Politique de l'absurde (1)

Alors qu'en 2015, 12% des français n'avaient jamais utilisé internet, Pôle Emploi propose aux demandeurs d'emploi d'effectuer leurs rendez-vous avec les conseillers par visioconférence. Une manière de plus de culpabiliser les exclus de notre société, car s'ils ne retrouvent pas de travail ce sera encore une fois de leur faute car ils n'ont pas les moyens de participer à ces "rendez-vous conseil".

Il y a quelques jours, quelqu'un de mon entourage a reçu l'email suivant de la part d'une agence Pôle Emploi:

 

« proposition d'une nouvelle modalité de contact par visioconférence

Pole emploi service

Bonjour,
Inscrits comme demandeur d'emploi, nous vous informons qu'à compter du 2 octobre 2017, Pôle Emploi propose une nouvelle modalité de contact : la visio conférence. Pour pouvoir en bénéficier vous devez disposer d'une connexion internet haut débit à domicile, d'un ordinateur ou tablette équipé d'une webcam et pour un confort partagé et pour éviter l'effet Larsen d'un kit main libre. Cette modalité de contact qui a déjà débuté dans d'autres régions a permis d'offrir à ces utilisateurs un gain de temps, des entretiens plus aboutis et sans sollicitation extérieure, un accompagnement plus propice aux évolutions numériques, une relation personnalisée préservée et une confidentialité partagée. Pour plus d'informations et si vous êtes intéressés merci de bien vouloir prendre contact dans un délai de 5 jours avec Mme XXXXX par mail au XXXXXX@pole-emploi.net
Cordialement
L'équipe Pôle Emploi  »

 

Donc pour pouvoir discuter avec un "conseiller" Pôle Emploi, alors qu'on est censé être sans emploi, sans revenu donc pauvre, on doit avoir accès à "internet haut débit à domicile, d'un ordinateur ou tablette équipé d'une webcam". En d'autres mots se permettre de dépenser au moins 25 euros chaque mois pour l'abonnement internet (donc environ 300 euros par an), puis 300 euros pour un ordinateur ou au moins 150 euros pour une tablette. 

Ce genre d'initiatives - dont on peut douter qu'elle soit très efficace pour aider les chômeurs à retrouver un emploi - se multiplient alors même que le gouvernement reconnaît qu'il y a un lien entre numérisation et exclusion des personnes les plus pauvres [1]. Selon Eurostat, en 2015, 12% des français n'avaient jamais utilisé internet [2]. Si pour une petite partie d'entre eux il s'agit d'un choix délibéré, pour une grande partie ce n'est pas un choix, c'est imposé par les conditions de plus en plus précaires dans lesquelles ils vivent [2]. Lorsque vous êtes au chômage, mais vous ne touchez que les 400 euros et des poussières du RSA, et que votre loyer plus charges coûtent quelques centaines d'euros et que vous devez aussi vous déplacer pour trouver un travail et que vous devez aussi vous nourrir, il ne vous reste presque rien à la fin du mois. Parfois on doit choisir entre se chauffer et manger.

Les tenants du capitalisme néolibéral vont rétorquer qu'en bon agent économique rationnel, le chômeur devrait choisir d'investir son argent dans l'ordinateur qui va lui rapporter sur du long terme. Mais le capitaliste néolibéral oublie qu'un être humain a besoin se nourrir, de se loger, de se vêtir, etc. Donc avec quel argent va-t-il se permettre de payer un ordinateur si tout passe dans les dépenses vitales? Car lorsqu'on est au RSA, il ne vous restent pas 300 euros à la fin du mois pour acheter un ordinateur en argent liquide. Le capitaliste néolibéral va alors rétorquer qu'il pourrait payer l'ordinateur en plusieurs fois. Sauf qu'avec le RSA, impossible d'avoir accès à un crédit ou à l'option d'achat en plusieurs fois sans frais.

Tout est donc fait pour que le chômeur soit vu comme coupable s'il ne réussit pas à décrocher un nouvel emploi. Sans parler du style d'écriture des emails de Pôle Emploi qui débutent par des expressions déshumanisantes comme "Inscrits comme demandeur d'emploi". En appelant quelqu'un "demandeur d'emploi", on insinue qu'il/elle demande quelque chose, qu'il/elle mendie. Donc qu'il est un parasite pour la société. Mais personne n'appelle les firmes multinationales et leurs dirigeants qui demandent des subventions pour la création d'emplois, qui demandent des subventions pour payer les salaires, qui demandent des réductions d'impôt... personne ne les appelle des "demandeurs de subvention" ou des "demandeurs d'argent public". Non, on les appelle des "entrepreneurs", des "preneurs de risques", des "créateurs d'emploi". 

 

Tout cela pour dire que ce système est absurde et injuste, et que nous vivons sous la politique de l'absurde. Ceci est le premier billet sur ce thème.

 

 

[1] http://www.strategie.gouv.fr/debats/pauvrete-numerique

[2] http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-internet/20150423.RUE7735/deconnectes-mal-connectes-les-pauvres-du-numerique.html

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