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Billet de blog 30 sept. 2021

Sans-abrisme et Covid19 (4/8)

Le Covid19 a violemment impacté les personnes sans-abri. Si pendant le premier confinement, la situation était de l'ordre d'un chaos paroxystique, l’Etat est ensuite – sous la pression des associations et des collectivités -, intervenu. Cependant, malgré des efforts, nombreux sont ceux et celles qui n’ont pas été hébergés, sans oublier ceux et celles qui ont perdu la vie.

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Cet article traite des conséquences du Covid19 sur les personnes sans-abri pendant les premières mesures de confinement pour l'année 2020. Il tente de montrer l'impuissance et l'insuffisance de l'Etat en matière d'aide publique et d’accompagnement

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1. Des efforts sur l'hébergement, rien pour le logement accompagné

  • Sur l'hébergement

Le Covid19 - et ses conséquences politiques comme le confinement -, a de forts impacts sur le quotidien des personnes sans-domicile. Face aux craintes des associations, l’Etat débloqué en 2020 environ 500 millions € de crédit. Ce budget permet de développer une centaine de sites destinées au confinement et au desserrement (espace qui accueille les sans-abri positifs au Covid19, permettant leur mise en isolement en chambre individuelle ou en zone confinée). De plus, en complément des 157 000 places d’hébergement déjà mises en place et des 14 000 places hivernales prolongées, environ 20 000 places d’hébergement dont 11 000 en chambres d’hôtels se sont ajoutées à l’offre d’hébergement. Quelques résidences universitaires et des internats scolaires sont aussi réquisitionnés lorsque ceux-ci ne sont plus occupés par les étudiants et les étudiantes. Par ailleurs, des kits d’hygiène et des chèques services sont distribués dans les rues et les campements.[1]

Pourtant, ces efforts supplémentaires se sont révélés insuffisants face aux besoins. Comme le rapporte la Fondation Abbé-Pierre – qui cite le Collectif des Associations Unies - le 9 avril 2020, plus de la moitié (53 %) des demandes au 115 ne sont pas satisfaites, et ce chiffre n’inclut pas les sans-abri qui n'appellent pas. De plus, l’étude annuelle du Samu-Social montre que seulement 27 % des sans-domicile rencontrés pendant les maraudes ont été hébergés pendant toute la durée de la crise sanitaire, contre 60 % qui ne l’ont jamais été. Par ailleurs, 8 % se sont retrouvés à la rue en raison de la crise sanitaire.

Pour celles et ceux qui obtiennent une place d’hébergement, les conditions de vie sont difficiles, vétustes ou inadaptées à la situation sanitaire. Certains sont contraints de cohabiter avec d’autres au sein d'espaces limités et collectifs (cuisine, sanitaire, douche), notamment dans des chambres d’hôtels sans avoir été dépisté au préalable au Covid19. Pourtant, comme le montre l’étude annuelle du Samu-social et l’étude du Collectif « Les Morts de la Rue », les personnes sans-domicile sont davantage à risque sur le plan médical (problèmes somatiques et respiratoires en l’occurrence). L’organisation non gouvernementale Médecins Sans Frontières démontre que pendant l’été 2020, les personnes accueillies dans les centres d’hébergement, les foyers de travailleurs migrants ou les gymnases ont été fortement victimes du virus : 52 % ont été touchés, soit cinq fois plus que la moyenne francilienne.

  • Sur le 115

La Fondation Abbé-Pierre note que pendant le premier confinement, (entre mars et mi-mai), les appels au 115 chutent de plus de 50 %. En réponse, le taux d’appels décrochés augmente considérablement, en passant de 35 % à 73 %. De plus, les demandes « non-pourvues pour absence de places disponibles ou compatibles ont chuté de 2 438 le 2 mars à 1 500 en moyenne ». Cette diminution sur le dispositif 115 provient d'une part de l’augmentation des places d’hébergement, d'autre part de la fermeture des frontières qui fait baisser les flux d'immigration.[2] Cependant, nombreux sont les sans-abri qui sont restés dehors.

A la sortie du premier confinement, le taux d'appels au 115 remonte pour revenir à la mi-août à son niveau qui précédait le confinement, et les demandes non-satisfaites augmentent en conséquence. Pour l’année 2020, 35 % des équipes du Samu-Social déclarent qu’elles ne disposaient pas de place d’hébergement en début de maraude. Aujourd'hui, la pression sur le 115 est toujours d’actualité, et nombreux sont les appels qui ne sont pas décrochés, et les places manquent toujours.

2. Des conditions de vie difficiles

  • Alimentation, eau et hygiène

Outre l’hébergement, le covid19 produit d’autres impacts sur le quotidien des sans-abri : l’alimentation, l’eau potable, l’hygiène, le travail, etc. Selon le Samu-Social,  c'est 58 % des sans-abri - interrogés pendant les maraudes - qui ont vu leur situation se dégrader.

Pendant le premier confinement, nombreux sont celles et ceux qui rencontrent des difficultés pour se nourrir. En cause notamment, la fermeture des accueils de jour, des restaurants sociaux, des lieux de distribution alimentaires, l’impuissance des associations, la diminution des maraudes, la perte des revenus liée au travail ou à la mendicité à cause du confinement... En ce qui concerne l’accès à l’eau potable, la fermeture des fontaines et des accueils de jour, causés par le manque de personnel pour les entretenir et les procédures régulières de décontamination complexes à réaliser, impactent grandement les sans-abri. De plus, les campements et bidonvilles souffrent du manque de points d’eau. Dans leur rapport, les équipes du Samu-Social rapportent que 36 % des sans-abri ont rencontré des difficultés liées à leur alimentation et 32 % d’accès à l’eau potable. Par ailleurs, 24 % d’entre elles affirment qu’il manque sur les territoires des dispositifs d’aide alimentaire.

Toujours pendant le premier confinement, 50 % des sans-abri rencontrent des difficultés pour se doucher, laver leur linge, ou pour utiliser des sanitaires, à cause de la fermeture des bains-douches, des douches solidaires, des vestiaires, des toilettes publiques et plus généralement des accueils de jour. Par ailleurs, l’étude annuelle du Samu-Social montre que 49 % des équipes de maraudes déclarent qu’il manque des dispositifs d’accès à l’hygiène sur les territoires.

Après ce premier confinement, des mesures sont prises dans certaines villes pour améliorer la situation des sans-abri : ouvertures des douches et des sanitaires dans les gymnases, dans les stades et les piscines, reprise des maraudes et des distributions alimentaires etc. Mais en fin de compte, « l’effort » n’est qu’un petit « retour à la normale ». Dans les campements et les bidonvilles, si des raccordements d’eau sont mis en place par les communes sous la pression des associations, ceux-ci se révèlent insuffisants et certains seront retirés après le premier confinement rapporte la Fondation Abbé-Pierre !

  • Covid et isolement

Le quotidien des sans-abri a sa logique, avec ses temporalité et ses activités. Le Covid19 bouleverse l’ensemble de leurs repères. En témoigne l’isolement social qui s’est accentué pour certains d’entre eux. En cause, les mesures de confinement qui causent la fermeture d’un nombre important d’institutions, et qui a pour conséquence de rompre des liens sociaux fragiles et fragmentés. De plus, le manque d’information liée à la fermeture des accueils de jour renforcent l’isolement social, tout comme la crainte d’être contrôlé par la police et de recevoir des amendes. L’étude annuelle du Samu-Social montre que 48 % des équipes déclarent qu’il manque des dispositifs d’accueils de jour sur les territoires, qui sont des lieux essentiels contre l’exclusion et l'isolement des sans-abri. Ils permettent concrètement d’avoir accès aux droits sociaux, accès à l’hygiène, et à la socialisation.

Par ailleurs, pendant le premier confinement, les associations et les travailleurs sociaux rencontrent de grandes difficultés pour continuer les accompagnements à distance. L’interdiction de circuler dans l’espace public et le télétravail ont des impacts importants sur la relation avec les sans-abri. En effet, outre le fait que la relation numérique soit inadaptée pour l’intervention sociale, elle l’est encore plus pour les sans-abri qui n’ont pas accès à un ordinateur, à un téléphone portable, ou qui ne maîtrise pas la langue française. La défense des droits des personnes s’est également heurtée à la fermeture des institutions. Certaines d’entre elles, découragées, cessent leur relation avec leur accompagnateur social, et d’autres s'isolent volontairement par la crainte du covid19. Selon le Samu-Social, 19 % des personnes rencontrées dans leurs maraudes ont rencontré des difficultés dans les démarches administratives, 13 % de nouvelles difficultés de (dé)socialisation, et 13 % de nouvelles problématiques de santé.

  • L’innovation des associations

Devant le manque de réaction de l’Etat, les associations et des collectifs d’habitants se sont mobilisés pour venir en aide aux personnes précaires. Comme le rapporte la Fondation Abbé-Pierre, dans la ville de Pantin, le collectif Solid’19 organise des distributions de colis alimentaires, de kits d’hygiène et du matériel scolaire. D’autres actions de ce type sont menées dans les métropoles, souvent sans efforts de financement publics. Le Samu-Social de la Croix-Rouge s’est également adapté à la situation sanitaire. D’abord, il faut constater qu'en 2020 86 % des équipes sont impactées par la crise sanitaire et environ 40 % rencontrent des problématiques d’accès à du matériel sanitaire. Face à ces difficultés, le Samu-Social s’est adapté en menant des innovations : 45 % des équipes mettent en place des aides alimentaires qu’elles n’assuraient pas auparavant, 32 % créent de nouveaux partenariats, 30 % mettent en place des actions sanitaires, et 28 % réalisent une mutualisation de moyens avec d’autres structures pour être plus efficace dans l’aide apportée aux personnes à la rue.

3. Sur les expulsions

La Fondation Abbé-Pierre – toujours très précis sur ce phénomène -, montre que « si la prolongation de la trêve hivernale puis l’instruction minis­térielle ont permis de limiter fortement le nombre d’expulsions (3 500 expulsions avec le concours de la force publique en 2020, contre 16 700 en 2019), la consigne ministérielle n’a donc pas été appliquée partout, ou dans certains cas selon une interprétation restrictive. » A la suite des expulsions, les solutions proposées aux ménages sont majoritairement l’hébergement, notamment l’hôtel, sans durée limitée pour les ménages prioritaires DALO et pour une durée de 15 jours pour les autres. De plus, le Samu-Social note dans leur étude annuelle de 2020 que 8 % des sans-abris rencontrés pendant leurs maraudes le sont en raison de la crise sanitaire.

Par ailleurs, d’autres formes de ruptures de logement se sont produites comme les « sorties sèches » de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE). Après l’état d’urgence sanitaire qui interdit les mises à la rue des jeunes sortant des dispositifs de l’ASE, de nombreux départements reprennent cette pratique dès juillet 2020. Les expulsions de campements de migrants et des bidonvilles recommencent également à partir de juillet 2020, comme à Paris ou à Reims.

4. Quel avenir ?

Si les associations dénoncent régulièrement la politique du thermomètre étatique - c’est-à-dire le fait d’agir seulement selon le degré de température -, il faut craindre maintenant une « politique de l’épidémie », qui consisterait à agir selon le niveau de santé générale de la population et la propagation du virus. S’il y a eu une continuité de l’hébergement – malgré les milliers de sans-abri qui n’ont pas été logés -, si la masse des expulsions a diminuée – malgré les 3500 expulsions locatives -, et s’il y a eu une prolongation de la trêve hivernale, que vont devenir ces efforts – toujours partiels et modestes – de l’Etat pour aider les personnes sans-abri lorsque la situation sanitaire évoluera positivement ? Les places d’urgence nouvellement ouvertes seront-elles fermées en renvoyant les personnes à la rue ? L’interdiction des expulsions par l’extension d’une trêve hivernale pour permettre aux personnes à l’abri sera-elle reconduite par l’Etat, au risque de profondément déstabiliser les marchés immobiliers et l’idéologie du capitalisme néolibérale ?[3]

Le simple fait de poser ces questions, c’est déjà y répondre. Le monde d’après de Macron restera le même, ou sera encore plus violent pour les plus précaires, y compris pour les sans-domicile.

[1] Julien Damon, Qui dort dehors ? Editions de l’Aube, 2021, p181

[2] Julien Damon, Qui dort dehors ? Editions de l’Aube, 2021, p182,183

[3] Julien Damon, Qui dort dehors ? Editions de l’Aube, 2021, p182,183

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