Pourquoi je suis contre la méritocratie?

La méritocratie est un système d’oppression qui légitime la reproduction des inégalités socio-économiques produites par l’organisation capitaliste. Elle se justifie par une invisibilisation des rapports de domination grâce à la mise en avant du mérite individuel, permettant à la bourgeoisie de se maintenir aux postes de pouvoir.

Introduction

La méritocratie est revenue depuis une vingtaine d’années sur le devant de la scène politique et médiatique. La place d'un individu dans la société ne serait due qu’à des éléments intrinsèques à sa personnalité comme l’effort, la motivation, la persévérance, sans que des forces exogènes ne viennent influencer son parcours. Il y aurait donc une égalité de droit de tous les citoyens, et les inégalités qui en suivront seraient légitimes puisqu’elles émaneraient du mérite personnel de chacun.

La bourgeoisie a organisé ce système d’oppression pour justifier son hégémonie sur la société et pour s’octroyer les postes de pouvoir politiques et économiques. La thèse de cet écrit sera la suivante : la méritocratie est un système d’oppression étatique qui a pour objectif de légitimer la reproduction des inégalités sociales et économiques produites par l’organisation capitaliste. Cette disharmonie des places sociales assignées à chacun et pour l’écrasante majorité dès la naissance, ne peut se justifier que par une invisibilisation des rapports de domination, d’exploitation et de discrimination qui traversent notre société stratifiée, grâce à la mise en avant du mérite individuel reconnu comme l’effort personnel de chacun pour conquérir sa place dans l’ordre du monde.

J’entends déjà les critiques libérales et républicaines se formuler : lecture misérabiliste des classes populaires, victimisation des pauvres, déterminisme totalitaire bourdieusien jusqu’au gauchisme crypto-stalinien. Je tiens à dire que je ne répondrai pas à ces critiques, il faudra se contenter des réponses ci-dessous et se contenter de voir le réel.

 

1. La méritocratie, un système d’oppression

Le poids croissant des inégalités sociales et économiques est un problème majeur pour la bourgeoisie. Ce que Marx nomme « l’inconciliation des classes » doit reposer sur une inégalité réelle mais légitime. Le cœur du processus de justification des privilèges de la bourgeoisie se réalise donc par l’école. Ceux qui auront les meilleurs parcours scolaires pourront prétendre à l’exercice du pouvoir même si une nuance sera apportée ci-dessous. Si l’excellence scolaire caractérise les plus méritants, alors la technicienne de surface, l’aide-soignante ou l’ouvrier du bâtiment, malgré leur dévouement et leur sens de l’effort, n’ont pas le mérite d’avoir le droit de connaître la pratique du pouvoir. Peut-être font-ils partie de ces « gens qui ne sont rien ».

 

a. La méritocratie contre les femmes

Le système méritocratique repose sur l’idée que les postes de pouvoir doivent être distribués au plus méritants, reconnus notamment par l’excellence scolaire des grandes écoles. Pourtant, la méritocratie se contredit dans son rapport aux femmes. En effet, alors que les filles réalisent les meilleurs résultats scolaires au lycée, elles ne sont pas majoritaires dans les postes de pouvoir. La raison est liée aux modes de socialisation qui influencent leur choix de formation et professionnel. Les qualités, les valeurs et les normes que l’on fait intérioriser aux enfants sont différentes selon leur sexe. D’un côté, nous avons enfermé les hommes dans des marqueurs considérés comme « viriles » : la rationalité, la combativité, le courage, le goût du risque et de la compétition, la persévérance, la violence. De l’autre côté, on a essentialisé les femmes dans des marqueurs dits « féminins » : le calme, la douceur, la bienveillance, l’empathie, l'inhibition. Les écoles d'ingénieurs et les grandes écoles sont des espaces où dominent les valeurs dites « masculine ». Ainsi, lorsqu’une femme a la prétention de rentrer dans ce type d'espaces, elle doit « adopter les marqueurs virils » jusqu’à récuser certains éléments de sa féminité

Le coût psychique est bien plus brutal pour les femmes et nombreuses d’entre elles s’autolimitent, se montrent moins ambitieuses et manque de confiance malgré leurs meilleurs parcours scolaires. De ce fait, beaucoup d'entre elles se détournent des écoles d’ingénieurs et des grandes écoles qui ouvrent les postes de pouvoir, pour remplir plutôt les professions intermédiaires. Les faits sont clairs, selon la CDEFI (Conférence des directeurs des écoles françaises d'ingénieurs), les femmes représentent 28 % des effectifs des écoles d’ingénieurs. Sur l’ensemble des admissions à l’ENA en 2019, il n’y a que 36 % de femmes. Pour finir, alors que les femmes représentent 62 % de la fonction publique, les postes de pouvoir dans la haute fonction publique sont occupés à 28 % par des femmes. Devant cette domination viriarcale (patriarcale), les femmes doivent faire plus d’efforts que les hommes pour arriver au même niveau qu’eux.

Ainsi, alors que la méritocratie promet l'avenir aux plus méritants jugés selon l'excellence scolaire, elle oppresse les femmes en restant silencieux à la domination viriarcale qui s'exerce dans la socialisation genrée. Par ailleurs pour les femmes des classes populaires, la méritocratie opère une double peine : l'oppression de classe et la domination masculine.

  

b. Déterminisme et méritocratie

Les libéraux et républicains universalistes refusent d'admettre l’idée selon laquelle « le mérite plutôt que la chance détermine le succès ou l’échec est fausse. » On voit ici le caractère insupportable de l'hypothèse. Pourtant, il lui accorder toute sa pertinence si l’on respecte deux choses : la première est que cette remarque ne déni pas tout le travail fourni par une personne pour arriver à son objectif. Simplement il faut prendre une vue structurelle et non individuelle lorsqu’on discute de la notion de mérite, afin de penser ses liens avec les rapports de domination. La deuxième chose est que le terme de chance est à comprendre en sens du « hasard de la naissance ». En effet, notre héritage familial a un impact fondamental dans la production de notre devenir. Avec une analyse bourdieusienne, on peut comprendre que les possibilités d’un individu varient selon le capital économique, social, culturel et symbolique de sa famille que sa famille lui transmet. Plus un enfant a ce type de capitaux, et plus il aura de chance d’avoir un champ des possibles réalisables plus ouvert. Par ailleurs, les expériences de socialisation primaires qui construisent l’identité de l’individu, par l’intériorisation de valeurs, de normes, de manières de penser, de parler et d’agir, et qui diffère selon le genre, le milieu social et la race (dans son acception sociologique), pèse également sur ce qu’on nomme le mérite individuel. Certaines capacités qui encouragent la mobilisation 'efforts sont favorisées en partie par les capitaux de la famille et de l’éducation de chacun.

Le hasard de la famille influe donc sur nos parcours. Le poids de la classe sociale est plus important que le poids de l’effort dans la « réussite » et l’accès aux postes de pouvoir. Le « déterminisme de la naissance [faisant] voler en éclats le mythe de la méritocratie », résume le sociologue Camille Peugny. La fameuse « ascension sociale » des 30 Glorieuses est terminée. Camille Peugny note que depuis les années 80, la mobilité sociale ascendante n’a pas poursuivi son évolution passée. La rigidité de notre société, des salaires et des carrières, du marché du logement et du travail, impacte tellement nos parcours qu’aujourd’hui encore : « sept enfants de cadres sur dix exercent un emploi d’encadrement quelques années après la fin de leurs études. À l’inverse, sept enfants d’ouvriers sur dix demeurent cantonnés à des emplois d’exécution. »

La reproduction sociale des classes est toujours à l’ordre du jour, n’en déplaise aux marchands de la méritocratie, aux caricaturistes du déterminisme sociologique : il y a un « maintien presque constant depuis les années 80 des forces de la reproduction sociale, avec des inégalités au niveau du type d’emploi qui demeurent presque inchangées entre les différents groupes sociaux. »

 

c. Néolibéralisme et méritocratie

Quels liens pouvons-nous faire entre le dernier système d’accumulation du capital et le système méritocratique ? Ce dernier s’enrichit pleinement du premier et lui permet même de développer sa légitimité. Le néolibéralisme a opéré dans les années 80 une révolution anthropologique de l’Homme. Il veut produire une nouvelle forme d’individu en refondant totalement ses propriétés. Alors que la société fordienne était basée sur l’obéissance, la discipline et l’identification aux institutions étatiques (église, armée, école, travail etc), la société néolibérale somme l'être humain d’être l’entrepreneur de sa propre existence, en alliant responsabilité et autonomie au profit de l’action individuelle, le tout mesurée à l’aune des règles de la concurrence généralisée. Telle est la passion égalitaire contemporaine : l’action individuelle dans la société ultra-concurrentielle est devenue partout la valeur de référence, les notions de projets, d’autonomie, de mobilité et de responsabilité deviennent les maître-mots contemporains.

 Comment la méritocratie de pourrait-elle pas se reconnaître dans cet imaginaire ? Ce que l’on appelle le mérite n’est plus lié à la « chose commune », à la construction des communs, ou à une valeur morale, mais à celle de la « réussite individuelle égoïste » dans une société ultra-concurentielle. Chacun doit prouver son mérite sous le diktat de l’utilitarisme : le salarié pour les primes, le chômeur pour les formations, l’étranger pour son titre de séjour, l’association pour les subventions etc. Les talents, les connaissances, les savoirs et compétences de chacun sont des marchandises qui doivent être livrées à la main invisible et impartiale du marché, qui placera les individus à leur juste place et valeur dans la société.

 

2. La méritocratie comme violence symbolique

Outre le fait que Pierre Bourdieu a montré l’existence de la reproduction sociale, il a démontré que le système scolaire permet la justification des inégalités sociales et économiques. L’inégalité serait juste car elle serait le produit de l’affrontement des égaux dans le champ scolaire où chacun aurait la place qu’il mérite. L’intériorisation de cette « juste » réalité par les dominés se réalise par des processus d’incorporation des normes et des valeurs des dominants. Ce que Pierre Bourdieu nomme « violence symbolique » est donc cette acceptation des dominés de leur propre domination, intériorisée comme normale et naturelle, légitimant le sentiment d’être à sa place et permettant le statuquo de la société.

Cette intériorisation de la violence symbolique s’exerce dès le plus jeune âge. Les sociologues Mathias Millet et Jean-Claude Croizet l’ont démontré dans leur livre « L’école des incapables ? ». Dès la maternelle, les élèves intériorisent les verdicts scolaires produits par l’institution scolaire. Ils montrent que les élèves (majoritairement ceux issus des classes populaires) peuvent être disqualifiés parce qu’ils n’ont pas acquis des « pré-savoirs » issus de l’environnement familial. Certains enfants auraient donc besoin d'un temps d'exposition plus long que d'autres pour certaines activités afin de mieux se les approprier et les comprendre. Or, les enfants sont soumis à une norme chronométrique pour que toute la classe avance à la même vitesse, reproduisant par ce principe au sein de l'institution scolaire les inégalités, qui proviennent du "dehors" de l'école. Les sociologues prennent pour exemple que les enfants maitrisent inégalement la prise de parle en groupe, une qualité sur laquelle les enseignants peuvent s'appuyer au travers de leur pédagogie. Les élèves vont donc très tôt repérer les "bons" élèves et les "moins bons", tout en sachant positionner leur propre valeur scolaire. Cela produit chez les enfants des pleurs, un attachement moindre à l’apprentissage, le sentiment d’être « moins » que les autres, et que ce « moins » provient de leur personnalité. La violence symbolique se construit donc dès le début de la scolarité, puisque « les configurations pédagogiques font passer pour des qualités personnelles des enfants ce qui relève des cadres de vie et de socialisation ».

 

Mon destin n’était pas d’être ouvrier

Mon expérience personnelle est un bon exemple de reproduction sociale. Etant issu de la classe moyenne (fils d’employé et d’ouvrier devenu cadre de production de niveau I), j’ai réalisé par défaut un bac professionnel industriel. Dans ma promotion, j’étais une sorte de transfuge de classe. Sur les 15 élèves, nous étions deux de classe moyenne, tous les autres étant de la classe populaire. Pendant ma scolarité, j’ai toujours été interloqué par mes camarades qui conspuaient les matières générales car « trop intellectuelles », qui ne « servent à rien » pour être ouvrier, qui était dans l’impossibilité d'imaginer continuer leurs études car c'est « pour les autres », pour « ceux qui ont de l'argent ». Moi-même, en tant qu’élève de Bac professionnel, je me suis parfois convaincu à cette idée, or mes capitaux familiaux et mon habitus m'ouvraient un champ des possibles plus grand que mes camarades. Ainsi, quelques années après l’obtention de ce diplôme, deux élèves ont réussi à de pas devenir ouvrier, moi et mon camarade de classe moyenne. La méritocratie française a fait ton travail de reproduction sociale. 

Avec mon habitus particulier, un pied dans la culture populaire tout en ayant le confort matériel de la classe moyenne, j’ai toujours eu l’impression de ne pas appartenir tout à fait au même monde que mes amis de classe populaire, ou du moins, d'être dans deux mondes à la fois. Ceci se voyait dans nos manières de concevoir le monde, dans le langage, dans la gestuelle, nos perspectives d’avenir, et bien évidemment dans les conditions matérielles d’existence. Pierre Bourdieu a très bien montré que tous ces éléments, ces formes de distinction, proviennent de notre place singulière dans la société, de nos capitaux familiaux et de la constitution de notre habitus. Mes amis semblaient avoir un destin du berceau qu’on ne pouvait changer, comme un héritage dont on ne pouvait refuser la succession, celui de rester dans leur condition ouvrière, tout en pensant que ceci était dans l’ordre des choses, ce sentiment d’être à sa place. 

La compréhension de cette violence symbolique qui s’exerçait sur de nombreux camarades, je m’en suis véritablement rendu compte bien des années après. C’est le sociologue Didier Eribon qui m’a permis de mettre du sens à ces souvenirs au travers de son livre « Retour à Reims ». Reprenant les thèses de Bourdieu, il appuie l’idée qu’on ne s’interroge pas suffisamment sur la « distribution différentielle du gout ou de l’absence de gout » pour les études, et je rajouterais sur l'échec scolaire au lycée. Car l’élimination scolaire des classes populaires passe souvent par l’auto-élimination, dont celle-ci est revendiquée comme un choix rationnel : « Les frontières qui séparent les mondes sociaux définissent, à l’intérieur de chacun d’eux, des perceptions radicalement différentes de ce qu’il est possible d’être et de devenir. » [1]

Ce qui est carabinée avec la violence symbolique, c’est qu’on ne se sent pas exclu de quoi que ce soit car on a le sentiment d’être à sa place, et d’avoir choisi celle-ci qui nous positionne dans l’ordre social permettant du même coup la reproduction globale des mondes sociaux.

Il y a bien évidemment des personnes qui arrivent à sortir de leur condition sociale, et cela ne peut qu'être positif. Mais cette réussite ne pourra jamais être structurelle. Pour continuer à faire croire à l'illusion de la méritocratie et à l'égalité des chances, il faut toujours qu'une minorité des prolétaires puissent réussir à atteindre une position sociale supérieure que celle de leurs parents. D'autre part, ceci permet de stigmatiser ceux qui n'arrivent pas à sortir de leur condition de classe avec pour cause le manque d'effort et de mérite personnel, déniant l'ensemble des rapports de domination et de discrimination qui écrasent quotidiennement les classes populaires. D'ailleurs, les enfants d’ouvriers sont aujourd'hui moins représentés dans les classes préparatoires des grandes écoles que dans les années 50 !

 

Oublier le poids des déterminismes sociaux, des rapports de domination, d’exploitation et de discrimination qui nous font vivre, ou nous rendre impossible à vivre certaines expériences de vie n'est possible que pour les dominants, ou les transfuges de classes qui pensent comme les bourgeois pour justifier et garder leurs privilèges gagnés. La méritocratie affirme que nous sommes ce que nous faisons, mais nous sommes surtout ce que nous ne faisons pas comme l’écrit l’écrivain Edouard Louis, ce que nous n’avons pas pu faire car l’oppression capitaliste nous empêche de faire et d’être. Elle nous empêche de prendre une place souhaitée dans le monde social parce que les « verdicts sociaux » nous enferme dans notre stigmate de pauvre, de noir, d'arabe, de gay etc.

Pour toutes ces raisons, je n’ai aucune compassion pour le système méritocratique, véritable outil d’oppression étatique des classes populaires, qui justifie les pires des inégalités produites par l’organisation capitaliste, classant, catégorisant, discriminant et stigmatisant les prolétaires dans leur place sociale assignée pour la plupart dès le berceau.

 

[1] Didier Eribon, Retour à Reims, Flammarion, 2010, 247 pages, p50-52

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