Ces femmes qui agissent contre la cause des femmes

De Polanski à Ramadan

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Je suis une militante féministe et depuis plus de vingt ans je me suis battue contre le patriarcat, l’asservissement des femmes et les religions qui, toutes et sans exception, relèguent les femmes à un statut éternel de mineures, de dominées et de discriminées. Les religions ont marqué le corps de la femme du sceau de la culpabilité honteuse, et l’économie libérale l’a réduit à sa valeur marchande. Avec les religions, on le cache et le moralise pour le dominer alors qu’avec le capitalisme, on le montre et l’ammoralise pour l’exploiter comme un objet. Notre lutte pour l’émancipation, l’égalité et la non-dépendance socio-politico-financière est loin d’être achevée. Je n’ai donc aucune sympathie pour l’islam, en tant que religion institutionnalisée, pas plus que j’en ai pour le judaïsme, le christianisme ou les autres systèmes religieux. Le bouddhisme n’a aussi rien à envier aux religions monothéistes pour ce qui est du statut inférieur de la femme. Je n’ai cependant rien contre les bouddhistes, les musulmans, les juifs et les chrétiens en tant qu’individus croyants.

Je vis aux Pays-Bas depuis 17 ans et j’observe les débats de la société française avec un mélange de consternation et de révolte. Le racisme contre les espaces appelés « banlieues » ou « cités », contre les Noirs, les Arabes et les musulmans qui y vivent s’exprime, partout et sans retenue. Racisme géographique, comme aux temps des colonies, et racisme culturel et religieux. Il n’y a rien de pire que de voir des intellectuels français défendre des idées xénophobes d’extrême droite comme s’il s’agissait d’idées évidentes, naturelles, nobles, respectables, libérales. C’est l’air du temps. Les Pays-Bas n’ont d’ailleurs rien à envier à la France. J’ai cru m’installer dans un pays libre et libéral et j’ai vite désenchanté. Le parfum nauséabond du racisme s’est installé sur l’Europe comme un nuage polluant l’atmosphère. On y respire mal, ça ne sent pas bon. Voilà pour le décor, mais ce n’est pas le sujet.

Je me moque de savoir si Ramadan respectait ou non les principes de sa religion dans sa vie privée, s’il est un tartuffe ou un saint, un bigot ou un éclairé. Sa vie privée n’est pas le sujet. Pas plus que ses idées religieuses ou politiques. Je dois avouer que je l’ai peu lu (à part quelques articles ou vidéos) et je me réserve le droit, avec ce que je pressens, d’une opposition intellectuelle franche, radicale et sans compromission. Je serai la première à combattre ses idées sur le rôle de la religion ou le statut des femmes dans la société. C’est mon combat depuis plus de vingt ans. Ramadan n’est pas un de mes amis.

Je sais que pour être entendue aujourd’hui en France sur « l’affaire Ramadan », il faut commencer par affirmer qu’on n’est pas musulmane, qu’on ne partage pas ses idées et qu’on est son ennemi. La doxa en France c’est que l’individu Ramadan est infréquentable, le diable, un tartuffe musulman, un Arabe pervers, petit-fils d’un intégriste et intégriste lui-même. Il n’a rien d’un intellectuel, c’est un prédicateur arriéré, qui a volé ses diplômes, qui pense peu ou mal, dans une opposition rétrograde aux Lumières françaises et occidentales. Il est la peste arabe et le choléra musulman réunit. Mais ce n’est pas le sujet.

Si le diable est accusé de viol, est-il coupable parce qu’il a vraiment violé ou parce que, puisqu’il est le diable, il est forcément violeur ? J’ai entendu certaines de mes amies féministes affirmer qu’elles détestaient les lynchages, les tribunaux populaires, les condamnations médiatiques, etc, etc, etc. Elles n’aimaient pas que Roman Polansky soit sali et trainé dans la boue malgré le temps passé, le fait qu’il soit juif et le talent incontestable du réalisateur. Ces sentiments sont nobles et troublants. En tant que féministe, il me semble qu’il n’existe qu’une position à prendre entre l’insulte publique et le soutien aveugle : Roman Polansky a-t-il violé ou non ? Si c’est oui, on le condamne ; si c’est non, on le défend ; si on ne sait pas, on cherche les preuves pour se faire une idée. C’est le sujet.

Mes amies féministes qui sont, d’un côté comme de l’autre, si véhémentes dans l’affaire Polanski (ou à propos des autres affaires de viols et de violences sexuelles), n’ont curieusement plus rien à dire dans l’affaire Ramadan. Il n’a pas la bonne couleur, pas la bonne appartenance, pas la bonne religion. Il est trop diable pour être défendable. J’ai une « sainte » horreur des femmes qui exploitent de façon malhonnête notre cause en surfant sur les idéologies dominantes ou les intérêts d’une classe, ou d’une caste. L’actrice Asia Argento ou la journaliste Sandra Muller, qui a lancé #BalanceTonPorc, se sont moquées de nous comme beaucoup d’autres femmes qui ont menti. La cause des femmes a été un prétexte, un instrument, pour faire leur propre promotion, ou pour se venger, ou pour régler un compte. Dans le français que je connais, c’est « dégueulasse » et une féministe qui se respecte doit se faire entendre pour condamner les femmes quand elles mentent, manipulent et instrumentalisent notre cause.

Si l’on se penche quinze minutes sur l’affaire Ramadan, on ne peut qu’être choquées. Les plaignantes se moquent de nous et, par leur silence complice, les féministes françaises soutiennent passivement cette exploitation xénophobe, raciste et politique de la cause des femmes. Une vieillie amie de Montpellier m’a fait parvenir le lien d’un blog avec des informations très choquantes (www.affaireramadan.com). Les « victimes » ont toutes menti, elles complotent leur vengeance depuis dix ans, elles changent leurs versions et, pour trois d’entre elles, elles ont reconnu avoir été manipulées par des ennemis de Ramadan. Certaines ont même monnayé leur témoignage. Les noms des pires ennemis de Ramadan sont dans le dossier et ils semblent tirer les ficelles : Caroline Fourest, Jean-Claude Elfassi parmi les plus connus. Jean-Claude Elfassi est celui qui appelait ses « frères juifs » à quitter la France « infestée » par les musulmans.

Je comprends que des femmes ont pu se sentir bafouées, maltraitées, non respectées par le comportement d’un homme. C’est malheureusement trop fréquent, et très moche. Elles ont le droit de dire ce qu’elles ont ressenti. C’est autre chose que d’inventer des viols et d’instrumentaliser la cause des femmes pour assouvir leur soif de vengeance, ou leur désir de notoriété ou leur cupidité. C’est juste « dégueulasse » et inacceptable. Les femmes qui se taisent, sans chercher à savoir, ou en connaissance de cause, sont les complices de la trahison de notre cause. C’est deux fois dégueulasse. Faire comme si de rien n’était et se taire car, en France, Ramadan est « le diable », « le musulman », « l’Arabe », c’est non seulement trahir la cause des femmes mais aussi tous les idéaux de justice, d’égalité et d’humanisme qui sont les nôtres. Il y a celles qui affirment encore « attendons que la justice se prononce ». Ces mêmes femmes s’époumonent pourtant en parlant de Polanski sans s’intéresser aux décisions du Tribunal. Elles ne font pas confiance au pouvoir ni à la justice quand il s’agit de leurs causes, et soudain elles attendent que la justice politique de la France dise qui est coupable et qui est innocent. Cette formule révèle plus leur lâcheté que leur adhésion aux principes du féminisme. Je n’aime pas les religions, mais je hais la manipulation. Mon féminisme m’a appris à ne pas me taire face à l’injustice, même si la victime est un homme, ou « le diable ».

 

Noémie Musset - Ark

 

 

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