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Billet de blog 2 nov. 2022

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Le racisme d’Etat, hypothèses, critiques et perspectives (10/15)

Vigoureusement critiqué, le racisme d’Etat permet de visibiliser d’une part les logiques ethno-raciales qui traversent nos institutions étatiques, d’autre part la production raciste des discours et décisions de la classe politique. Ce billet présente le concept de racisme d’Etat pour analyser ensuite son fonctionnement à partir des pratiques policières et de la racisation du fait migratoire.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Plan du billet

  1. Introduction : une notion refusée
  2. La race comme organisatrice de rapports de pouvoir
  3. Racisme d’Etat : fonctionnements institutionnels et production politique
  4. Une notion en progression
  5. Distinction entre « racisme d’Etat » et « Etat raciste »
  6. Racisme d’Etat ou racisme institutionnel ?
  7. Quels exemples du racisme d’Etat en France ?
  8. Critiques et perspectives
  9. Conclusion

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Introduction : une notion refusée

Depuis de nombreuses années, le terme de racisme d’Etat provoque une panique dans le champ politique, médiatique et associatif français. Le champ universitaire et intellectuel sont également traversés par ces polémiques. Michel Wieviorka, pourtant un des chercheurs les plus intéressants dans les recherches sur le racisme, critique l’emploi de l'expression. Selon lui, le racisme d’Etat est un réductionnisme qui tend à mettre dans le même lot la France Républicaine et le nazisme : « Parler de racisme d’État veut dire que l’État pratique et professe le racisme. C’est mettre la France sur le même plan que l’Afrique du Sud de l’apartheid ! Il y a racisme d’État quand le phénomène se hisse au niveau de l’État. Ce qui n’est pas du tout la même chose que s’il s’agit de mécanismes inacceptables qui existent certes au sein de l’État – un État qui s’efforce de les faire reculer (…). Mais il n’y a pas de volonté explicite, ni même l’acceptation de telles logiques de la part de l’État. Au contraire, la République donne tous les signes d’une forte mobilisation contre le racisme ». C’est pourquoi, l’écrivain affirme que « Blanquer a eu raison de porter plainte » contre le syndicat Sud-Education qui accuse la France de racisme d’Etat. 

Ainsi, la notion de racisme d’Etat n'aurait aucune réalité tangible en raison des valeurs républicaines qui structureraient notre démocratie, de la présence de la Constitution et de la dimension universaliste des droits de l’homme. Cet article propose de démontrer le contraire à partir d’une tentative de définition sociologique précise d’une part, et en exposant plusieurs exemples concrets d'autre part. Pour finir, j'apporterai également une critique de la notion, non pour le décrédibiliser, mais seulement pour l’enrichir et éviter certains angles morts.

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1. Une tentative de définition

La race comme organisatrice de rapports de pouvoir

Pour poser l’hypothèse du racisme d’Etat, il faut mobiliser une certaine interprétation du racisme. Dans le champ universitaire, plusieurs approches sont développées pour comprendre sa production et son fonctionnement. Actuellement, il y a deux principales perspectives qui s’opposent : la première relève d’un antiracisme moral qui se veut universaliste. Le racisme est appréhendé d’une part comme une méconnaissance de l’autre, d’autre part comme un ensemble de préjugés idéologiques. Autrement dit, le fait raciste serait principalement intentionnel qui appelle une condamnation morale. La deuxième approche relève d’un antiracisme politique. Elle utilise la notion de race comme un fait social - et non biologique -, qui organise des relations hiérarchisées dans la société. Cette perspective matérialiste et constructiviste permet de comprendre que le racisme est un système social qui repose sur une distribution inégalitaire des ressources matérielles, sociales, économiques, symboliques, entre les différents groupes sociaux à partir de marqueurs ethno-raciaux. Autrement dit, le racisme est un rapport social qui traverse l’ensemble de notre société d'une part, mais également les autres rapports sociaux (de classe, de genre etc.) d'autre part. Ainsi, le rapport raciste engendre le développement de discrimination et d''inégalités au sein même des groupes dominés (classe ouvrière, femmes, minorité de genre et sexuelle etc.). 

C'est ce deuxième point de vue qui est mobilisé dans cet écrit. Dans cette perspective, le racisme n’est plus conçu comme un ensemble de préjugés idéologiques et de comportements individuels intentionnels, mais comme un phénomène structurel de racialisation des rapports sociaux qui ne s’exprime pas automatiquement par une dimension motivationnelle. Ceci nous permet d’analyser les fonctionnements ordinaires et les normes apparemment neutres des institutions qui produisent, souvent inconsciemment, des formes plurielles d’inégalité ethno-raciales. La perspective matérialiste déplace donc le raisonnement : pour concevoir une pratique discriminatoire, on s'intéresse davantage aux conséquences et non à une quelconque intention. En conclusion, si le racisme traverse l’ensemble de notre société, pourquoi l’Etat serait-il exempt de toute pratique discriminatoire ?

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Racisme d’Etat : fonctionnements institutionnels et production politique

A partir de cette perspective matérialiste, la notion de racisme d’Etat permet d'interroger l’impact de la racialisation des rapports sociaux sur les institutions et les pratiques de l’Etat, y compris lorsque celui-ci promeut des programmes contre le racisme. Cet état de fait n’a rien d'antinomique ou de paradoxal. Nous verrons que des discriminations et des inégalités ethno-raciales peuvent être produites et/ou reproduites par les institutions (police, logement social, école etc.) parce qu’elles sont intégrées dans leurs fonctionnements ordinaires. Autrement dit, ce sont moins des individus qui discriminent intentionnellement que des mécanismes institutionnels qui engendrent des inégalités de traitement.

Par ailleurs, la notion permet également de souligner la responsabilité du politique dans la production des discours racistes et des lois discriminantes. Ainsi, le racisme d’Etat nous permet de questionner les pratiques policières contre les minorités ethno-raciales, les politiques d’immigration et d’asile, le traitement des roms, les politiques sécuritaires dans les quartiers populaires, la gestion néocoloniale des territoires d’outre-mer, les discours et les lois islamophobes, la titularisation de la fonction publique réservés aux européens, l’ethnicisation dans l’attribution des logement sociaux, le roman national dans l’éducation nationale etc. Autrement dit, le racisme d’Etat dépersonnalise la question ethno-raciale en montrant que le racisme est avant tout une production des élites bourgeoises et de leurs représentants politiques, et non un phénomène populaire fait de préjugés.

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Une notion en progression

Depuis les années 2000, l’expression est de plus en plus mobilisée dans le champ académique. Pour le philosophe Jacques Rancière, le racisme d’Etat est un racisme d’en haut qui transcende les alternances politiques pour incarner « une logique d’Etat », tout comme Alexis Cukier et Davide Gallo Lasserre qui estiment que « l’opportunisme du racisme d'État » est de « diviser les exploités » afin d’enrayer les perspectives collectives d’émancipation de classe.

Les sociologues Dhume, Dunezat, Gourdeau et Rabaud, auteurs du premier ouvrage français sur le racisme d’Etat (2020), estiment que le racisme d’Etat contemporain est principalement associé à différentes séquences politiques engendrées par Nicolas Sarkozy dès son arrivée en 2002 au Ministère de l’Intérieur, puis en tant que président entre 2007 et 2012, et enfin continuées après lui sous François Hollande. Pendant toute cette période, on peut noter la production politique d’un discours nationaliste, la gestion néocoloniale des soulèvements populaires (émeutes) de 2005, la création en 2007 du ministère de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité Nationale et du Développement Solidaire, le durcissement du droit d’asile, la politique d'immigration choisie, la frénésie sécuritaire dans les quartiers populaires, la militarisation de la police, l'islamophobie d’Etat, les politiques répressives contre les roms etc.[1]

Petite parenthèse, contrairement aux nombreux éditorialistes nationalistes et bourgeois qui affirment que le racisme d’Etat - comme d’autres notions de l’antiracisme politique - est un impérialisme de la pensée américaine, woke et racialiste, en réalité ce terme a une origine académique et militante française. Dans sa dimension militante, le racisme d’Etat est mobilisé par les militants et militantes de la « Marche pour l’égalité et contre le racisme » en 1983, pour dénoncer principalement les violences policières contre les immigrés post-coloniaux et leurs descendants. 

Dans le champ académique, Michel Foucault utilise cette notion dans son cours sur le bio-pouvoir en mars 1976, pour définir la colonisation du vivant par les institutions bureaucratiques. Précisément, il distignue un racisme d’Etat bourgeois contre les prolétaires, un racisme d’Etat contre ceux qui sont considérés par la psychiatrie comme anormaux, un racisme d’Etat contre l’homosexualité. Néanmoins, l’historienne Ann Laura Stoler critique l’angle mort du cours de Michel Foucault en raison de s’être davantage concentrée sur la seule production sexuelle et bourgeoise du racisme d'État, en minorant le racisme d’Etat contre les minorités raciales.[2] Pierre Bourdieu a également dénoncé « le racisme d’Etat » et la « xénophobie d’Etat » en ce qui concerne le traitement discriminatoire et inhumain des immigrés, de leurs descendants et des sans-papiers.[3] N’en déplaise à certains, l’expression a une généalogie bien française.

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Distinction entre « racisme d’Etat » et « Etat raciste »

Si la notion n’a pas bonne presse, y compris auprès d’un grand nombre d’universitaires, c’est parce qu’il y a un amalgame et parfois un lapsus entre le racisme d’Etat et l’Etat raciste. Par exemple, Michel Wieviorka - et tant d’autres - assimile le racisme d’Etat à un État qui utilise volontairement le racisme pour organiser la société. Or, cette interprétation qui associe le racisme d’Etat au comportement d’un Etat raciste est une erreur dramatique. Il est donc fondamental de dissocier les deux notions. 

L’historien américain George M. Fredrickson (2003) considère que les Etats racistes sont des régimes qui ont structuré leur législation autour de lois ouvertement et intentionnellement racistes. Ainsi, la ségrégation raciale aux USA (1877-1964), le régime de Vichy (1940-1944) ou encore l’apartheid (1948-1991) sont qualifiés « d’Etat ouvertement raciste » par l’auteur. Dans ces régimes, il y a une centralité de la race - principalement dans son sens biologique -, qui devient un principe organisateur de la vie politique et sociale, « à la fois comme pratique institutionnalisée (institutions, cadres et législations spécifiques pour les indigènes), comme pratique quotidienne structurant les rapports sociaux mais aussi comme cadre mental ».[4]

En France, le cas de la colonisation doit nous interroger. En reprenant les travaux d’Olivier Le Cour Grandmaison, cette séquence historique française peut-être considérée comme l’expression d’un État raciste puisque celui-ci a organisé une « législation discriminatoire et raciste »[5]. Les lois de la République ne sont pas appliquées dans les colonies parce qu'elles font l'objet d'un droit spécifique, dérogatoire et dégradé par rapport à la métropole (le code de l'indigénat).[6] Par exemple, les colonisés sont privés de leurs droits politiques, assujettis aux travaux forcés, à l'interdiction de circuler la nuit, à la différence d'impôts etc. Pour autant, d’autres auteurs critiquent la qualification d’Etat raciste pour désigner la colonisation puisque selon eux, la race ne fut pas en métropole un principe organisateur de la vie politique et sociale, ni un fondement législatif qui organise intentionnellement des relations discriminantes entre les individus blancs et racisés. Pour autant, la question de l'Algérie fragilise cette proposition puisque ce territoire faisait partie intégrante de la France, et dont les algériens étaient soumis à un droit dérogatoire. La question reste donc ouverte.

En définitif, un Etat raciste est un régime qui fait usage du droit pour légitimer les discriminations et les violences racistes acquièrent un caractère légal. Ici, la dimension motivationnelle et idéologique sont fondamentales. Le racisme d’Etat, quant à lui, caractérise un État dont les institutions peuvent être traversées, dans leur fonctionnement ordinaire, par des logiques ethno-raciales qui engendrent des inégalités de traitement. Il est donc nécessaire de bien distinguer l’État raciste du racisme d’Etat, tellement le premier contient une charge émotionnelle et traumatique qui empêche de penser l’existence du second.

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Racisme d’Etat ou racisme institutionnel ?

Le concept de « racisme institutionnel » est créé en 1967 par l’activiste Stokely Carmichael et le professeur de sciences politiques Charles V. Hamilton, dans leur livre « Black Power – Pour une politique de libération aux États-Unis », afin de visibiliser les discriminations racistes que subissent les individus noirs. 

En France, le sociologue Saïd Bouamama montre que certains intellectuels reconnaissent la possibilité d’un racisme institutionnel mais pour mieux l’opposer au racisme d’Etat. Pour le chercheur, cette opposition est contre-productive d’un point de vue théorique et pratique puisqu’elle favorise « la non-interrogation de toutes les conditions systémiques de production du rapport social raciste. » Cette opposition entre les deux expressions n’a donc pas de sens. Bouamama rappelle que « l’Etat est une abstraction qui se concrétise dans ses institutions ». Autrement dit, on ne peut pas séparer l’Etat de ses institutions, et le racisme institutionnel serait donc l’expression concrète du racisme d’Etat dans telle ou telle institution (la police, la direction de l’immigration du Ministère de l’intérieur, la gestion des DOM par le Ministère des Outre-Mer etc.). 

Néanmoins, toujours selon Bouamama, le racisme d’Etat n’est pas un synonyme du racisme institutionnel, il est complémentaire. Il propose une distinction intéressante : tout effet discriminatoire produit par le fonctionnement et/ou les objectifs d’une institution, de manière volontaire ou non, relève du racisme institutionnel, alors que les discours et les décisions prises par le politique pouvant encourager ou justifier les inégalités de traitement, relèvent du racisme d’Etat. Autrement dit, si le concept de racisme institutionnel insiste sur la dimension organisationnelle des inégalités ethno-raciales, le racisme d’Etat permet de mettre l’accent sur la responsabilité du politique dans les pratiques discriminatoires. 

Pour autant, d’autres sociologues ne sont pas d’accord avec cette proposition et utilisent les deux notions comme synonyme. En France, Fabrice Dhume note que leur principale distinction repose plutôt des préférences linguistiques. L’utilisation du racisme institutionnel relèverait plutôt du discours académique et le racisme d’Etat du discours militant. Si la proposition de Bouamama est intéressante, je propose en fin d’article une critique du racisme institutionnel, une remarque également pertinente pour le racisme d’Etat.

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 2. Quels exemples du racisme d’Etat en France ?

Je vais prendre trois exemples pour caractériser le racisme d’Etat : le roman national à l’école, la gestion policière des quartiers populaires, les politiques d’immigration.

Comme l’exprime Fabrice Dhume, l’année 2005 est « une véritable inflation du racisme d’Etat ». Deux événements sont particulièrement importants. Le premier est le vote de la loi du 23 février 2005 par le gouvernement Raffarin, dont un alinéa de l’article 4 stipule que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». Bien que cet alinéa soit supprimé en 2006 par décret à la suite de protestations du champ académique et militant, cette séquence montre comment l’Etat a tenté d’aller plus loin dans la glorification de son roman national. La volonté de faire intérioriser aux enfants la légitimité d’une période historique faite de crimes contre l’humanité, ici la colonisation, témoigne d’une racialisation intentionnelle de l’histoire qui altérise, minorise, et déprécie les populations colonisées et racisées au profit d’une valorisation du pays colonisateur blanc. Malgré des évolutions positives, la représentation dans les programmes scolaire des sociétés du Sud repose toujours sur une forme implicite de hiérarchisation au profit des sociétés du Nord.[7]

Le deuxième événement de 2005 est les soulèvements populaires à Clichy-sous-Bois après le décès de Zyed et Bouna. Dans leurs discours, Sarkozy et ses compères tiennent des propos racialisants et discriminants à l’égard des quartiers populaires qu’il faut « nettoyer au karcher » afin de se débarrasser des « racailles ». Les décisions politiques qui ont suivi s’inscrivent dans une logique néocoloniale avec l’utilisation d’un couvre-feu rendu possible par une loi de 1955 remontant à la guerre d’Algérie. Pour autant, l’inflation de la gestion policière, néo-libérale et néo-coloniale des quartiers populaires a commencé quelques années plus tôt, en 2002, après l’arrivée de Sarkozy au Ministère de l’Intérieur. Sa conception des banlieues comme « territoires perdus de la République » a engendré une racialisation des pratiques et des représentations policières, comme en témoignent la militarisation de la police, la frénésie sécuritaire, l’utilisation massive de la BAC, les contrôles au faciès, les violences policières, le culturalisme comme explication scientifique des phénomènes de délinquance etc. 

En ce qui concerne la racialisation du fait migratoire, l’exemple de la discrimination subie par la population algérienne au siècle dernier est exemplaire. A partir d’un travail d’archives sur les documents du service du ministère de l'Intérieur, la sociologue Rachida Brahim expose qu’au début des années 60, le Ministère souligne une prédominance de la délinquance des immigrés algériens en leur attribuant « une forte propension à la délinquance ».[8] Il mobilise un discours essentialiste qui explique les activités délinquantes des immigrés par leur culture « arriérée ». Ce discours culturaliste permet d’une part de masquer les mécanismes socio-économiques d’exclusion qui produisent les formes de déviance, d’autre part de justifier les discriminations étatiques que subissent les familles algériennes pour les empêcher de s’installer en France. En effet, Rachida Brahim note que l’Etat a mis en place une véritable architecture institutionnelle pour empêcher la stabilisation des familles algériennes en France dans les années 70 : « rapatriement, contrôles médicaux instrumentalisé à des fins de gestions des flux migratoires, chasse aux faux touristes, obstacles posés à l’arrivée des familles »[9], et on peut ajouter l’ensemble des dispositifs d’aide au retour.[10]

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3. Critiques et perspectives

Si la pertinence du concept est réelle, je voudrais apporter une critique constructive pour son utilisation. L’un des écueils du racisme institutionnel, y compris du racisme d’Etat, serait de focaliser notre analyse d’un phénomène social à partir d’une centralité de la race au point de minorer, voire d'invisibiliser le facteur de classe et de genre. Je vais prendre quelques situations concrètes à partir des exemples des concepteurs du racisme institutionnel.

Lorsque qu'à la fin des années 60 Carmichael et Hamilton construisent la notion de « racisme institutionnel », ils exposent différentes situations en utilisant l’outil statistique. Ainsi, les deux auteurs exposent que la mortalité infantile des enfants noirs est supérieure aux blancs, quand d’autres sociologues montrent que l’espérance de vie des hommes noirs est inférieure aux blancs, ou que les enfants noirs sont davantage en échec scolaire. Cependant, expliquer ces différences à travers l’hypothèse du racisme institutionnel - ou du racisme d’Etat en France -, donc à partir d’une centralité de la race comme productrice des inégalités, présente des inconvénients. En effet, la comparaison de la population blanche à celle des noirs n’est pas objective puisqu’on compare des catégories et conditions sociales très différentes. Ainsi, on compare une population noire majoritairement issue des fractions les plus précaires de la classe ouvrière, avec une population blanche composée d’une diversité sociale et surreprésentée dans les classes moyennes, supérieures et bourgeoises.

Pour savoir si l’élément racial joue dans la mortalité infantile des noirs, dans l’espérance de vie plus faible ou dans l'échec scolaire, il faut d'une part rendre compte statistiquement de la composition ethno-raciale des classes sociales - ici nous savons que les groupes racisés sont surreprésentés dans les classes populaires -, d'autre part comparer des populations à conditions sociales homogènes, d’autant plus que toutes les études révèlent que le facteur déterminant des inégalités de santé et scolaires est la classe sociale. Ainsi, l'erreur serait de mobiliser le racisme ou le capitalisme séparément, or c'est bien dans leur imbrication que se situe la réponse, par exemple, à la mortalité infantile des enfants noirs. D'où la nécessité de mobiliser le concept de capitalisme racial qui caractérise la racialisation des structures du capitalisme, engendrant une surexploitation et une oppression sociale plus grande des personnes racisées issues de la classe ouvrière. Par ailleurs, ces inégalités ethno-raciales ne proviennent pas de l’Etat en soi, bien que sa fonction est primordiale dans leur maintien voire leur aggravation, mais de la racialisation des rapports de production dominé en dernière analyse par l'ordre bourgeois. 

Autrement dit, que l’on mobilise le concept de racisme institutionnel ou de racisme d’Etat, il faut être vigilant dans leur usage. La focalisation sur « l’institution » peut réduire la question institutionnelle à sa dimension étatique - ainsi qu’en est-il des institutions du mode de production ? -, mais aussi relativiser l’importance des facteurs socio-économiques, ou plutôt minorer l'imbrication des rapports sociaux capitalistes et racistes, comme on l’a vu dans les exemples de Carmichael et Hamilton. Ensuite, la focalisation sur l'État tend à penser son existence en dehors de toute réalité capitaliste, alors qu’il est l’instrument principal de la domination bourgeoise. Autrement dit, cette centralité sur l’Etat peut d’une part invisibiliser la racialisation des rapports de production en faisant passer certains effets du capitalisme racial comme le résultat de logiques étatiques, d’autre part nous empêcher de comprendre que des actions du racisme d’Etat sont produites pour le besoin du mode de production capitaliste. Le danger est donc de se tromper de cible.

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Conclusion

La notion de racisme d’Etat, en se distinguant des Etats racistes, permet de visibiliser les logiques ethno-raciales qui traversent nos institutions étatiques en dépit de l’existence de programmes de lutte contre le racisme. Sa deuxième vertu est de montrer la production raciste des discours et des décisions politiques qui « justifient » les discriminations à l’égard de certaines populations. S’il est important de ne pas faire de ce concept un mot-valise dans lequel on trouverait toute explication - d'où l'importance de ne pas minorer les effets des rapports sociaux de classe et de genre y compris dans les logiques du Racisme d'Etat -, il nous permet de révéler les discriminations et les inégalités qui traversent nos institutions à l'encontre des minorités ethno-raciales, comme dans les politiques d’immigration et d’asile, les politiques sécuritaires dans les quartiers populaires, le statut des territoires d’outre-mer, les lois islamophobes, etc.

Afin de mieux exposer ce concept, les deux articles suivants présenteront deux formes de racisme d’Etat : les pratiques policières et la racisation du fait migratoire.

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[1] Fabrice Dhume, Xavier Dunezat, Camille Gourdeau, Aude Rabaud, Du racisme d’Etat en France ?, Le bord de l’eau, 2020, p80

[2] Fabrice Dhume, Xavier Dunezat, Camille Gourdeau, Aude Rabaud, Du racisme d’Etat en France ?, Le bord de l’eau, 2020, p73-75

[3] Pierre Bourdieu, Interventions, 1961-2001, Agone, 2022, p421-425

[4] Mbembe, A., Vergès, F., Bernault, F., Boubeker, A., Bancel, N. & Blanchard, P. (2010). Ruptures postcoloniales: Les nouveaux visages de la société française. La Découverte, p228

[5] Olivier de la Cour Grandmaison, La République impériale : politique et racisme d'État, Paris, Fayard, 2009, p357

[6] Fabrice Dhume, Xavier Dunezat, Camille Gourdeau, Aude Rabaud, Du racisme d’Etat en France ?, Le bord de l’eau, 2020, p113

[7] Fabrice Dhume, Xavier Dunezat, Camille Gourdeau, Aude Rabaud, Du racisme d’Etat en France ?, Le bord de l’eau, 2020, p137-138

[8] Rachida Brahim, La race tue deux fois, Syllepse, 2020, p104-106

[9] Emmanuel Blanchard, Histoire de l'immigration algérienne en France, La découverte, Paris, 2018, p9

[10] Emmanuel Blanchard, Histoire de l'immigration algérienne en France, La découverte, Paris, 2018, p9

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