L'Etat se complait du silence des femmes victimes de violences

Tant de femmes victimes de violences ne sont pas protégées. En 2019, 40 femmes (sur 146) sont décédées malgré les multiples plaintes et mains courantes déposées. De plus, la majorité souffre en silence, ce qui permet à l'Etat de relativiser les défaillances de ses institutions. Cependant, il est co-responsable des violences par son impuissance (volontaire ?) à l’égard de la domination masculine.

Un crime évitable ?

Dans la nuit du 23 décembre 2020 à Saint-Just dans le Puy-de-Dôme, une femme victime de violences conjugales se réfugie sur le toit de sa maison après que son conjoint ait mis le feu volontairement au domicile. Lorsque la gendarmerie arrive sur les lieux, l’individu, équipé d’armes de guerre, abat trois agents et en blesse un autre. D’autres fonctionnaires viennent en renfort et réussissent à mettre la victime en sécurité. Le criminel en fuite se serait ensuite suicidé avec son arme après une sortie de route en voiture.

Ce drame marque l’actualité depuis quelques jours dont la date – la veille du réveillon de Noël - rajoute surement pour beaucoup, en premier lieu pour les familles des gendarmes, une violence symbolique en plus. L’émotion nationale est légitime, l’hommage tout également. Cependant, il ne faut pas laisser l’Etat, comme à son habitude, faire du drame un simple drame, c’est-à-dire refuser de politiser celui-ci au profit de l’émotionnel. Il faut prendre le problème à la racine comme disait Marx, philosopher à coup de marteau pour reprendre Nietzsche. Car s’il y a bien un coupable dans cette histoire criminelle, outre le meurtrier lui-même, c’est l’Etat. Je vais expliquer dans ce billet pourquoi je porte cette accusation, mais voici le cœur de mon propos.

La domination masculine, qui s'exerce ici à travers la violence conjugale (qui englobe la violence physique, sexuelle, psychique, émotionnelle, financière), n’est pas un phénomène structurel dont se préoccupe beaucoup l’Etat au regard de son importance existentielle. En témoigne deux points : le manque de protection des victimes et le manque de procédures (pénales, psychiatriques, préventives) contre les agresseurs. La mort des trois gendarmes ce 23 décembre aurait-elle pu être évitée ? Je pense que oui. Comme de nombreuses femmes, l’ex-conjointe du forcené avait prévenu de nombreux services  (police, gendarmerie, aide sociale à l’enfance) de la dangerosité de cet homme, sans jamais avoir été entendue. Malgré de nombreuses alertes, les institutions répétaient inlassablement « qu’il allait certainement se calmer ». Si les appels au secours de cette femme avaient été réellement pris en compte, les trois gendarmes seraient peut-être encore en vie aujourd’hui car des procédures institutionnelles auraient pu se mettre en place. L’Etat est responsable car ses institutions sont défaillantes, parce qu’il ne permet pas à celles-ci d’accompagner humainement les personnes victimes de la violence masculine.

Je vais prendre un exemple de maltraitance institutionnelle concernant la police et la gendarmerie lors des dépôts de plaintes. Certains lecteurs trouveront peut-être qu’utiliser cet exemple est inconvenant au regard des trois gendarmes qui ont été tués il y a quelques jours. Je refuse cette objection. La critique est plus portée sur des institutions, des administrations, que sur les agents eux-mêmes, bien qu’ils en soient les représentants. Sur ce sujet, le problème est surtout du côté de la socialisation policière et des structures qui déterminent leurs conduites, plutôt que sur les personnes en elles-mêmes. Ainsi, prendre un problème à la racine, c'est penser le fait institutionnel.

 

La maltraitance institutionnelle, entre inaction et violence psychique

Comme l’ex-conjointe du criminel du Puy-de-Dôme, nombreuses sont celles qui dénoncent les violences de leur conjoint ou ex-conjoint sans qu'il n'y ait de procédures engagées à leur encontre. Le rapport sur les homicides conjugaux rendu public le 17 novembre 2019 par la ministre de la Justice de l’époque, Nicole Belloubet, montre que sur 76 dossiers retenus, lorsqu’il y a de la violence conjugale antérieure au féminicide, 65 % des situations avaient été dénoncées aux forces de l’ordre. Par ailleurs, seulement 18 % des mains courantes aboutissent à une enquête et 80 % des plaintes sont classées sans suite. Pour citer un exemple du rapport, il y a cette « plainte pour viol d'une victime (…) classée sans suite pour infraction insuffisamment caractérisée, sans audition du mis en cause, dans un dossier où la victime avait déposé antérieurement six mains courantes, [où] l'auteur était doublement récidiviste pour des faits de violences conjugales et était suivi par le service pénitentiaire d'insertion et de probation tandis que la famille était suivie par l'aide sociale à l'enfance ». Ce rapport montre bien les dysfonctionnements importants, réguliers, et intolérables des institutions de l’Etat. Par ailleurs en 2019, avec le triste record des féminicides (146 femmes tuées), un tiers (40 femmes) avait déposé au moins une plainte ou une main courante.

Or, ces chiffres sur l’inaction institutionnelle ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Nous les connaissons car les violences ont débouché sur l’acte le plus carabiné qu’est le féminicide. Il faut donc imaginer toutes les autres femmes qui déposent plaintes ou des mains courantes sans que celles-ci n’aient d’impact sur leurs agresseurs. Devons-nous les compter par centaines ? Par milliers ?

La question de la violence sexuelle montre également le déni de l’Etat sur les défaillances de ses administrations régaliennes, si perméable à l’idéologie viriliste et complaisante à l’égard de la domination masculine. Pour les victimes, le dépôt de plainte, loin d’être une étape qui permet de faire avancer le processus de résilience en se faisant reconnaître comme victime d’un crime, est souvent une épreuve brutale, carabinée par l’incompétence des agents et la structure viriliste de l’institution. L’accueil froid, les questions humiliantes, absurdes, culpabilisantes, le manque d’empathie dans la manière de poser les questions, la remise en doute des agressions subies, sont des comportements qui semblent être des normes de conduites tellement ils sont décrits par les victimes.

L’absence de formation des agents de police et de la gendarmerie sur les mécanismes psychotraumatiques a des conséquences désastreuses dans la protection, la défense des droits, et l’accompagnement global. Car la réalité est qu’il n’est pas difficile de faire taire une victime de violences sexuelles. Face aux ravages de la mémoire traumatique et de la dissociation, les questions trop directes, culpabilisantes, qui émettent un doute sur l’agression, sont très efficaces pour rendre muette la souffrance qui déjà a du mal à s’exprimer. Que l’on soit d’accord, ceci n’est pas une attitude délibérée et consciente des agents ! Mais faute de formation, de prévention, de sensibilisation sur la traumatologie et la victimologie, beaucoup ont une posture et des propos culpabilisants qui exacerbent la douleur : « Vous n’avez pas crié, vous n’avez pas tenté de le frapper, de le mordre ? » ; « Comment il peut à la fois vous ceinturer, vous introduire un doigt dans le vagin et vous bâillonner en même temps ? » ; « Pourquoi ne pas lui mordre la main qu’il avait sur votre bouche, lui donner un coup de tête, des coups de pied ? » ; « Vous me confirmez que vous ne vouliez pas qu’il fasse cela, ou vous étiez gênée que cela se passe ainsi ? ».

Les institutions de l’Etat attendent que la victime soit irréprochable, qu’elle se défende avec fougue, qu’elle crie au secours, qu’elle fasse tout pour s’en sortir, qu’elle ne revoit pas son agresseur, qu’elle se rappelle exactement des faits, qu’elle n’attende pas une semaine ou plus avant de porter plainte etc. Sans cela, elle reste un peu suspecte. La réalité est donc que la maltraitance institutionnelle est normalisée au sein des institutions de l’Etat, (police et justice), fragilisant de nombreuses femmes dans leur parcours de soin et de défense de leurs droits. Cette réalité est confirmée par l’enquête « Impact des violences sexuelles de l’enfance à l’âge adulte » de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie, qui montre que 82 % des victimes ont mal vécu le dépôt de plainte, et 70 % ne se sont pas senties reconnues comme victime par la police et la justice.

Il faut arrêter de taire cette évidence tant décriée par les associations féministes. Alors que les agents de police et de gendarmerie devraient être des spécialistes de la communication avec les victimes, les institutions régaliennes accueillent mal les victimes, ne les croient pas, minimisent les faits, remettent en cause leur crédibilité, les découragent car les procédures sont longues et complexes. 

 

Accompagner, mettre les moyens, refuser le dogme néolibéral

On ne compte plus les rapports, les enquêtes, les études, réalisés par les associations de défense de droits de femmes, ni tout le corpus féministe construit depuis plusieurs dizaines d’années, nous permettant de cerner le phénomène de la domination masculine dans toute sa généralité et dans ses effets les plus destructeurs. Aujourd’hui, ne pas savoir, ne pas agir, est plus une volonté politique qu’une méconnaissance involontaire. Le Grenelle des violences conjugales en est la représentation. Il se voulait révolutionnaire, il « a accouché d’une souris », comme le dit la fondatrice de la Fondation des Femmes Anne-Cécile Mailfert. Les propositions du gouvernement sont loin des attentes des associations, mais également au regard de la Convention d’Istanbul dont la France est signataire. En Marche a fait beaucoup d’annonces mais le financement ne suit pas. Car c’est bien cela le cœur du problème : le financement. Entre les 3 % de déficit de Bruxelles et les victimes de la domination masculine, l’Etat a choisi. Pourtant, chacun sait qu’en l’absence de subventions adéquates, aucune politique ambitieuse ne peut être menée sur le long terme, traitant les multiples dimensions du phénomène.

Nous savons que le moment le plus dangereux pour une femme victime de violences est la séquence de la séparation. En effet, la probabilité du féminicide est en inflation lorsqu’elle arrive à quitter son conjoint. Ainsi, si l’Etat ne met pas en place les moyens (humains, matériels et financiers), pour assurer la sécurité des victimes, il abandonne ces dernières à une loterie institutionnelle. C’est bien beau que le Secréterait d'État chargé de l'Égalité entre les femmes et les hommes incite les femmes à sortir du silence, mais c’est mieux si elles ont la possibilité d'être véritablement écoutées, sécurisées et accompagnées. Ainsi, les ordonnances de protection, la mise en sureté dans un hébergement anonyme et adapté à l’accueil des victimes, les téléphones grand danger et le bracelet électronique anti-rapprochement, sont des droits et des dispositifs à généraliser. Surtout, il faudrait créer un droit à la protection reconnu comme droit fondamental. Ce droit opposable à l’Etat devrait permettre aux associations et au défenseur des droits de le sanctionner en cas de défaillances dans le parcours de sécurisation des victimes. 

Par manque de courage, mais aussi par idéologie économique néolibérale, l’Etat se refuse à construire une politique ambitieuse contre les violences structurelles. Outre les mesures citées plus haut, il y en a tant d’autres à développer : l’ouverture systématique d’enquêtes et d’informations judiciaires après les plaintes ou les mains courantes ; l’application des peines ; l’impossibilité de requalifier le viol en agression sexuelle ; la prévention et la sensibilisation dans les écoles - au travail – dans l’ensemble de la société au travers des médias ; la formation des juristes – de la police et la gendarmerie – des travailleurs sociaux – du personnel soignant et médical – aux mécanismes psychotraumatiques. La question du devenir des agresseurs est également indispensable. Outre les peines pénales, des stages de responsabilisation obligatoires d’une durée de 4 mois minimum sous peine de fortes sanctions devraient être automatiques après constatation des violences conjugales, et non pas comme aujourd’hui les quelques jours habituels qui permettent simplement d’éviter la prison. Un accompagnement préventif pour les agresseurs est important pour prévenir la récidive éventuelle, tout comme la place de l’alcoolisme doit être centrale car régulièrement, les violences s’accompagnent de l’abus du produit psychoactif.

Pour finir, il faut sortir du dogme néolibéral en assumant une véritable dépense publique afin d'assurer pour les associations et le service public les moyens humains, matériels et financiers. Ces institutions ne doivent pas être soumises au diktat des logiques marchandes et à ses valeurs de productivité et de rentabilité. Le travail de résilience relève d’un autre imaginaire qui n’est pas économique, mais social et thérapeutique. L’aide psychologique a pour but de resituer les violences dans un contexte structurel, comprendre les stratégies de l’agresseur et déconstruire leur emprise. Se libérer de la violence c’est se libérer de tout un imaginaire cognitif biaisé. Il y a aussi un travail sur l'intime à mener pour se réapproprier son corps, réapprendre à l’aimer après avoir été souillé et violenté. Il y a également un accompagnement dans la restructuration neurologique, en combattant les effets de la dissociation, les agressions de la mémoire traumatique qui provoquent des conduites d’évitement, de contrôle et dissociantes (conduites à risque). Pour finir, l'accompagnement administratif d’accès aux droits fondamentaux (CMU, prestations sociales diverses, accompagnement juridique) est indispensable, tout comme l’accompagnement progressif vers un retour à l’emploi, à la formation, à un logement autonome.

Les troubles sont donc à la fois psychiques et neurologiques et peuvent durer des années, des dizaines d’années, voire toute une vie en l’absence de prise en charge. Dans l’accompagnement, il y a des progressions, des reculs, des stagnations. Les soignants et les travailleurs sociaux avancent au rythme de la personne dans le respect son intégrité physique et psychique, avec patience et bienveillance. L’accompagnement ne peut être soumis aux règles du calcul et de la rentabilité qui se généralisent dans le travail social et de soin, transformant progressivement la relation éducative et thérapeutique en marchandise. Il faut donc choisir entre le capitalisme financiarisé ou la vie. L’Etat a choisi, allons-nous le laisser faire ?

 

« L'Etat se complait du silence des femmes victimes de violences »

Voilà une critique qui semble autant facile que caricaturale. On m’accusera de sophisme, peu importe. Faisons une expérience de pensée. Imaginons que l’année prochaine, 20 % des victimes de violences physiques et sexuelles viennent frapper aux portes des institutions de l’Etat pour demander protection. Ce serait le chaos social dans tout le pays ! On compte aujourd’hui 220 000 victimes par an de violences conjugales, 70 000 à minima de viols et de tentatives de viols (sans compter les agressions sexuelles et le harcèlement). Seulement 20 % des victimes mettraient toutes les institutions en crise. La police et la gendarmerie auraient de grandes difficultés à prendre toutes les plaintes et à mener les procédures à l’encontre des auteurs. L’engorgement des tribunaux et le manque de place en prison paralyseraient le champ de la justice. Les hébergements non-mixtes seraient rapidement saturés (et pour rappel, il manque actuellement un minimum de 2000 places en hébergement spécialisés en France malgré les prérogatives de la Convention d’Istanbul). Le champ médical, du travail social et sanitaire seraient dans l’incapacité d’accompagner l’ensemble des demandes de soins. Bref, nos institutions ne pourraient répondre à cette libération de la parole car elles ne sont pas adaptées, et/ou en nombre insuffisants. Par ailleurs, je ne compte pas dans cette expérience de pensée les enfants qui sont les premières victimes, et de loin, des violences physiques, sexuelles et psychiques dans notre société.

Lorsqu’on incite les victimes à parler, il faut mettre en place des structures qui permettent d’accueillir cette parole. Je ne doute pas qu'on aura jamais les moyens humains (médecins, psychologues, travailleurs sociaux, soignants) pour accompagner les centaines de milliers (voire des millions) de personnes victimes de la violence patriarcale, d'où l'importance de prendre le problème par la racine et d'accepter son caractère structurel et masculin. Or, s’il y a une trop grande inadéquation entre le nombre de victimes en besoin d'accompagnement et la capacité institutionnelle de les recevoir, on laisse le sort des victimes à une loterie institutionnelle dans laquelle certaines seront accompagnées (et dans quelles conditions ?) quand tant d'autres seront abandonnées à la violence de leurs traumas et à l'emprise de leur agresseur. Pour l’Etat, il est donc certain que les mouvements de libération de la parole féminine comme Metoo ou #BalanceTonPorc, ne sont reçus positivement que si ceux-ci ne débouchent pas sur une trop grande demande institutionnelle de la part des victimes. C’est pourquoi, je constate l'Etat se complait du silence des femmes victimes de violences. Et lorsqu'elles parlent, trop ne sont pas entendues !

Nous ne pouvons rien attendre de l’Etat en lui-même. Pourtant, c’est lui qui peut se doter des instruments adéquats pour protéger et accompagner les victimes, sanctionner les agresseurs et prévenir la récidive par la prévention. La pression exercée contre lui doit donc être constante. Tous ses Grenelles ne changeront jamais radicalement les choses, et c’est bien du radicalisme qu’il nous faut aujourd’hui. Contre l’inaction et la maltraitance institutionnelle, le radicalisme féminisme, libertaire et antiraciste est la seule voie à suivre pour défendre les droits de toutes les victimes de la domination masculine systémique.

 

« Si je dois choisir, je choisirais mon combat. Celui de faire reconnaître les femmes comme des êtres humains à part entière »

Gisèle Halimi

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.