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Billet de blog 25 sept. 2022

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Le capitalisme racial au 20e siècle (6/15)

Le capitalisme racial permet de révéler la racialisation du mode de production capitaliste qui produit des inégalités ethno-raciales au sein des classes sociales, y compris la classe ouvrière. Pour autant, ce concept n’oppose pas les ouvriers. Il permet de montrer comment le racisme est utilisé par la bourgeoisie pour morceler l’unité ouvrière afin de favoriser son exploitation.

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Plan de l'écrit

  • Introduction
  • L’immigration comme rapport de domination
  • Classe et race : une division de la classe ouvrière
  • Le capitalisme racial, une réalité tangible

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Introduction

Pour les deux prochains articles, je vais exposer le concept de capitalisme racial. Il permet de révéler la racialisation du mode de production capitaliste qui produit une exploitation particulière des travailleurs racisés, des inégalités ethno-raciales qui traversent l’ensemble des catégories socio-professionnelles, mais aussi des formes de hiérarchisation dans toutes les classes sociales, y compris dominées. Autrement dit, la classe est traversée par d’autres logiques de domination, ici raciale, qui reconfigurent la question sociale en elle-même. Dans ce présent écrit, je discute la séquence 1945-1990. Puis, dans un second, j’analyse la période actuelle. Ces deux articles permettent d’exposer les continuités du capitalisme racial à travers les époques, c’est-à-dire son impact sur les différentes générations d'immigrés, mais aussi sur leurs descendants. Une précision importante, je traite ici que de l'immigration maghrébine et subsaharienne.

Dans un premier temps, j’exposerai que l’immigration est un système de domination qui s’exerce à l’encontre des populations du Sud. Dans un second temps, je présenterai le concept de capitalisme racial en montrant comment le racisme engendre une hiérarchisation au sein de la classe ouvrière française, dans laquelle les individus racisés sont davantage exploités. Avant de conclure, j'expliquerai que ce concept ne repose surtout pas sur une volonté d’opposer la classe ouvrière, mais justement de montrer comment le racisme est utilisé par la bourgeoisie pour morceler l’unité ouvrière afin de favoriser son exploitation.

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1. L’immigration comme rapport de domination

Abdelmalek Sayad propose de considérer l’immigration post-coloniale comme un système de domination qui s’exerce, d’une part à travers les inégalités de traitement entre les immigrés et les natifs, d’autre part à l’échelle internationale par l’hégémonie des pays du Nord sur ceux du Sud. L’immigration serait donc « un système de rapports déterminés » qui organise « toutes les conduites, toutes les relations ainsi que toutes les représentations du monde social dans lequel on est amené à vivre »1. Si cette proposition parcourt l'ensemble de cet article, j’utiliserai plus volontiers le concept de capitalisme racial plus à même d’appréhender les formes de hiérarchisation ethno-raciale et de classe. Par ailleurs, l’immigration post-coloniale n’est pas un phénomène contingent, elle est une détermination du système capitaliste qui produit une opposition entre les pays du Nord et les pays du Sud, une tension d’ailleurs relevée par Sayad et qu’il considère comme la « condition génératrice du mouvement migratoire ». Ce rapport de forces au profit des nations occidentales se reproduit ensuite dans ces pays d’accueil sous formes de multiples discriminations et d’inégalités subies par les individus racisés (immigrés et leurs descendants) dans toutes les sphères de la vie sociale.2 

Qu’est-ce que l’immigré dans la société capitaliste demandait Sayad ? Concrètement, l’immigré n’a de sens qu’à travers le travail. Il n’est réduit qu’à une variable économique, sans humanité, sans droit, sauf celui de se faire exploiter « librement » par le patronat. Dans l’immigré, on recherche seulement le producteur et non la personne : « L'immigré n'est que son corps »3 écrit Sayad, et il ajoute que « c'est le travail qui fait ‘’naître’’ l'immigré, qui le fait être ; c'est lui aussi, quand il vient à cesser, qui fait ‘’ mourir’’ l'immigré » [Sayad, 1979]. La négation du travail devient donc la négation de l’immigré.  C’est ce qu’on observe à chaque crise économique. L’immigré, qui était toléré dans la société d’intégration, devient un problème social à régler quand le travail n’est plus. 

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L’immigration des 30 glorieuses, une immigration de travail

A la suite de la deuxième guerre mondiale, la France tente d’organiser sa politique d’immigration par la création de l’Office National d’Immigration (ONI). Cette institution repose sur une double finalité : à court terme, elle tend à alimenter la chaîne de production par une immigration du travail ; à long terme, elle ambitionne de reconstituer une population française en chute démographique en raison de la seconde guerre mondiale.4 Cependant, la pression patronale est si forte que sa première mission prend le pas sur la deuxième. 

Concrètement, cette tentative de planification de l’immigration est un échec. Rapidement, les textes de l’ONI qui régissent l’immigration du travail ne sont plus appliqués. La complexité et la lenteur administratives en sont les principales raisons, si bien qu’à la fin des années 1960, 80 % des entrées se font en dehors de l’ONI.5 Ensuite, contrairement à l’idée reçue, l’Etat français ne favorise pas la venue de travailleurs africains et maghrébins (au moins jusqu’au début des années 60, sauf pour les algériens). L’Etat opte pour la préférence européenne, principalement italienne, espagnole et portugaise. Le poids des stéréotypes racistes explique en partie cette décision, notamment le caractère prétendument « inassimilable » des populations extra-européennes.

En revanche, si on prend l'exemple de l'immigration algérienne qualifiée de « spontanée », elle est déterminée par le capitalisme racial qui soumet les populations du Sud à concevoir leur émancipation qu’au travers l’émigration et le déracinement. En effet, en 1954, le salaire d’un OS algérien travaillant en France dans le secteur de l’industrie ou le bâtiment est 2,5 fois supérieur qu’en Algérie coloniale, incitant des familles à émigrer.6 Cette immigration spontanée repose également sur les illusions propagées par les pays du Nord qui masquent leur racisme colonial opérant dans tous les secteurs de la vie sociale (travail, logement, citoyenneté). Sur ce point, la déshumanisation coloniale est une réalité inavouée par les travailleurs immigrés lorsqu’ils rentrent dans leur pays d’origine, ce qui conforte, selon Sayad, l'aveuglement collectif qui entretient le processus migratoire.7 En ce qui concerne la démographie, le nombre d’algériens passe en 1946 de 35 000 individus à 212 000 en 1954, pour arriver à 400 000 en 1962.8

Par ailleurs, l’immigration algérienne fait très tôt le bonheur du patronat puisqu’elle échappe au contrôle et aux règles de l’ONI (l’Algérie étant encore française). Autrement dit, les entreprises disposent de meilleures conditions pour flexibiliser les contrats salariaux et organiser la surexploitation de la force de travail algérienne. C’est pourquoi, il y a tout une branche du patronat qui installe ses propres filières de recrutement à l'intérieur des flux migratoires.9

En ce qui concerne la population tunisienne, elle est restée marginale. Tout juste avant l’indépendance de 1956, on ne dénombre que 5 000 Tunisiens en métropole, 27 000 en 1962, 54 000 en 1964, pour augmenter à 235 000 en 1986. Contrairement aux autres colonies, l’immigration tunisienne est plutôt le fruit de la classe moyenne avec un niveau de qualification plutôt élevé. Par ce fait, ils se dirigeront davantage vers le commerce, les services et seulement un tiers vers le bâtiment.10

L’immigration marocaine, à l'instar des Tunisiens, s’est développée tardivement. C’est surtout à partir des années 60 qu’elle croit de manière continue, y compris après l’arrêt de l’immigration par le travail une dizaine d'années plus tard. Alors qu’en 1954, on comptabilise 10 734 personnes, elles sont 572 652 au recensement de 1990. Sur le marché du travail, ils sont principalement dans le secteur du bâtiment, de l'automobile, et le travail agricole saisonnier.11

Pour finir sur l’immigration subsaharienne, elle fait partie de la diversification de l’immigration française à la fin des « 30 Glorieuses ». Ainsi, on comptabilise seulement 13 517 individus en 1946, un chiffre qui augmente au ralenti pendant les 25 prochaines années. C’est dans les années 70 qu’elle croit fortement, en passant de 93 000 en 1975 à 134 000 en 1982, pour atteindre 376 000 en 1999. Dans l’ordre décroissant, les principales nationalités sont les suivantes : Sénégal, Mali, Congo, Cameroun, Côte d’Ivoire, Madagascar. Sur le marché du travail, les travailleurs sont relégués aux emplois les plus difficiles et non qualifiés.12

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Surexploitation et hiérarchisation dans la classe ouvrière (1945-1990)

Les immigrés, à l’instar des prolétaires français, subissent une exploitation économique dans les rapports de production. Néanmoins, celle-ci est traversée par d'autres logiques de domination. En effet, outre le rapport de classe qui produit des inégalités sociales, il faut y ajouter le rapport de race qui reformule la question de classe en elle-même. La hiérarchisation au sein de la classe ouvrière en est le témoin. Les travailleurs immigrés sont plus que des prolétaires, ils sont des « sous-prolétaires » pour reprendre l’expression de l’historien Emmanuel Blanchard,13 ou des « surnuméraires » pour reprendre un terme de Robert Castel, puisque pour beaucoup, ils « demeurèrent cantonnés à l'écart du mouvement de constitution progressif d'une « société salariale ».14

On peut observer cette surexploitation patronale à partir de multiples exemples. La violation du code du travail est une première réponse. Si les ouvriers français sont aussi concernés, les immigrés le sont davantage. Comme le montre l’historien Yves Lequin, ils subissent « des salaires payés à des taux inférieurs à ceux de la loi, des classements minorés dans la grille des qualifications, des périodes d'essai abusivement prolongées, des supplémentaires payées au tarif ordinaire, des primes rares, des retards de promotion etc. ». Plusieurs raisons peuvent expliquer cette plus grande violation de droit à l’égard des immigrés. Tout d’abord, ils ignorent le cadre juridique qui protège les salariés des excès des patrons. Ensuite, la précarité plus grande de leurs contrats de travail et le caractère provisoire ou illégal de leur séjour rendent plus difficile la défense de leurs droits. On peut également noter la faiblesse du mouvement ouvrier et syndical dans les pays colonisés qui ne favorise pas la lutte contre l’autoritarisme patronal, ni le rapprochement avec les institutions politiques de la classe ouvrière française. C’est pourquoi, tout un pan de l’immigration post-colonial reste éloigné du mouvement ouvrier et syndical de l’époque. 

Une deuxième réponse est l’assignation des immigrés aux fonctions d’ouvrier spécialisé (OS). En d’autres termes, aux postes les plus précarisés et dépréciés du marché du travail. Comme le remarque Sayad, cette assignation est si forte qu’on pourrait presque confondre les deux figures : « « Immigrés et OS : deux conditions, en droit, distinctes l'une de l'autre mais qui, étant réunies dans les mêmes personnes, portées par les mêmes personnes, ont fini par se confondre au point de devenir interchangeables. »15. A partir du recensement de l'Insee de 1975, l’historien Gérard Noiriel montre qu’environ 55% de la population active immigrée est OS contre seulement 20% pour la population française.16 En ce qui concerne le travail ouvrier en général, l’exemple de l’immigration algérienne est exemplaire. Pour la période des « 30 Glorieuses », on considère que 90 % des travailleurs algériens sont ouvriers (emploi de manœuvre dans le BTP ou dans l'industrie), alors qu’ils ne représentent qu’une part minoritaire de la totalité de la main-d'œuvre (autour de 10%).17  De plus, cette assignation aux postes les plus difficiles et dangereux augmente la probabilité de subir des accidents de travail.18 Ainsi, entre 1968 et 1970, on constate deux fois plus d'accidents de travail chez les travailleurs immigrés que chez les travailleurs français.19

Un troisième élément de réponse est l’absence de progression salariale. Selon l’historien Emmanuel Blanchard, au sujet des Algériens - un constat que l’on peut généraliser à l’ensemble des immigrés non-européens -, leur surreprésentation dans les nombreuses P.M.E aurait dû favoriser leur progression professionnelle. Cependant, le patronat met en place un système de gestion racialisé de la main d'œuvre qui assigne les travailleurs immigrés à leur poste d’OS jusqu’aux années 80, malgré de rares exceptions, venant « contrecarrer l’habituelle corrélation positive observée entre taille des entreprises et évolution de carrière. »20. Ce constat avait été démontré dès 1956 par la sociologue Andrée Michel, qui révèle l’existence d’un véritable système de « discriminations professionnelles » structurelles à l’encontre des immigrés algériens.20

Pour finir, un dernier élément repose sur la surreprésentation des immigrés dans les statistiques de chômage et la gestion des licenciements. Dans un premier temps, contrairement à l’idée reçue sur le plein-emploi - qui n’est déjà qu’un plein emploi des hommes -, de nombreux  immigrés subissent des épisodes plus ou moins longs de chômage. Les données du ministère du Travail au milieu des années 50 montrent que les immigrés algériens ont un taux de chômage entre 10 et 20 %, même si des chiffres plus élevés sont également avancés. Ils constituent donc pour le patronat une véritable armée de réserve au sens de Marx. Si celle-ci décroît à la fin des années 50, elle explose au milieu des années 70 avec la crise économique.22

Les travailleurs immigrés, principalement non-européens, sont les premiers touchés par les vagues de licenciements. En effet, la bourgeoisie utilise la main-d’œuvre étrangère pour amortir la crise et limiter le chômage des français. Les enquêtes « Main-d’œuvre étrangère » de l’Insee sur la période 1973-1988 montrent que les salariés étrangers ont supporté près de la moitié de la diminution des effectifs des entreprises de plus de 10 salariés. Et comme le rappelle Claude-Valentin Marie, « Au total, en quinze ans (1975-1990), 40 % des postes de travail occupés par les étrangers dans l’industrie ont été supprimés, ce qui correspond au licenciement de plus d’un demi-million de salariés. »23. Les crises économiques visibilisent le traitement discriminatoire que subissent les immigrés dans leur carrière professionnelle.

De plus, elles produisent d'autres effets discriminatoires. Tout d’abord, chaque bouleversement économique engendre une stabilisation de la population étrangère dans le pays d’accueil, avec une augmentation du nombre des femmes et des enfants immigrés. La population immigrée, par ses femmes, ses enfants, mais également par les hommes condamnés au chômage, devient plus visible dans la société (entreprise, école, quartier, hôpital, ANPE…). Ainsi dans les années 80, la population immigrée se transforme en problème social pour la classe politique, d’autant plus que l’immigration par le travail se reconfigure en immigration familiale qui tend à rester sur le territoire. 

C’est pourquoi, on constate une nouvelle rhétorique raciste dans la classe politique et médiatique, un racisme d’En Haut, diffusé explicitement au sein de la classe ouvrière française. Si les discours racistes existaient auparavant dans les classes populaires, ils étaient en partie régulés tant que l’emploi structurait la société et que les immigrés étaient perçus comme des résidents temporaires. Avec les effets de la crise économique (chômage, licenciement, désaffiliation), le rapport de classe ne régule plus les préjugés racistes des ouvriers. La rhétorique dichotomique du « nous » contre « eux » prédomine : soit les immigrés volent le travail des français, soit ils profitent des allocations sociales. Comme l’exprime l’historien Gérard Noiriel, « Cette ligne de démarcation permet de justifier dans tous les domaines le rejet des immigrés et d'expliquer magiquement les malheurs du moment.24 »

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Classe et race : une division de la classe ouvrière

Le concept de capitalisme racial n’a pas pour finalité de relativiser l’exploitation mortifère que subit la classe ouvrière blanche, ni de l’opposer à la classe ouvrière racisée. Si la classe ouvrière se définit par des intérêts de classe similaires - l'émancipation de la domination capitaliste -, elle n’est pas non plus homogène en termes d’individus et de trajectoires sociales. Ainsi, comprendre les liens entre le racisme et le capitalisme est indispensable. Comme l’exprime le sociologue Saïd Bouamama, le racisme est une « arme de division massive » construite par la bourgeoisie afin de morceler la classe ouvrière à partir de critères ethno-raciaux. Cette mise en concurrence raciale permet aux classes dominantes de maximiser leurs profits et de se protéger d'une possible unité prolétaire. 

Surtout, il faut sans cesse rappeler que le racisme qui s’est propagé dans la société française est avant tout l’effet d’un racisme d’En Haut. Le racisme n’est pas une simple idée ou une opinion, c’est une construction sociale de la réalité qui structure la société à partir d’une hiérarchie raciale. Construit par la bourgeoisie blanche pour justifier la colonisation et masquer ses intérêts économiques, le racisme s’est diffusé dans la société française à partir d’une médiatisation racialisée de l’Autre (images, chansons, photographies, zoos humains, bandes dessinées, discours scientifiques et politiques etc.) Si ce constat est vrai pour le 19e et le 20e siècle, il l’est également pour notre époque récente. Sur tous les plateaux de télévision, les chaînes d’info en continu, et dans un grand nombre de discours politico-médiatique, les propositions politiques racistes sont considérées comme le miroir des préoccupations populaires. Le racisme d’En Haut serait donc l'écho du racisme d’En bas. Ainsi, les conservateurs ou/et réactionnaires ne répondent qu’aux inquiétudes de la population française en matière d’immigration, de sécurité et d’identité nationale, alors que les préoccupations principales sont sociales et économiques (pouvoir d’achat, système de santé, retraite, environnement).

Cependant, comme l’exprime Saïd Bouamama, on inverse les causes et les conséquences. Les grands débats en flux continu sur la laïcité, le voile, le burkini, le séparatisme, le communautarisme, l’asile, la fraude à la sécurité sociale, sont des polémiques créées par les classes dominantes. Elles ont pour conséquence d’angoisser les français blancs et d’amplifier leur aversion envers les immigrés et/ou les musulmans. Les préoccupations identitaires sont avant tout des obsessions de l’élite politique, intellectuelle et médiatique, qui se sont diffusées dans la société française. Comme l’exprime Jacques Rancière : « Le racisme d’aujourd’hui est donc d’abord une logique étatique et non une passion populaire. ». Autrement dit, la bourgeoisie alimente le racisme d’En bas, dont les réactions anxieuses populaires justifient les surenchères identitaires d'en Haut (politiques et médias).

Le racisme est un opportunisme de la classe bourgeoise, qui, à travers le racisme d’Etat, divise les exploités en les détournant de leurs intérêts de classe et en masquant les processus de domination sociale.

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Le capitalisme racial, une réalité tangible

Dans cet article, j’ai tenté d’exposer le concept de capitalisme racial en montrant comment la question raciale traverse la question de classe. La classe ouvrière ne repose donc pas seulement sur un antagonisme de classe avec le patronat. Elle est également traversée par d’autres rapports sociaux qui produisent des formes de hiérarchisation au sein même des classes dominées, créant des tensions et des frictions qui peuvent fragiliser son unité. 

Par ailleurs, il faut également noter qu’au sein même des immigrés, il y a une diversité de trajectoires sociales. L’immigration, y compris post-coloniale, n’est pas homogène. Ainsi, ce qui différencie l’immigration algérienne de toutes les autres, c’est qu’elle a subi les plus fortes discriminations de la part de l’Etat français. Cette situation unique est la conséquence des relations conflictuelles entre l’Algérie et la puissance (néo)coloniale française, un constat confirmé par l'historienne Genevievre Massard-Guilbaud en ces termes, à propos de la période 1920-1960 : « Ce qui distingue fondamentalement l'immigration algérienne de toutes les autres, c'est qu'elle a été victime, de la part de l'Etat, de discrimination, comme n’en ont connu les immigrés d'aucune autre nationalité ». Gérard Noiriel confirme ce constat : « il n'y a aucun exemple dans toute l'histoire de la République française d'une stigmatisation aussi constante et aussi ‘’ ciblée’’ sur un seul groupe25 ».

Comme je l’ai explicité dans l’introduction, la thématique du capitalisme racial est composée de deux billets distincts. Si ce présent article discute la séquence 1945-1990, le deuxième expose les trente années suivantes. La finalité est de montrer comment la domination raciste se reconfigure à travers les époques en direction des nouveaux immigrés, mais surtout des descendants d’immigrés.

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[1] Abdelmalek Sayad, La double absence, Seuil, 1999, p290-291

[2] Abdelmalek Sayad, La double absence, Seuil, 1999, p290-291

[3] Abdelmalek Sayad, La double absence, Seuil, 1999, p373

[4] Dir. Yves Lequin, Histoire des étrangers et de l'immigration en France, Larousse, 2006, p385

[5] Dir. Yves Lequin, Histoire des étrangers et de l'immigration en France, Larousse, 2006, p386

[6] Dir. Yves Lequin, Histoire des étrangers et de l'immigration en France, Larousse, 2006, p410

[7] Sayad, cité par Gérard Noiriel, Le creuset français, Le Seuil, 1988, p153

[8]  Dir. Yves Lequin, Histoire des étrangers et de l'immigration en France, Larousse, 2006, p 396-397

[9] Dir. Yves Lequin, Histoire des étrangers et de l'immigration en France, Larousse, 2006, p396

[10] Dir. Yves Lequin, Histoire des étrangers et de l'immigration en France, Larousse, 2006, p400

[11] Dir. Yves Lequin, Histoire des étrangers et de l'immigration en France, Larousse, 2006, p400-401

[12] Dir. Yves Lequin, Histoire des étrangers et de l'immigration en France, Larousse, 2006, p402-403

[13] Emmanuel Blanchard, Histoire de l'immigration algérienne en France, Le découverte, Paris, 2018, p77

[14] Emmanuel Blanchard, Histoire de l'immigration algérienne en France, Le découverte, Paris, 2018, p77

[15] Abdelmalek Sayad, La double absence, Seuil, 1999, p295

[16] Gérard Noiriel, Le creuset français, Le Seuil, 1988, p144

[17] Emmanuel Blanchard, Histoire de l'immigration algérienne en France, Le découverte, Paris, 2018, p81

[18] Dir. Yves Lequin, Histoire des étrangers et de l'immigration en France, Larousse, 2006, p434

[19] Dir. Yves Lequin, Histoire des étrangers et de l'immigration en France, Larousse, 2006, p435

[20] Emmanuel Blanchard, Histoire de l'immigration algérienne en France, Le découverte, Paris, 2018, p81

[21] Emmanuel Blanchard, Histoire de l'immigration algérienne en France, Le découverte, Paris, 2018, p81

[22] Emmanuel Blanchard, Histoire de l'immigration algérienne en France, Le découverte, Paris, 2018, p80

[23] Dir. J-Y Blum Le Coat, M. Eberhard, Les immigrés en France, La documentation française, Paris, 2014, p80

[24] Gérard Noiriel, Le creuset français, Le Seuil, 1988, p264

[25] Gérard Noiriel, Le creuset français, Le Seuil, 1988, p655

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