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Billet de blog 4 nov. 2021

"Gladiator" de Ridley Scott : la virilité et l'Histoire

Selon Ridley Scott, l'Histoire est une affaire libidinale. C'est ce que suggère son "Dernier duel", sorti en fin d'année 2021, et c'est ce qu'affirmait, au tournant du XXIe siècle, son légendaire "Gladiator". En voici une petite démonstration qui rend hommage à la complexité discursive de ce péplum des temps modernes.

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Au tournant du siècle, Ridley Scott remettait le péplum au goût du jour en réalisant son désormais légendaire Gladiator. Les armures et les bêtes s’entrechoquent au rythme des chorégraphies sanglantes qui, à l’heure du numérique, ne se dansent qu’à contre-temps. Mais ces quelques concessions à la modernité digitale n’écartent pas Ridley Scott de ses classiques. En bon connaisseur du genre, il n’a pas manqué d’orner le front de Russell Crowe d’une petite frange graisseuse, signe fondamental de la romanité hollywoodienne selon Roland Barthes qui ne relève, dans le Jules César de Mankiewickz, pas un seul front dénudé. Il faut croire que la capillarité romaine est des plus strictes. Mais ne nous en étonnons pas, son rôle est essentiel puisqu’il faut bien recueillir la sueur des guerriers éreintés. Et de toutes les têtes huilées, pas une n’est plus mouillée que celle de Maximus, le Général victorieux de Marc Aurèle. Or, face à ce cape suintant, la chevelure de Commode, fils mal aimé de l’Empereur, reste infailliblement sèche. 

Quel est le sens de cette inégale sudation ? La clé de cette petite machine sémiologique est livrée dès la scène d’ouverture où deux territoires s’opposent. Le premier est baigné du sang, des larmes et, oserons-nous le rappeler, de la sueur des soldats romains. Les corps souffrent, ploient et se relèvent aux cris de Maximus. Blood, toil, tears and sweat. Les valeurs militaristes se répondent à quelques millénaires d’écart. Le second est celui d’une voiture cossue que la caméra ne tarde pas à pénétrer pour nous en découvrir les tentures et les fourrures luxueuses. La forêt, qui abritait les Germaniques braillards et gigantesques, offre désormais une houle agréable à ce gynécée roulant dont Commode est l’intrus inquiétant. Do you think he’s really dying ? : ses premières paroles sont celles d’un conspirateur. Mais si l’objet du complot est bien l’éternelle mort du souverain, son espace est déplacé. Trop étroit, trop intime et surtout trop féminin. Dans la sombre roulotte, les matières sont douces et se caressent en parlant de bains chauds. Lorsque des rêves de grandeur y surgissent, leur objet semble tout autant déplacé : The first thing I shall do… when… Is honor him with games worthy of His majesty. L’Empereur est mort, vive le bouffon ! Le frère parricide n’a pas encore rejoint le champ de bataille et pourtant il s’en lasse déjà et ne songe qu’à abandonner les terres barbares pour gagner l’arène des gladiateurs, ou du moins ses gradins où les flèches et les lances n’atterrissent jamais. 

Que de considérations topographiques me direz-vous… et j’en conviens sans difficultés. Il suffit d’observer un peu la filmographie de Ridley Scott pour y trouver cette récurrence de la géographie. Du road (Thelma et Louise) au space (Alien) movie, le personnage scottien évolue dans des espaces hautement problématisés où le cadre ne s’élargit que pour les perdre et ne se resserre que pour les enfermer. Et qu’ils prennent la mesure gargantuesque des État-Unis ou les dimensions claustrophobiques d’un vaisseau, ils deviennent toujours des échafauds prêts à accueillir le condamné. Dans Gladiateur, l’arène a même l’allure d’un autel appelant le sacrifice du héros sans repos. Maximus n’y met pas une sandale sans se courber pour ramasser un peu de sa terre et le spectateur attentif aura bien reconnu le geste accompli sur le champ de bataille germanique. Entre les paumes rituelles du prêtre-guerrier, la boue et la poussière deviennent des matières consacrées. Mais consacrées à quoi au juste ? Sur l’épaule du héros, la marque des dieux se couture de cicatrices profanatrices. Quant au monde des morts, il n’est qu’une réplique fantasmatique, une projection stéréotypée de la campagne italienne. L’Au-delà ici-bas. I will have my vengeance, in this life or the next tonne Maximus, quintessence d’une romanité édifiée en divinité kitsch d’une religion dont la transcendance n’est jamais qu’une nouvelle terre barbare à conquérir. Ce qui nous interroge tout de même sur la possible permanence d’un tel culte de la conquête lorsque la bataille ne se déroule plus aux frontières de l’Empire mais en son épicentre burlesque : le Colisée. Sous les yeux des romains décadents et de leur empereur à la frange sèche, les armures et les chevelures bouclées se muent en costumes et perruques grossières pour que la guerre ne soit plus que le jeu sanglant d’une histoire qui se répète et devient un spectacle cathartique. À son contact, la foule romaine se lave de ses passions grandiloquentes et ne se voue plus qu’aux passions inactives du divertissement.

"Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce."

Marx cite Hegel et le complète, terrassé par la répétition caricaturale d’une Révolution française dont le spectre pesant hante les révolutionnaires de 1848 et les condamne à porter les masques involontairement parodiques de leurs ancêtres. Voilà le sort des âges décadents qui ne forment du présent que sur les ruines mémorielles du passé. Aux pieds des gradins, l’Histoire est aussi impuissante que cet empereur incestueux qui, tout brûlant de désir, peut seulement effleurer les lèvres de sa soeur. Si Commode avait été plus virile, nous n’en serions pas là chuchote Ridley Scott qui se préoccupe peu des anachronismes lorsqu’il autorise cette curieuse apparition du mot queer dans la bouche du très peu latin Proximo. Those giraffes you sold me, they won’t mate. They just walk around eating and not matting, gronde l’entraîneur des gladiateurs qui empoigne les testicules du commerçant et conclut, You sold me queer giraffes. Des girafes infécondes aux combattants comédiens, il n’y a que le pas d’une métaphore troublante qui transforme l’Histoire en principe libidinal de grande échelle. Une métaphore qui se décline et gagne les armes et les membres de nos personnages… Proximo meurt devant l’épée de son affranchissement, véritable symbole phallique hérité de Marc Aurèle. Pour rendre à l’Histoire sa force motrice, Maximus a besoin de son bras musculeux qui délaisse la hache et oppose sa mâle vigueur au pouce impotent de Commode auquel Quintus refusera toute lame de substitution. Shield your sword ! ordonne le légionnaire. L’empereur à la petite verge se contentera d’un poignard qu’il sortira in extremis de son bras défaillant et recevra au creux de sa gorge. Suite et triste fin du César queer. 

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