Les nouveaux emplois du 21e siècle - le travail en drive de supermarché (1)

Derrière l'apparence d'un système inoffensif et même très pratique puisqu'il vous permettrait d'économiser de l'argent, de gagner du temps et même de redécouvrir les courses (!), le drive de supermarché est en fait l'assujettissement des pauvres aux "mieux lotis" et des "mieux lotis" au système néolibéral. Premier volet d'une série sur les bullshit jobs et l'aliénation au travail.

Le travail en drive de supermarché: employé de commerce ou préparateur de commandes en logistique?

Voici une offre de contrat de professionnalisation d'employé de commerce "polyvalence rayon et drive" proposée par Pôle Emploi à un de mes proches qui, après des années passées en interim en préparation de commande (un des emplois les plus aliénants qui soit), souhaite se former à d'autres métiers:

« MISSIONS :

Au sein du drive :
- Préparer les commandes des clients.
- Livrer les commandes dans le coffre du véhicule des clients dans le respect des délais impartis.

En rayon :
- Remplir les rayons.
- S'assurer de la bonne tenue marchande du rayon et de la propreté des réserves.

PROFIL /ENVIRONNEMENT DE TRAVAIL

- Sens du service et de la satisfaction clients
- Esprit d'équipe
- Rigoureux et dynamique
- Port de charges
- Horaires sur 6 jours répartis du lundi au dimanche avec une prise de poste parfois très matinale (5h)»

Lorsqu'on voit employé de commerce, on se dit naturellement qu'il s'agit du travail en caisse et en rayon. Oui mais... c'est plutôt pour travailler en drive. Que propose donc cette formation? Toujours de la préparation de commande, et surtout un rythme effréné car l'employé du drive doit préparer la commande du client en un temps minimum pour l'apporter directement au véhicule du client et la livrer dans le coffre de la voiture. Dans l'environnement de travail il est bien décrit que le poste inclut du port de charge, c'est à dire les sacs lourds de courses des clients. Vous savez, lorsque vous revenez des courses et qu'il faut porter les sacs de la voiture à la maison une fois par semaine c'est embêtant mais c'est une fois par semaine. Ici il s'agit de le faire plusieurs fois par jour et 6 jours par semaine! Et on commence le travail à 5h du matin!

Maladies professionnelles et flexibilité

Travailler dans ces conditions conduit à des maladies professionnelles liées au port de charge comme des lombalgies, des hernies discales, des sciatiques, etc. inscrites dans les tableaux n°97 et 98 des maladies professionnelles [1]. La cadence rapide est un facteur aggravant ces maladies [2]. On comprend donc mieux pourquoi les employeurs demandent une "libéralisation" du marché du travail et plus de "flexibilité": qui voudrait prendre en charge les congés maladie de centaines d'employés et payer des remplaçants? Qui voudrait payer le vrai coût du travail pénible? Personne. Bientôt, nous serons des travailleurs jetables. 

Le drive de supermarché - l'absurdité d'un système et l'aliénation au travail

Les nouveaux emplois sont de plus en plus aliénants, difficiles aussi bien physiquement que psychologiquement. La responsabilité pour la création de ces "bullshit jobs" revient aux employeurs en premier, mais aussi aux gouvernements qui mettent en place des politiques de soutien d'emplois de merde et de culpabilisation des personnes qui ont encore une dignité, et tout autant du consommateur qui choisit de faire ses courses au drive. 

Afin de mieux comprendre ce type d'emploi, on doit aussi se demander qu'est-ce que le drive de supermarché? C'est un système qui peut paraître inoffensif, voire même pratique: cela vous permettrait d'économiser de l'argent, de gagner du temps et même de redécouvrir les courses (!) selon Le Bon Drive [3], Mais en réalité ce n'est qu'un moyen d'affirmer l'assujettissement des pauvres aux "mieux lotis" et des "mieux lotis" au système.

Par exemple, lorsque Monsieur X fait ses courses personnellement, il fait un certain effort et passe du temps pour une tâche qui le sert lui-même. Mais lorsqu'il fait ses courses au drive, il paye effectivement quelqu'un d'autre, Mme Z par exemple, pour faire cet effort et passer ce temps pour une tâche qui le sert lui et non Mme. Mais d'après les dires des enseignes, Monsieur X ne paye pas ses courses plus cher au drive qu'en magasin - or pour les supermarchés le salaire du préparateur de commandes constitue un coût en plus car pour le même prix, auparavant Monsieur X faisait les courses lui même mais aujourd'hui quelqu'un est embauché par l'enseigne pour le faire. Or ce cout supplémentaire sera minimisé au maximum afin de maximiser les profits de l'enseigne. Donc le salaire de Mme Z sera baissé au minimum. Il sera peut-être même subventionné par l'État.

Tout cela pourquoi? Pour que Monsieur X puisse "gagner du temps" qu'il va passer en fait à surfer sur le site web de l'enseigne où il fait ses courses, ou bien sur le site web des comparateurs de prix, qui auront collecté un nombre incalculable de données sur les habitudes de Monsieur X pendant qu'il a acheté en ligne et qui revendront ces données à un prix très cher à diverses entreprises. Tout ce "temps gagné" que Monsieur X va passer en heures supplémentaires non payées dans son job déshumanisant et aliénant à l'entreprise multinationale qui l'embauche, ou au golf avec ses "amis" avec qui il va parler toujours de boulot. Tout cela pendant que Mme Z attrapera une sciatique à force de mettre les sacs lourds de courses dans les coffres des voitures de Monsieurs et Madames X pour à peine un SMIC par mois.

 

 

[1] http://www.atousante.com/aptitude-inaptitude/aptitude-travail-pathologie/lombalgie-mal-dos/lombalgies-tableaux-maladies-professionnelles/

[2] http://www.atousante.com/risques-professionnels/risques-physiques/manutention-manuelle/reglementation-port-charges/

[3] https://lebondrive.fr/

 

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