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Billet de blog 30 août 2020

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La construction sociale de la délinquance par les médias et les politiques (4-9)

L’insécurité comme outil politique, la concurrence exacerbée dans le champ journalistique uniformisant l’information, l’omniprésence des faits divers négatifs, les pseudos-investigations dans les quartiers au travers du quotidien des forces de l’ordre, ont favorisé un imaginaire de la délinquance et de l’insécurité permettant une véritable frénésie de politiques sécuritaires.

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- Introduction

1. La transformation dans l’imaginaire politique du délinquant

2. Le système médiatique et journalistique, une responsabilité importante

3. L’inflation et l’omniprésence des faits divers

4. La création d'une bulle médiatique

5. La télévision, créateur d’images de la délinquance

       a. Les reportages sur les banlieues : bienvenue en enfer !

       b. Le spectateur, une plus grande proximité avec la police

6. Conclusion

  • Introduction

L’expression construction sociale ne veut pas dire qu’une chose n’existe pas en soi, mais seulement que celle-ci est socialement construite, c’est-à-dire que la chose provient d’un long processus dans lequel intervient un ensemble de variables, des êtres humains qui agissent entre eux, des institutions, qui sans ces différentes rencontres, la chose n’existerait pas ou du moins pas de la même manière. Les constructions sociales sont donc élaborées par des acteurs et des institutions qui s’inscrivent dans un monde social construit. Dans ce billet, c’est la construction sociale de la délinquance par les médias et les politiques dont il sera question. Par ailleurs, il sera traité dans cet article d'une certaine forme de délinquance, celle de la délinquance juvénile et principalement issue des quartiers pauvres.

1. La transformation dans l’imaginaire politique du délinquant

La figure du délinquant a toujours inquiété l’Etat. En France, la politique sociale s'est formée en triptyque pour accompagner ou sanctionner la délinquance : 1. La prison ou maison de correction - 2. L’établissement spécifique - 3. L'aide au milieu naturel pour exercer une surveillance éducative.[1] Selon les époques, c'est une dimension du triptyque qui dominera. A la suite de la seconde guerre mondiale, la vision de la délinquance va évoluer pour la « cause de l'enfant » avec l’ordonnance de 1945 sur la justice des mineurs. Celle-ci fait rentrer la notion d'éducabilité, ce qui va peu à peu mettre en place « un traitement socio-éducatif de la délinquance juvénile et moins carcéro-pénal ».[2] Pendant les 30 glorieuses, la délinquance n'était pas véritablement perçue comme un danger mais comme une « réponse aux tensions issues de la contradiction entre un idéal de réussite et les inégalités réelles qui empêchaient d'y parvenir »[3]. Les actes délinquants étaient donc la traduction d'effets pathogènes de l'environnement dans lequel la personne vivait. Par ailleurs, la délinquance était plus acceptée grâce au plein emploi, l’ascension sociale, les combats pour la décolonisation, les luttes contre le monde du travail, l'évolution des mœurs…

En revanche, l’Etat a progressivement commencé à investir le thème de la sécurité pendant les années 60 mais seulement pour contrer et contrôler les manifestations qui dégénéraient. La question de l’insécurité et donc de la délinquance va se cristalliser plutôt dans les années 70, avec Jacques Chirac et la création du Rassemblement Pour la République (RPR), doté de dispositions anti-immigration et pour la construction d’une société sécuritaire. La crise économique et ses effets sur le monde social seront désastreux. Le chômage augmente, l’ascension sociale est en panne, les récessions continuent, la prise du pouvoir du monde la finance sur l’économie et les Etats va créer un nouveau monde de précarité, ce que Robert Castel nommait les désaffiliés et les « surnuméraires. C’est-à-dire qu’ils n’ont pas leur place inscrite dans le système social. Dans cette dynamique va s’opérer une redéfinition de l’image du délinquant. La délinquance et la violence vont devenir des problèmes majeurs pour l’ordre politique. Les élus vont organiser un activisme sécuritaire sans précédent avec les jeunes et les immigrés comme cibles privilégiées. Les délits deviennent des risques pris par un acteur rationnel qui doit en mesurer les effets, et non plus les symptômes d’une société désintégratrice.[4]

Les politiques visibles de sécurité pour rassurer la population se mettent en place au courant des années 90 et des années 2000 malgré leur manque d’efficacité : vidéosurveillance, accroissement des effectifs de police et équipes de médiation, sécurisation des sites, armement plus lourd de la police, durcissement des sanctions pénales et de l’incarcération... On diminue les moyens éducatifs notamment de la prévention spécialisée pour augmenter les moyens de répression. Par ailleurs, c’est quasiment l’ensemble de la classe politique qui s’est convertie au thème de l’insécurité. Le RPR dans les années 70, le Front National à partir de 1982 qui sera l’un des pourfendeurs de la lutte sacrée contre la délinquance, tout comme en 2002, en surfant sur la menace terroriste islamiste. Une dynamique qu’exacerbera Sarkozy durant toutes les années 2000 pour « nettoyer les quartiers aux karchers » et « nettoyer la racaille ». Le Parti Socialiste suivra progressivement cette route durant les années 90, et dont Lionel Jospin sera l’homme qui convertira totalement le PS au sécuritarisme ambiant au tout début des années 2000.[5]

2. Le système médiatique et journalistique, une responsabilité importante

Dominer le débat public par l’expert, l’éditorialiste, et l’extrême droite

Comme le montre le sociologue Laurent Mucchielli, il y a plusieurs éléments pour dominer le débat public sur la question sécuritaire : une délinquance juvénile suivie d’une instrumentalisation dans le débat politique, puis l’existence d’une mise en scène médiatique qui transforme le fait divers en fait de société (dramatisation).[6] Cette mise en scène médiatique est due à l’évolution du système médiatique imposant un univers ultra-concurrentiel entre les médias uniformisant l’information, imposant l’impératif du court-terme au détriment de l’enquête, de l’analyse, de l’explication, de l’investigation, avec une précarisation de la presse écrite et une tyrannie de l’audimat. La recherche effrénée du sensationnel et du non-respect de la présomption d’innocence devient la norme quotidienne des médias.[7] Cet impact du néolibéralisme sur l’information a parfaitement été décrit par Pierre Bourdieu « On dit toujours, au nom du credo libéral, que le monopole uniformise et que la concurrence diversifie. Je n'ai rien, évidemment contre la concurrence, mais j'observe seulement que, lorsqu'elle s'exerce entre des journalistes ou des journaux qui sont soumis aux mêmes contraintes, aux mêmes sondages, aux mêmes annonceurs (il suffit de voir avec quelle facilité les journalistes passent d'un journal à l'autre), elle homogénéise.[8] »

Face à ces contraintes, la représentation des phénomènes de délinquance dans les médias est donc caricaturale, partielle, et empêche toute analyse. Le sensationnalisme, la rapidité de diffusion abolissant le travail de recherche et d’investigation, participent à la construction sociale de la délinquance essentialisée sur les seules classes populaires, donc des quartiers, donc des noirs et des arabes. Par ailleurs, le système politico-médiatique va créer une figure qui paradoxalement fera beaucoup de mal à l’information et au journalisme : l’expert. Depuis plus de 25 ans, de nouveaux experts en sécurité s’érigent en criminologue tout en défendant des intérêts particuliers et privés, financiers et commerciaux notamment par la vidéo-surveillance[9], ou par de nouveaux logiciels permettant de prédire les actes de délinquance grâce à des algorithmes qui calculent la possibilité d’actes criminels dans des territoires. Puis, une autre figure s’est faite dominante, celle de l’éditorialiste. Celui-ci diffuse ses pensées à travers une multitude de sujets : politique, économie, cinéma, sport, reporter, police-justice… malgré leurs connaissances parfois médiocres dans ces domaines. L’univers éditorialiste se transforme bien souvent en café du commerce en défendant des idées vides de sens mais pleinement idéologiques, parfois orientés vers des intérêts financiers et commerciaux, tout en pensant être au sommet de la vérité alors qu’il est bien souvent dans une erreur d’analyse globale de phénomènes complexes.

Quelle est la véritable valeur scientifique et intellectuelle des opinions de Charlotte d'Ornellas, d’Eric Zemmour, de Marc Menant, de Jean-Claude Dassier, d’Elisabeth Lévy, de Geoffroy Lejeune, d’Ivan Rioufol, d’Eugénie Bastié, sur le sujet de la délinquance et de l’insécurité ? Ceux-ci soutiennent le sens commun et le sentiment d’insécurité dans la société, mais seulement voilà, le sentiment d’insécurité et l’insécurité réelle ne sont pas la même chose. Ces éditorialistes favorisent ainsi ce sentiment, et sont pleinement responsables des inepties qu’ils développent à longueur d’émissions. Rare sont des spécialistes de la délinquance, sociologues, philosophes, politologue, travailleurs sociaux, agent de probation, qui peuvent nous amener un regard différent, fait de pratiques, de recherches et d’investigations au plus proche de la réalité délinquante, dépassant la dichotomie culpabilité-victime.

Pour finir, et contrairement aux idées reçues et à la victimisation du Rassemblement National, ils sont omniprésents dans le système médiatique et éditoriale. En 3 mois seulement, les médias ont réalisé pas moins de 161 invitations au RN (dont 131 pour BFM-TV et Cnews), soit environ 2 invitations par jour. On peut monter à 233 invitations si on compte également les invitations à la radio, soit 3 par jour. Par ailleurs, cette omniprésence du parti s’accompagne d’une connivence éditoriale et d’un traitement médiatique complaisant à l’égard de son leader : Marine le Pen, jugée « volontaire, capable de prendre des décisions et de comprendre les problèmes quotidiens », bref, c’est une entreprise journalistique et médiathèque de dépolitisation du parti par une psychologisation détestable. Pour d’autres, Le Pen est « hyper-diabolisée » et l’on pourrait la classer dans le centre-droit !

A noter également une présence accrue d’idéologues qui partagent certaines opinions du RN ou de la droite dure sarkozyste dans l’espace médiatique : on ne compte plus les interventions Jean Messiha, de Robert Ménard, d’Eric Zemmour, de Charlotte d'Ornellas, de Jean-Claude Dassier, d’Elisabeth Lévy, de Geoffroy Lejeune, d’Ivan Rioufol, d’Eugénie Bastié, de Gilles-William Goldnadel, d’Yves Thréard, Guillaume Tabard. Malgré leurs inepties incroyables, que ce soit au sujet de la théorie du grand remplacement dixit Zemmour et Charlotte d’Ornellas, ou lorsqu’Ivan Rioufol affirme que « 50% des jeunes musulmans des cités se réclament de l’État islamique » sur la base d’un sondage inexistant. Quand bien même certains contradicteurs sérieux sont présents et démontrent le caractère infondé et mensonger des arguments réactionnaires tels que ceux de Charlotte d’Ornella au sujet de statistiques faux, elle est toujours capable, sans ressentir de gêne, d’affirmer : « Super, mais ça change quoi sur le fond du débat ? […] On se fout des chiffres sur ce débat. […] Est-ce que oui, ou non, la France a changé de visage ? ». Le champ journalistique est devenu un espace VIP pour les idéologues du Rassemblement National et de la droite dure sarkozyste. Ils peuvent partager un racisme ordinaire et décomplexé, essentialiser la délinquance envers les seules classes populaires, racialiser le phénomène délinquant qui ne serait présent que dans les quartiers, évacuant par là même tous les mécanismes sociaux, économiques de dominantes, les rapports d’inégalités et de discrimination, les difficultés familiales et divers mécanismes psychologiques personnels à l’origine de la déviance délinquante.

3. L’inflation et l’omniprésence des faits divers

L’augmentation des faits divers dans les Journaux Télévisés est un des symptômes de l’univers ultra-concurrentiel de l’information. Alors que les faits divers voudraient permettre au spectateur de se rapprocher de ce qu’il se déroule dans son pays par la médiation de l’image, leur omniprésence provoque d’autres effets très négatifs. Ils favorisent la construction d’un imaginaire d’insécurité dans lequel violence et malheur est la norme quotidienne, alors même lorsque certains faits de délinquances semblent se stabiliser. La télévision, envahie par des faits divers en tout genre (braquages, règlements de comptes, rixes, enlèvements, incendies, trafic de drogue…) sont devenues indispensables sur toutes les chaines, leur quantité ne cessant d’augmenter.  

Le 30 juin 2013, INA Stat mettait donc en évidence la progression de ces faits divers dans le champ télévisuel. En 2012, il y avait environ 5 sujets par jour (2062 annuels) alors qu’il y en avait 1191 en 2003, soit une augmentation de presque 47 %. Les chaines qui accordent le plus d’importance aux faits divers sont M6 (1/4 de l’ensemble des faits divers) en leur réservant 9,4 % de leur JT. Ensuite vient TF1, F2 et F3, puis Canal+, quand ils sont quasi-inexistants sur Arte. La nature des faits divers se trouvent monopolisée, et par toutes les chaines, par les actes de violences contre les personnes qui représentent environ 50 % des sujets (1041 sujets) : agressions, meurtres, enlèvements, viols... Viennent ensuite les accidents (naufrages, incendies, noyages, accidents de la route) représentant 17 % des faits divers avec 337 sujets. Puis, les actes de banditisme (cambriolages, braquages, règlements de compte et trafics divers) représentent 14,5 % des faits divers, soit 288 sujets. Les violences antisociales (vandalisme, bagarres collectives, racisme) prennent la 4ème place avec 9,6 % des sujets. Sans grande surprise, l’actualité « heureuse » ne trouve pas sa place avec seulement 5,5 % des faits divers relatant une bonne nouvelle. L’ensemble des faits divers occupent aujourd’hui la 7ème place des rubriques de JT, après la rubrique « Culture-Loisirs » (2510 sujets), et avant la rubrique « Catastrophes » (1982 sujets », « Justice » (1795 sujets), « Environnement » (1261 sujets) et « Santé » (1050 sujets).

Par ailleurs, on trouve que trop rarement dans le JT d’enquêtes d’investigations sur la délinquance en cols blanc, sur les fraudes et les évasions fiscales des riches, sur les transgressions au code du travail des entreprises malgré leur pratique quotidienne. Les faits divers n’ont donc pas vocation à être « divers », mais à devenir des faits de société en homogénéisant les faits présentés en fonction des classes sociales. Ainsi, les classes populaires sont largement surreprésentées dans les faits divers, avec la petite classe moyenne. L’envahissement des faits divers permet de faire peur, tout en ayant la prétention de rendre compte d’un monde social. C’est un outil de dépolitisation effrayant. Tel que le décrivait Pierre Bourdieu : « La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d'une partie très importante de la population. Or, en mettant l'accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques.[10] »

Ainsi, pour être au plus proche de ces incivilités et de cette délinquance, la télévision va réaliser de fausses investigations, des enquêtes « au plus proche du terrain », en suivant le quotidien des forces de l’ordre (Enquête sous haute tension, Zone Interdite…), prétendant amener le spectateur par la médiation de l’image, à connaître et voir la réalité du monde social. Or, bien que l’on présente des phénomènes de violence et de délinquance réels, on n’en comprend ni les mécanismes sociaux, ni les réalités diverses et variées, stigmatisant et généralisant les personnes qui habitent dans les territoires en difficultés. L’ « immersion journalistique » consistant à suivre les forces de l’ordre dans leur quotidien permet du même coup de faire accepter à la population, par la peur et le sensationnel, les mécanismes de contrôle social et public tels que la vidéosurveillance, l’augmentation des forces de l’ordre et de leur armement.

4. La création d'un bulle médiatique

Les travaux de Laurent Mucchielli sont indispensables à la compréhension du lien entre délinquance, politique et médias. Les médias ont une part importante dans le sentiment d’insécurité, pour le montrer je vais illustrer la bulle des viols collectifs au début des années 2000, ce que l’on a appelé les « tournantes ». Les viols collectifs ont toujours existé. Ils deviennent une investigation criminologue à partir des années 60, et également dans la presse. La question des viols collectifs n’est donc pas nouvelle dans l’histoire de la délinquance juvénile et de ses représentations. Pourtant, ce phénomène va exploser dans les médias. Le comptage annuel de la fréquence de l’expression « viol collectif » dans les titres des dépêches de l’Agence France Presse (source majeure des médias français). Alors qu’entre 1990 à 2000, « les viols collectifs n’avaient occasionné qu’un volume de 1 à 7 titres (pour une moyenne de 4 par an), en 2001 l’expression "viols collectifs" ainsi que celle, nouvelle, de "tournantes", apparaissent au total à 50 reprises. ». Le phénomène des tournantes a reculé en 2002 « avec 32 occurrences, puis seulement 23 en 2003, et il disparaît quasiment en 2004 ». Cette nouvelle distinction, les tournantes, ont été utilisés pour viser un public bien précis : les jeunes de quartier issus de l’immigration. Un nouvel imaginaire s’est créé, en y ajoutant la peur de l’Islam. Mais pourquoi ce nouvel imaginaire et cette omniprésence des « tournantes » pendant deux ans ? Tout simplement parce que ce phénomène s’inscrit dans la cadre du débat politique sur l’insécurité et les banlieues, qui ont régi le cœur des élections présidentielles de 2002.

Les médias ont créé un phénomène de panique morale et politique. Tout le monde a eu l’impression qu’un nouveau crime grandissait, qui plus est dans les quartiers populaires, par des jeunes issus de l’immigration. Or ce crime terrible, le viol collectif, a toujours existé. Aucune donnée ne peut affirmer qu’il y a eu une explosion dans les années 2000, or c’est justement ce que les médias ont fabriqué. D’ailleurs si on suit la logique médiatique, si les viols collectifs ont explosé durant les années 2001-2002, si on en croit la prolifération d’articles sur ce sujet, alors la disparition de ce phénomène criminel des journaux à partir de 2004 devrait faire écho à sa disparition dans la société ! Or, ce crime odieux n’a pas exposé dans les années 2000 et il a toujours autant de viols collectifs aujourd’hui qu’au début des années 2000, et qu’avant les années 2000.  Cet artefact a permis de stigmatiser une communauté de citoyens, les français d’origine magrébine et musulmans, de faire grandir le sentiment d’insécurité envers-eux, et a construit un nouvel objet populiste pour les politiques. Ainsi, l’analyse sociologique a montré que « la diversité des processus conduisant aux viols collectifs autant que la comparaison historique avec les années 1960 montre aisément que les liaisons couramment faites entre la violence sexuelle et la "culture maghrébine" ou la "culture africaine", voire l’Islam, constituent de grossiers préjugés ethnocentriques. » Tout comme « Les discours convenus sur la nouveauté des violences juvéniles et l’aggravation alarmante de leur nombre semblent par ailleurs tout aussi superficiels. ».

5. La télévision, créateur d’images de la délinquance

a. Les reportages sur les banlieues : bienvenue en enfer !

La télévision prétend être le miroir de la société au travers de la diffusion d’images à flux continu. Or celle-ci est toujours partielle, sélective et partiale. L’accumulation d’images peut facilement réduire des phénomènes sociaux à une schéma caricatural, tronqué, même si elle tend à décrire honnêtement un fait social. L’image décrit seulement mais n’explique pas, d’où l’intérêt d’une pédagogie qui s’écarte de toute généralisation, de tout cliché, pour faciliter la compréhension du phénomène social en question.

Le groupe M6 est un spécialiste pour créer des images angoissantes généralisantes. Les reportages « d’investigation » présentés sur les chaines M6 et W9 sont des montages frauduleux de phénomènes qui peuvent être certes réels, mais aucune analyse sociopolitique sur les mécanismes qui les produisent n’est faite. Délinquance, insécurité constante, danger communautaire, tels sont les représentations des quartiers version M6. Par exemple dans l’émission Zone Interdite du 19/04/2015, en moins de deux minutes et sur un fond de musique angoissante, des jeunes hommes sont présentés comme trafiquants de drogue, des parents convertis à l’islam obligeant leurs enfants à prier, ou encore un adolescent armé d’un revolver. A la suite de cette introduction, la présentatrice commente les images, une rhétorique non dénuée d’idéologie qui donne le la : « Si certains habitants jouent la carte de l’intégration [on voit l’image d’un homme noir en costard], d’autres au contraire s’enferment dans leur communauté ethnique ou religieuse [on voit une femme noire qui danse en boubou]. M6 présente un monde dichotomique : ceux qui s’intègrent et ceux qui s’engouffrent dans le communautarisme et le refus des valeurs républicaines, en mettant en opposition dans l’écran un homme noir en costard et une femme noire qui danse en tenue africaine. Après ces premières minutes d’images racialistes et discriminatoires, l’émission parcourra l’objectif de dénoncer le repli identitaire, dont les mots « communauté » et « communautaire » seront cités 12 fois en 1h40. Par ailleurs, ces jeunes français des quartiers populaires sont sous-titrés par la chaîne telles des personnes étrangères, alors que leur français est parfaitement compréhensible.

La question de l’Islam reste centrale dans ce type d’émissions, perçue comme désintégratrice, plutôt que d’être articuler sur les liens entre le chômage, la pauvreté, l’appauvrissement des services publics, la discrimination, l’exclusion scolaire etc. On accuse le manque d’éducation des parents notamment l’absence du père, cette figure d’autorité invisible, dépassée, démissionnaire : « Le père attentif, [est en banlieue] un exemple trop rare », exprime le commentateur de l’émission. Les problèmes dans les banlieues trouveraient leurs sources seulement dans une dimension psychologisante, la politique et les rapports économiques et sociaux sont absents de l’analyse. M6 finira l’émission par cette conclusion : « On vient de voir la dérive de ces jeunes, sans pères, sans repères, sans horizon. Alors que faire pour enrayer la violence et le repli communautaire. ? »

Ces dernières années, de nombreux habitants ont porté plainte contre ces émissions. La raison n’est pas qu’elles présentent certains aspects de la vie du quartier qui posent problèmes : délinquance, trafic de drogue, incivilité. Ce type de problèmes est bien réel mais les reportages se caractérisent par de véritables attaques symboliques contre les quartiers populaires par l’absence de critique sociale, la tendance à la généralisation, le traitement de certains problèmes de manière hautaine, et en ne présentant que les difficultés du territoire. Les dynamiques positives, de solidarité, les actions associatives, sportives, ne sont jamais exposées. Ainsi, des maires ont porté plainte et ont saisi le Conseil supérieur de l’audiovisuel, tout comme les habitants des quartiers de Bobigny, Drancy et de Grenoble. Ceux d’Evreux ont réalisé une pétition pour demander des excuses de M6. Face à toutes ces accusations, la chaine s’est hautainement exprimée : « La magazine a fait son travail en montrant la vérité et si la vérité dérange, ce n’est pas de notre faute. »

b. Le spectateur, une plus grande proximité avec la police

L’immersion des journalistes dans le quotidien des forces de l’ordre est devenue monnaie courante pour couvrir les faits divers, transformée en faits de société. C’est la chaine américaine FOX, appartenant au conservateur Rupert Murdoch, qui a créé ce type de programmes en 1989 avec l’émission « COPS », dans laquelle des journalistes suivent le quotidien des forces de police. En France, c’est M6 qui reprendra le concept en 1998 avec « Zone Interdite » intitulé « Gendarmes de choc ». Puis, TF1, M6, France 2 et 3 pour se répandre sur les chaines de la TNT, tel que C8, W9 et TMC, avec leurs programmes « Enquête sous haute tension », « 90’enquêtes » et « Enquête d’action ». Sous le joug du sensationnel et de l’audimat, les titres chocs : « Peur sur Paris, le 93 et Marseille : deux villes sous haute tension », « peur sur les stades », « peur sur les transports », « les nouveaux justiciers », « les anges gardiens de la république ». Les phénomènes de délinquance, de trafic, de prostitution sont toujours montrés selon l’autorité de l’uniforme, symbole de la République.

Ces programmes ont pour objectif de rapprocher le citoyen du policier, de l’ « ordre républicain », de montrer la société insécure qui légitimera les politiques de sécurité fortes en intérêts lucratifs pour les entreprises privées. La télévision veut nous « imposer une grille bien déterminée (…) des délinquants » écrivait Foucault, à « les présenter comme tout proches, partout présents et partout redoutables ». « Le fait divers criminel, par sa redondance quotidienne, rend acceptable l’ensemble des contrôles judiciaires et policiers qui quadrillent la société.[11] »

Bien évidemment, ce type d’investigation grossière et réductrice n’est réalisé que sur les pauvres, sur ceux qui n’ont pas de pouvoir et notamment celui de répondre. En témoigne d’une part l’impossibilité de faire condamner ces émissions après les plaintes d’habitants, et par l’absence flagrante d’enquête d’immersion sur la délinquance en cols blancs. La délinquance des riches, des politiques et des entreprises n’est jamais investiguée : les abus de biens sociaux, les fraudes et évasions fiscales, les contournements des réglementations environnementales, le non-respect du code du travail, les licenciements abusifs, le blanchiment des capitaux etc. Lorsque rarement ce type d’investigation a lieu, il ne porte jamais sur les structures même du capitalisme financiarisé, mais juste pour démontrer un patron voyou, un cas isolé dont il ne faut surtout pas généraliser. Mais paradoxalement lorsqu’il s’agit de traiter sérieusement la délinquance économique, ce sont les classes dominées qui sont les cibles premières, avec les fameuses fraudes sociales des pauvres ! (Fraude HLM, à la sécurité sociale, faux malades, formations bidons, travail au noir, escroqueries). Ces dernières, sont pourtant ultra-minoritaire (quelques milliards €) et réalisées dans une dynamique de survie, alors que celle des riches équivaut à 100 milliards €, ayant pour but de s’enrichir encore plus sur le dos des classes dominées.

6. Conclusion

La construction sociale de la délinquance par les médias et la politique a des effets importants sur la société, sur le ‘’sens commun’’ et les politiques sociales. Le thème de l’insécurité comme outil politique, la concurrence exacerbée dans le champ journalistique uniformisant l’information, l’inflation et l’omniprésence des faits divers négatifs dans les JT, les pseudos-investigations dans les quartiers populaires au travers du quotidien des forces de l’ordre sans aucune analyse des rapports économiques et sociales, ont favorisé un imaginaire de la délinquance et de l’insécurité en France permettant une véritable frénésie de politiques sécuritaires.

[1] Véronique Le Goaziou, Eduquer dans la rue, Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique, 2015, p26

[2] Yvorel J.-J. « Esquisse d'une histoire de la prise en charge de l'enfance délinquante aux XIXe et Xxe siècles », In Forlivesi L., Pottier G.-F., Chassat S. (dir), Eduquer et punir. La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray (1839-1937), Rennes, Presses universaitaires de Rennes, p. 9-25, 2005, page 23

[3] Dubet F. (2010), Les places et les chances. Repenser la justice sociale, Paris, Seuil, Page 97

[4] Véronique Le Goaziou, Eduquer dans la rue, Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique, 2015, p32-33

[5] Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p28

[6] Ibid, p24-25

[7] Ibid, p29

[8] Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Raisons d’agir, 1996, p23

[9] Laurent Mucchielli, L'invention de la violence, Fayard, 2011, 344 pages, p18

[10] Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Raisons d’agir, 1996, p18

[11] Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, Paris, 1975, p334

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Billet de blog
Ukraine : non à la guerre de Poutine
Face à la guerre, la gauche au sens large a pris des positions divergentes, divergences largement marquées par des considérations géopolitiques. Le mot d'ordre « non à la guerre de Poutine » permet d'articuler trois plans : la résistance des Ukrainiens contre l'agression russe, les mobilisations contre la guerre en Russie, la course aux armements.
par denis Paillard
Billet de blog
Chéri, je crois qu’on nous a coupé le gaz !
Depuis quelques mois, la discrète Roumanie ravitaille le reste du monde. Le plus grand port de la mer noire s’érige au nom de Constanța. Les affaires battent leur plein. Les céréales sont acheminées dans des wagons sans fin. Aujourd'hui, comment vit-on dans un pays frontalier à l'Ukraine ? Récit de trois semaines d'observation en Roumanie sur fond de crise énergétique et écologique.
par jennifer aujame