaître non plus les conséquences futures sur sa santé et sur son développement. Un enfant de moins de 15 ans se retrouve dans une situation inégalitaire face à l’adulte et n’a pas toutes les capacités pour s'y opposer. C’est ce qu’explique Vanessa Springora dans son ouvrage cité plus haut. En souffrance pendant son enfance à cause de l’absence de figure paternelle, elle ressentait le besoin de compenser ce manque en recherchant « désespérément à accrocher le regard des hommes », et l’écrivain Gabriel Matzneff représentait « la figure de l’autorité suprême ». L’emprise que peut avoir un adulte sur une personne mineure en pleine construction, qui plus en est souffrance, est-t-elle que l’hypothèse du consentement doit être abolie afin de protéger leur intégrité physique et psychique.

L’enfant de moins de 15 ans n’a pas toutes les capacités intellectuelles, émotionnelles et psychiques pour avoir un véritable choix éclairé et consenti. Comme l'écrit la psychiatre Muriel Salmona « La confrontation pour un enfant mineur de 15 ans à des actes de nature sexuelle commis par un adulte contrevient à son intérêt supérieur et à son méta-besoin de sécurité (émotionnelle, affective et physique) et de protection de son intégrité physique et mentale (ces actes représentent un risque très important pour sa santé à court moyen et long terme) et au respect de sa dignité. ». Les recherches en traumatologie ont montré qu'avant 15 ans, les actes sexuels dits précoces ont des impacts négatifs sur la santé mentale des enfants (surtout pour les filles) : impact sur l’estime de soi, sur l’identité, impact traumatique, risque de maladie sexuellement transmissible, risque de subir des violences sexuelles futures, risques de conduites addictives et mauvais état de santé mental global (Godeau, 2008, Sandfort, 2011 ; Prendergast, 2016 ; Lowry, 2017).

La responsabilité est donc exclusivement du côté de l’adulte et non de l’enfant. Par ailleurs, l'enfant ne peut s'opposer aux conduites incestueuses de son entourage (90 % des viols sur mineurs sont le fruit d'un membre de la famille ou d'un proche connu par l'enfant). Malgré les violences, l'enfant ne cesse pas d'aimer ses parents, il cesse avant tout de s'aimer lui-même. Il a besoin d'une sécurité affective, et malgré les maltraitances, c'est lui qui intériorise la culpabilité en ayant l'impression d'avoir fait quelque chose de mal. Dans tous les cas, la relation de domination et d'emprise qui s'opère entre un adulte et un enfant piège ce dernier dans un paradoxe où il doit vouer amour et allégeance à celui qui le maltraite, et dont les mécanismes psychotraumatiques tels que la dissociation et la mémoire traumatique le rendra encore plus vulnérable.

Alain Finkielkraut, par votre ignorance volontaire et votre sympathie à l'égard de votre entre-soi mondain dans lequel Polanski et Matzneff siègent, vous confondez la dépendance affective et physiologique des enfants sous emprise et l’amour réciproque. Or, l’amour n'est pas l’acceptation d’un exercice de « soumission à une autorité toute-puissante s’arrogeant tous les droits sur l’enfant »4.

Ceux qui acceptent l'idée d'une réciprocité sexuelle entre un adulte et un enfant de moins de 15 ans - 18 ans pour les cas spécifiques -, se rendent complices du système de perversion pédocriminel qui déculpabilise l’agresseur-adulte en faisait peser la responsabilité sur l‘enfant, en sexualisant son corps, et en le piégeant par son « consentement » qui ne repose sur rien étant donné le manque de maturité de sa structure psychique, et de sa vulnérabilité émotionnelle envers la figure d’autorité qu’est l’adulte.

 

[1] Didier Eribon, Michel Foucault, édition revue et enrichie, coll. « Champs Biographie », Flammarion, Paris, 2011, p. 617.

[2] Muriel Salmona, Violences sexuelles, Les 40 questions inconournables Dunod, 2015 p12

[3] Lonsway et Fitzgerarld (1994)

[4] Muriel Salmona, Violences sexuelles, Les 40 questions inconournables Dunod, 2015 p56

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