Non, Rokhaya Diallo n'a pas de sang sur les mains!

Oser prétendre que Rokhaya Diallo a une part de responsabilité dans l'attentat terroriste de Charlie Hebdo est obscène. La journaliste est régulièrement la cible d'attaques pour ses positions antiracistes et féministes, mais aussi pour ce qu'elle est : une femme noire qui visibilise les rapports de domination raciaux et sexués de notre société. Contre vous M. Bruckner, je soutiens Rokhaya Diallo.

Je m’excuse, ou plutôt non, pour certaines âmes fragiles qui liront ce texte jusqu’au bout. Si je fais cette remarque, c’est parce que j’ai déjà par le passé essuyé la critique parfaitement légitime sur certains de mes billets, mais qui l’est moins lorsque celle-ci s’arrête simplement à la lecture du titre, ou pour être moins arrogant, du chapo. Pardonnez-moi donc si certains propos qui vont suivre agressent certains d’entre vous. Vous aurez peut-être la nausée pour ceux qui réfutent l’idée du racisme systémique, qui assimilent trop facilement les antiracistes à un gang de racialistes, qui développent la haine des blancs, et plus simplement pour tous ceux qui rejettent Rokhaya Diallo.

1. Le refus de soutenir Charlie en 2011

Le mercredi 21 octobre 2020 sur Arte, l’essayiste et romancier Pascal Bruckner s’est déchainé contre la journaliste Rokhaya Diallo, l’accusant d’avoir « armé le bras des tueurs » de l’attentat de Charlie Hebdo qui a « entrainé la mort des 12 de Charlie », tout en précisant que son statut de « femme, musulmane et noire » lui donne des privilèges dans la société. Malgré la consternation de Rokhaya, il réaffirme son propos et lui demande d’assumer la responsabilité de ses actes.

 Pascal Bruckner fait ici référence à un texte contre le soutien de Charlie Hebdo après l’incendie criminel des locaux de l’hebdomadaire en 2011, un papier signé par une vingtaine de personnes, avocats, antiracistes et journalistes. Rokhaya Diallo fut en effet signataire de ce texte qui n’est pas tendre avec le journal satirique et que je considère comme inconvenant, autant dans la forme que dans le fond. Après les attentats de 2015, la journaliste s’expliqua en ces termes : « Je ne mesurais pas la réalité de la menace. Je me sentais en confiance, j’ai signé. Jamais, bien sûr, je n’aurais signé un tel texte après les attentats de 2015. Si être Charlie c’est embrasser la ligne de Charlie Hebdo, je ne suis pas Charlie. Si c’est condamner les attentats, alors je suis Charlie. »

Mais pour vous Pascal Bruckner, le mal est fait. Rokhaya Diallo a sa part de responsabilité dans l’attentat terroriste de Charlie Hebdo, rien que cela ! Le lien de causalité entre un texte contre la ligne éditoriale de Charlie et le massacre des 12 personnes le 7 janvier 2015 est réel et formel. En témoigne selon vous, que « toute l’équipe de Charlie, à commencer par son avocat, ne cesse de le répéter ». Seulement voilà, cet argument d’autorité n’a pas de valeur. Par ailleurs, que dire alors du soutien de la fille du défunt Georges Wolinski, lâchement assassiné par les frères Kouachi, défendant Rokhaya Diallo face à vos cyniques et obscènes paroles ?

 

2. Rokhaya Diallo a-t-elle du sang sur les mains ?

Accuser Rokhaya Diallo d’avoir une part de responsabilité dans les crimes commis par les frères Kouachi ne serait-ce pas l’affirmation d’un racisme parfaitement décomplexé ? Jamais M. Bruckner, je ne vous ai entendu faire ce lien de causalité pour les attentats d’extrême droite ? Selon le Global Terrorism Index 2019 (GTI) de l’Institute for Economics and Peace, le nombre d’attentats terroristes commis en Occident par la mouvance de l’extrême droite a triplé depuis 2015. Sans présenter une liste exhaustive, voici quelques exemples de crimes, sans énoncer tous ceux qui ont été déjoués.

Le 22 juillet 2016, David Ali Sonboly ouvre le feu dans un centre commercial de Munich en Allemagne et fait 9 morts. Il se justifie par sa haine des « turcs et des arabes ». Le terroriste s’est dit inspiré par Anders Behring Breivik, auteur des attentats d’Oslo et d’Utoya qui fit 77 morts en 2011. Appartenant à la droite nationaliste, il écrivit dans son manifeste raciste son dégoût par une « Europe colonisée par l’Islam » à cause du « marxisme culturel ». Le 9 janvier 2017, Alexandre Bissonnette, fervent admirateur de Donald Trump et de Marine el Pen assassine 6 musulmans de la grande mosquée de Québec. Le 15 mars 2017, Brenton Tarrant, convaincu de la théorie du Grand Remplacement assassine 51 fidèles musulmans dans deux mosquées de Christchurch en Nouvelle-Zélande. Il justifie son acte comme une réponse aux actes anti-chrétiens et à la résistance à la théorie de Camus du « Grand Remplacement ». Par ailleurs, cette prise de conscience lui est venue à la suite d’un voyage en France. C’est dans notre pays que le futur terroriste a compris la « pertinence » du grand remplacement, et dont la défaite de Marine le Pen l’a plongé dans la tristesse : « La victoire de l’internationaliste [Macron] m’a plongé dans le désespoir » écrit-il.

Le 3 aout 2019, Patrick Wood Crusius assassine 22 latinos américains aux Etats-Unis. Dans son manifeste, il justifie cette haine meurtrière par « l’invasion hispanique au Texas » qui s’inscrit tout droit dans la théorie du grand remplacement. Le 19 février 2020, Tobias Rathjen tue 9 personnes dans deux bars à chichas à Hanau en Allemagne. Dans ses écrits, il justifie ses tendances génocidaires envers les peuples non-Blancs, considérant la race blanche comme supérieure.

Autant d’assassinats commis par des terroristes au nom du racisme et de l’islamophobie. Leur message politique fait pourtant écho à des concepts, des théories, qui traversent les cercles de l’extrême droite jusque dans l’espace public médiatique. Les termes de « colonisation », de « grand remplacement », d’ « invasion migratoire » sont utilisés en toute simplicité par de nombreux commentateurs. Jamais je n’ai entendu M. Bruckner ou encore le monde médiatique et éditorialiste y voir un lien de causalité avec les attentats terroristes d’extrême droite ! Pourtant en France, l’idée du grand remplacement trouve son écho au Rassemblement National comme Jean-Marie le Pen, ou encore chez Robert Ménard qui lui fait référence au travers d’un tweet pour fustiger le premier maire musulman de Londres Sadiq Khan. Eric Zemmour, trois fois condamné pour provocation à la haine raciale, utilise également la théorie de Camus, tout en comparant le nazisme à l’Islam. Pourtant les micros sont toujours ouverts pour eux.

Cher Bruckner, où est votre dénonciation des possibles liens de causalité entre des discours racistes tenus dans l’espace public et les attentats d’extrême droite ? Faites-vous un lien de causalité entre l’omniprésence sur l’espace public de personnes de la droite nationaliste et réactionnaire comme Zemmour, Charlotte d’Ornellas, Geoffroy Lejeune, Ivan Rioufoul, Robert Ménard, Jean Messiha, ou du parti le Rassemblement National, et les attaques terroristes d’extrême droite qui ont triplé depuis 5 ans ? Où êtes-vous pour dénoncer la droitisation progressive mais violente de la télévision ? Le champ médiatique est devenu un espace VIP pour les idéologues de l’extrême droite et de la droite réactionnaire. Dans cet entre soi, nombre d’entre eux peuvent assumer leur racisme ordinaire et décomplexé, partager la fumeuse théorie du grand remplacement, essentialiser des problèmes de société en déniant les mécanismes sociaux et économiques qui les produisent, et divulguer un nombre toujours grandissant de mensonges sans rougir. Un exemple frappant est cette certitude du journaliste Ivan Rioufol qui affirme que « 50 % des jeunes musulmans des cités se réclament de l’Etat Islamique » sur la base d’un sondage inexistant, ou plutôt existant simplement dans son espace mental réactionnaire.

Ainsi Pascal Bruckner, si vous ne faites pas de lien de causalité entre la diffusion des thèses racistes et réactionnaires sur l’espace public et les attentats terroristes d’extrême droite en Occident, ne stigmatisez pas Rokhaya Diallo qui n’est aucunement responsable de la mort des 12 personnes de Charlie Hebdo. Certes Rokhaya n’apprécie pas la ligne éditoriale du journal et c’est son droit, mais jamais elle n’a soutenu ou diffusé des thèses réactionnaires ou criminogènes comme cela se produit dans un certain espace médiatique et éditorialiste, dont s’inspirent des terroristes d'extrême droite !

Sur France Inter, vous avez affirmé que « Les mots peuvent tuer », mais c’est simplement ceux qui vous arrangent. J’attends toujours votre condamnation de grand ami intime Alain Finkelkraut, outre sa connivence profonde avec la culture du viol, il est un grand défenseur de son camarade Renaud Camus et de sa théorie du grand remplacement dont s’inspire tant de terroristes d’extrême droite à travers le monde. Ainsi votre critique qui consiste à affirmer que certaines personnes arment idéologiquement et intellectuellement les terroristes, c’est seulement pour ceux avec qui vous n’êtes pas d’accord intellectuellement, et qui plus est, sont ces islamo-gauchistes que vous dénoncez avec ferveur.

3. L’injonction à la désolidarisation et l’essentialisation des musulmans

L’injonction à la désolidarisation est toujours réservée à nos camarades musulmans. Jamais on ne demande aux partis d’extrême droite ou aux diffuseurs des pensées réactionnaires de se désolidariser des attentats commis par des fascistes. Pourquoi est-ce qu’on n’intime jamais aux nationalistes et aux blancs de confession chrétienne de condamner les attaques criminelles commises au nom du Christianisme, du nationalisme, de la lutte contre le grand remplacement et contre l’invasion migratoire ? Pourquoi ne demande-t-on pas à l'Union bouddhiste de France de condamner le massacre de la minorité musulmane (rohingya) en Birmanie commise par les bouddhistes ? Idem de la communauté asiatique pour le génocide des Ouighours ? Car le lien de causalité entre le crime commis par quelques barbares et la population dont ils sont issus n’a pas d’importance symbolique, sauf lorsque celui-ci est l’Islam. Victimisation, misérabilisme ou islamo-gauchisme me diront certains, mais le constat est pourtant à la vue de tous sauf pour les aveugles idéologues. Nos concitoyens de confession musulmane sont les seuls qui doivent montrer leur désaccord avec le terrorisme. C’est pourquoi, jamais je ne demanderai à un camarade musulman de se désolidariser de quoi que ce soit, en revanche, je me désolidarise de ceux qui intiment à tous les musulmans de France de condamner des actes odieux commis sous couvert de leur religion.

Je me souviens encore des larmes de Rokhaya causées par le journaliste réactionnaire Yvan Riouffol obligeant les musulmans et Rokhaya Diallo à se désolidariser de l’attentat contre Charlie en 2015, parce qu'elle est musulmane : « Je les [musulmans] somme presque aujourd’hui de bien nous faire comprendre qu’ils n’adhèrent pas. » C’est ici le point capital, une femme musulmane est toujours ramenée à sa condition de musulmane, et non en sa qualité de citoyenne, laissant toujours planer le doute qu’une partie de son identité est ambigüe, douteuse, dangereuse.

Pour revenir sur vos propos Pascal Bruckner à l'encontre de Rokhaya Diallo, vous avez également usé de cette essentialisation en ramenant la journaliste à son statut de « femme, musulmane et noire », qui la rendrait « privilégiée » en lui permettant « de dire un certain nombre de choses » que vous ne pourriez pas dire. C’est pourtant un argument fébrile lorsque l’on voit la droitisation de la télévision, l’omniprésence du rassemblement national et de ses idéologues sur l’espace public, et la présence permanente de chroniqueurs dont certains sont condamnés à multiples reprises pour « incitation à la haine raciale ». Dans un deuxième temps, vous osez affirmer que son statut de « femme, musulmane et noire » lui donne des privilèges dans la société. Ceci est un joli déni du racisme structurel, de la domination masculine et de l’islamophobie présents dans notre société.

Mais pourquoi cette volonté d’enfermer Rokhaya Diallo sur certaines composantes de son identité pour lesquelles elle n’est pas responsable ? Les droitiers et gauchistes républicains me rétorqueront surement que Rokhaya est passionnée et « obsédée par la race » pour reprendre les propos de Charles Consigny et cie. Or, c’est très mal connaître le travail que mène la journaliste depuis de nombreuses années, elle qui ne parle que de diversité et de vivre ensemble dans ses écrits.

Si Rokhaya Diallo est souvent essentialisée, c’est justement parce qu’une femme noire, par les stigmates qui lui sont imposés dans la société, ose montrer la réalité du racisme structurel et de la domination masculine. Ses détracteurs préfèrent surement qu’une femme noire vive en silence la négation de soi produite par ses expériences de vie discriminatoires, qui, lorsqu’elle les exprime, leur renvoient en pleine figure le fait qu’ils soient blancs, cette couleur qui leur accorde certains privilèges dont le premier est d’oublier justement leur statut de blanc, car personne ne les y renvoie. Dans le fond ce qu’on reproche à Rokhaya, c’est de visibiliser des rapports de domination, de fracturer l’imaginaire universaliste du républicanisme français. Etes-vous dans cet état d’esprit mon cher Bruckner ? Vous l’accusez de propager la « haine pour les blancs » alors qu’elle demande simplement d’être votre égale dans son droit à la dignité, et dans son droit à ne pas être renvoyée par autrui et les institutions à une seule composante de son identité. S’il faut favoriser la réciprocité entre les personnes pour vivre ensemble, encore faut-il voir les rapports de domination de classes, raciales et sexués de notre société capitaliste dont vous Monsieur Bruckner, et comme moi à certains égards, avons une place privilégiée. Vouloir écraser symboliquement Rokhaya Diallo vous permet de ne pas voir ce qu’elle fait refléter de vous, mais le miroir n’est pas responsable de la laideur de celui qui le regarde.

 

4. Monsieur Bruckner…

Si vous avez un tant soit peu de décence, vous devriez accepter l’idée que vos propos étaient parfaitement déplacés. Votre lien de causalité totalement obscène et erroné entre Rokhaya et le terrorisme n’a aucune justification. Imaginez si d’autres se permettaient de faire la même chose avec vous ? Vous qui avez été avec d’autres les grands partisans de la guerre en Irak, fustigeant avec des mots durs « l’antiaméricanisme français », accusant votre pays de « protéger Saddam Hussein » et d’être devenu rouge soviétique. Vouloir que la France intervienne en Irak est une chose, accuser les opposants d’être des complices du dictateur en est une autre. Malgré votre volte-face en 2008, la réalité de l’embourbement américain et les mensonges sur l’intervention en Irak dévoilés, les conséquences sont là. L’Etat Islamique en Irak et au Levant s’est construit d’une part par une déconstruction de l’appareil d’Etat Irakien dont les principaux meneurs étaient des anciens officiers de Saddam, et d’autre part à cause  de l’abandon américain de la population à la guerre civile. Vous dites que les « mots peuvent tuer », les vôtres aussi, non ? Serait-il condescendant d'établir un lien de causalité parfaitement frauduleux tel que vous l’avez fait avec Rokhaya, entre votre complaisance intellectuelle et idéologique vis-à-vis de l’impérialisme américain et le développement de l’Etat Islamique ? Bien sur que non, mais alors n’accusez pas Rokhaya avec cette même méthode frauduleuse.

Avant d’accuser les autres, regarder vous donc dans un miroir.  Ce n’est pas Rokhaya Diallo qui défend bec et ongles le pédophile Polanski qui « malheureusement va trainer cette affaire jusqu’à sa mort » selon vous, tout en étant la première victime du « premier pogrom « féministe » de France d’après-guerre », ou encore la nouvelle « Affaire Dreyfus » du 21ème siècle ! Votre défense d’un homme qui a eu des relations sexuelles avec une enfant de 13 ans, et qui a fui la justice américaine pour éviter la condamnation n’est-elle pas une insulte pour l’enfance maltraitée ? Vous M. Bruckner qui comparez les pédophiles et les homosexuels, tout en affirmant ensuite que c’est « une petite plaisanterie », ah vraiment on ne peut plus rire de tout ! Vous qui critiquez Greta Thunberg en stigmatisant notamment ses troubles du spectre de l'autisme et son apparence.» Cela n’est-il pas une insulte aux personnes atteintes de ces anomalies du neurodéveloppement ? Pourtant, c’est bien vous qui dites que les mots peuvent faire mal, et à ce sujet je me reconnais dans vos propos. Néanmoins ce que je vois, c’est que vous choisissez ceux qui font mal et à qui ils font mal.

En conclusion, j’affirme mon soutien à Rokhaya Diallo contre l’attaque qu’elle a subie de votre part, mais aussi contre le harcèlement régulier qu’elle subit pour ses positions antiracistes et féministes. Intellectuellement, j’affiche des contradictions avec elle comme le fait que j’ai toujours soutenu la ligne éditoriale de Charlie, mais l’opposition d’idées ne justifie aucunement les propos que Pascal Bruckner et d'autres ont tenus à l'égard de Rokhaya Diallo.

 

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