Tariq Ramadan et l'intégrité de la justice française

Depuis maintenant plus de quatre mois, le professeur de l’université d'Oxford Tariq Ramadan croupit dans une prison française, comme Jean Valjean. Traduction de la tribune de Peter Osborne dans The Spectator.

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Il est accusé de viol par plusieurs femmes qui se sont manifestées lors du scandale #MeToo. L’une dit qu’au printemps 2012, dans une chambre d'hôtel à Paris, l’islamologue suisse de renommée internationale : «m'a tellement étouffé que j'ai cru que j'allais mourir». Une autre aurait décrit «des coups au visage et au corps, une sodomie forcée, un viol avec un objet et diverses humiliations, y compris d’avoir été traînée par les cheveux jusqu'à la baignoire et s’être fait uriner dessus».

Si Ramadan est coupable de ces actes méprisables, il doit subir tout le poids de la loi française. Cependant, il doit d'abord  pouvoir se défendre. Or d'importantes inquiétudes suggèrent que tel n'est pas le cas.

Le 2 février, la police a emprisonné Ramadan et l'a privé de liberté sous caution, alors que les investigations n'étaient qu’à leur début. Ils ont insisté sur le fait que s'il venait à être libéré, il pourrait fuir le pays ou contraindre ses accusatrices à abandonner leurs accusations. Pourtant, Ramadan ne semblait pas vouloir agir de la sorte: il était venu en France pour se rendre à la police, sachant parfaitement qu'intimider ses prétendues victimes ruinerait ses espoirs dans n'importe quel procès.

Non seulement cela, mais la police a jeté Ramadan à l'isolement - une indignité habituellement réservée aux criminels, pas aux éminents professeurs d'Oxford. Là, il a jusqu'à récemment été privé d'appels téléphoniques et de visites de sa femme et de ses enfants. Souffrant de sclérose en plaques, il aurait également sombré dans la maladie. Il a été admis à plusieurs reprises à l'hôpital. Son avocat dit qu'il souffre de migraines, d'engourdissement des membres, de crampes sévères, de troubles du sommeil et de la mémoire; et il a désormais besoin d’un déambulateur pour marcher. Son avocat affirme qu'un médecin nommé par le tribunal a, en moins de 20 minutes, contredit le médecin en chef de la prison en le déclarant apte à la détention. De telles défaillances ont poussé le célèbre avocat français Régis de Castelnau à qualifier de "sévère et soutenu" l'abandon de la procédure régulière dans le cas de Ramadan.

Pendant ce temps, Ramadan est catégorique: il est victime d'une campagne de diffamation de la part de ses accusatrices. La semaine dernière, la première fois que Ramadan a été autorisé à comparaître devant les juges (après plus de quatre mois de détention), ils ont rejeté les allégations de la troisième plaignante. L'avocat de Ramadan a qualifié cela d’un "tournant" dans l’affaire. L'avocat évoque également «des incohérences, des mensonges et de sérieux doutes » dans les versions des autres plaignantes. Parmi elles, Henda Ayari, militante féministe, a changé son témoignage concernant la date et le lieu supposés du crime présumé de Ramadan. Bien qu'elle ait déclaré qu'elle avait cessé tout contact avec lui peu de temps après le soi-disant viol, elle aurait envoyé des messages sexuellement explicites à Ramadan, vus par les enquêteurs deux ans plus tard. Une autre, qui est officiellement anonyme et porte le nom de "Christelle", a tenté d'expliquer les contradictions apparentes dans son récit du supposé incident en justifiant auprès des juges: "Je buvais du rhum à ce moment-là".

Tout cela est inhabituel. Ramadan n'est pas le seul homme en France à être accusé de viol suite à la campagne #MeToo. Comme Ramadan, le ministre de l Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, et le ministre de l'Environnement, Nicolas Hulot, font l'objet d’une «mise en garde» (enquêtes préliminaires) sur des allégations de viol et d'agression sexuelle par plus d'une femme. Contrairement à Ramadan, ils attendent leur sort en toute liberté et, suite à de brefs interrogatoires, ont continué à gouverner. De même, David Matthews, beau-père de Pippa Middleton, qui a été accusé d'avoir violé une mineure en France, a été autorisé à retourner au Royaume-Uni en attendant la suite des investigations. Tous les trois nient les faits dont ils sont accusés.

Il semble y avoir un ‘deux poids deux mesures’ à l'œuvre ici. Et il y a bien trop de preuves pour ne pas se demander si Ramadan est traité de la sorte parce qu'il est musulman. "Christelle" a été identifiée comme la fondatrice d'un site internet, à l'origine appelé "Femmes avec Marine", qui dépeint les musulmans comme violents et agressant la civilisation française. Ayari est quant à elle une ex-salafiste qui a publié la semaine dernière un livre intitulé " Plus jamais voilée, Plus jamais violée". Elle s’est servie de cette soudaine célébrité dans laquelle cette affaire l'a projetée, pour s’attaquer aux musulmans, en  tweetant notamment  : "Tous les musulmans ne sont pas antisémites, mais la plupart des actes antisémites sont commis par des musulmans"! Mais elle réserve un mépris particulier pour les islamistes. Elle a tweeté: " Il n'est pas question que l’islamisme prenne la place du nazisme ! Les hommes et les femmes de paix du monde entier, peu importe leurs origines ou leurs religions, sauront s'unir et ils seront la barrière protectrice contre tous les islamistes haineux qui s'attaquent aux juifs! "!

Ramadan n’est pas considéré comme un islamiste. Il est un éminent intellectuel musulman qui insiste sur le fait que les valeurs islamiques et occidentales peuvent cohabiter harmonieusement. Un fait souvent utilisé contre lui, son grand-père a fondé le mouvement des Frères Musulmans. Il dénonce l'islamophobie en France - où le racisme anti-arabe est répandu, la burqa est interdite et la population carcérale est à 70% musulmane - et il critique sans réserve le rôle de l'État français dans ce domaine.

Et cela irrite. Beaucoup de personnalités puissantes le présentent comme une menace qui, plutôt que d'intégrer les valeurs islamiques et occidentales, veut remplacer ces dernières par les précédentes. C'est l'accusation de Caroline Fourest, une polémiste qui a écrit un jour un livre intitulé "Frère Tariq": Le Double Discours de Tariq Ramadan". La défense de Ramadan l'accuse d'avoir orchestré les accusations portées contre lui.

Les politiciens français ont été profondément hypocrites en refusant à Ramadan la présomption d'innocence. Fin janvier, l'ancien Premier ministre Manuel Valls a condamné les "accusations sordides" contre le jeune ministre Darmanin. Deux jours plus tard, il appelle Ramadan "un ennemi de la République et de ses valeurs, un adversaire de ce que la France incarne". Et d’ajouter: "Il appartient à la justice de faire son travail." Les médias n'ont pas fait mieux: Entre autres choses, ils ont répété le mensonge que Ramadan est un citoyen égyptien qui pourrait fuir en Egypte s'il venait à être libéré.

Ce climat politique pourrait expliquer certaines bizarreries dans l'enquête. Pourquoi le dossier de Ramadan a-t-il été transféré de Rouen, où la plainte initiale a été déposée, à Paris, où le procureur en chef est François Molins, non pas un expert en viol, mais éminent expert en contre-terrorisme, connu en France comme "le procureur des Français djihadistes"?

Tragiquement, Ramadan est juste le genre de musulman réformiste dont le président Macron a besoin. Il fait partie d'une génération d'érudits musulmans modérés qui n'ont pas peur de défier les traditionalistes qui disent que les musulmans ne peuvent pas être européens. Je ne dis pas qu'il devrait être épargné par la justice en raison de ses qualifications intellectuelles. Mais la France prétend avoir inventé la liberté. Si elle ne parvient pas à maintenir son bel idéal aujourd'hui, elle décevra sans doute le monde.

C'est pourquoi, avec des universitaires, des journalistes, des politiciens, des chercheurs et des avocats des droits de l'Homme, j'ai signé un appel international pour que Ramadan soit traité équitablement. La Grande-Bretagne, où vit Ramadan et à laquelle il a apporté tant d'érudition, doit soutenir cet appel.

Source : https://blogs.spectator.co.uk/2018/06/tariq-ramadan-and-the-integrity-of-french-justice/

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