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Billet de blog 4 mai 2013

Mélenchon : des bons sentiments à des solutions peu crédibles

Après la vague médiatique en faveur de Marine Le Pen qui flambe dans les sondages, voici celle en faveur de Jean-Luc Mélenchon, appelant le peuple à une marche dimanche 5 mai pour une VIème république, contre la finance et l’austérité. Une manifestation de colère du peuple, un cri du cœur, un SOS de souffrance et d’inquiétude face aux crises ? Ou bien un appel à écouter de nouvelles propositions, une politique alternative face aux crises ?

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Après la vague médiatique en faveur de Marine Le Pen qui flambe dans les sondages, voici celle en faveur de Jean-Luc Mélenchon, appelant le peuple à une marche dimanche 5 mai pour une VIème république, contre la finance et l’austérité. Une manifestation de colère du peuple, un cri du cœur, un SOS de souffrance et d’inquiétude face aux crises ? Ou bien un appel à écouter de nouvelles propositions, une politique alternative face aux crises ?

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Extrême gauche et extrême droite

Je ne confonds aucunement l’extrême droite et l’extrême gauche. Reconnaissons au moins ces différences entre les deux extrêmes :
   - l'extrême droite conservatrice sur les valeurs, xénophobe et qui érige des frontières ;
   - l'extrême gauche libérale sur les moeurs, laxiste sur l'immigration.

Cependant je leur reconnais trois points communs :

-          exprimer les émotions, les inquiétudes, les peurs, la colère des gens, de la « France d’en bas » qui ne croit plus en ses élus ni en les élites et réclame « le pouvoir au peuple » ;

-          être dans un posture « anti-système » en voulant renverser la table, employant un langage agressif, dénonciateur, rejetant les torts toujours sur les autres, en désignant sans cesse les coupables : l'Europe, l'Allemagne, la Chine, la mondialisation, la finance, les élites … Méthode de conviction certes plus facile qu’en appeler aux efforts, aux économies, à une vision réformiste de la société et de l’économie ;

-          du point de vue économique, laisser croire qu’on peut continuer à dépenser toujours plus sans rembourser les dettes et en créant facilement de la monnaie, pour le plus grand bonheur du peuple, avec l’augmentation des salaires et des dépenses publiques.

Même si je ne partage pas cette vision des extrêmes ni leurs solutions économiques, je les trouve utiles et salutaires pour exprimer le cri du peuple et pour oser faire des constats souvent justes même s’ils chatouillent les tabous (sur la sécurité et l’immigration pour le FN, sur les dérives de la financiarisation de l’économie, les atteintes au pacte républicain, l’explosion des inégalités dans le partages des richesses pour le Front de Gauche).

Générosité et bons sentiments, valeurs républicaines ...

Comment ne pas être en phase avec la générosité et les bons sentiments de Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il prône « L’humain d’abord » ? Moi-même suis la première à appeler à «La Révolution Humaniste », à dénoncer les dérives de l'argent fou qui corrompt et à demander à remettre l'homme au centre plutôt que l'argent, comme je l’ai écrit dans mon livre, avec une vision proche de celle d'Edgar Morin. Je partage même un diagnostic du modèle de société que Jacques Généreux décrit dans « La Grande Régression », tout en divergeant sur les solutions préconisées …

Comment ne pas être d’accord avec Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il veut introduire des droits civiques dans l’entreprise, y faire prévaloir l’intérêt général, ou encore mettre en place une règle verte visant à ne pas prendre plus à la nature que ce qu’elle peut reconstituer ?

Comment ne pas approuver Jean-Luc Mélenchon dans sa lutte contre la corruption, contre les paradis fiscaux, contre les conflits d’intérêt, pour une juste représentation au parlement (proportionnelle), pour l’indépendance réelle de la justice et des Medias ? François Bayrou dit exactement la même chose, tout en étant plus précis concernant la moralisation de la vie politique.

Mais une fois l’adhésion acquise sur un constat des dérives et dysfonctionnement, sur des valeurs humaines et républicaines, viennent les propositions de solutions, et là comment en juger ? Comment le peuple peut-il vraiment y croire sans approfondir leur applicabilité ?

L'assemblée constituante

C’est séduisant de prôner une « Assemblée Constituante », comme décrite dans L’Humain d’abord par un processus constituant, mettant au coeur l’engagement citoyen et le débat public (page 23) :

[Une Assemblée constituante distincte de la nouvelle Assemblée nationale, ayant pour mandat de rédiger un projet de Constitution nouvelle pour une VIe République, sera élue au suffrage universel, dès 2012. Elle sera élue à la proportionnelle intégrale sans seuil, avec la parité. Les parlementaires en exercice ne pourront s’y présenter et les élu(e)s de la Constituante ne pourront être candidats aux élections suivantes. Les modalités de l’élection et du débat public seront établies après consultation des organisations sociales.

Le texte proposé sera l’aboutissement d’un grand débat public réunissant citoyens, organisations sociales et politiques qui, sous des formes à définir (assemblées populaires, États généraux, forums citoyens, etc.), relayé par les médias, devra permettre au peuple lui-même de s’en approprier les enjeux.]

Mais comment serait désignée démocratiquement cette Assemblée constituante distincte de l’Assemblée nationale même élue au suffrage universel et à la proportionnelle ? Quelle serait sa légitimité ? Et imaginez-vous vraiment le peuple réuni en grand débat public citoyen challenger ce texte décrivant une nouvelle constitution ou alors n’avoir que le choix de l’approuver ou non quel qu’en soit le débat ?

 Le moratoire sur la dette publique et son financement par création monétaire

Sur le plan économique, concernant la dette publique, croyez-vous vraiment qu’un moratoire voire une annulation de la dette (arrêt de payer les créanciers) soit une solution ? La France accuse un déficit primaire de 3% du PIB en 2012, c'est-à-dire que même sans compter les intérêts de la dette publique qu’on arrêterait de payer (économie de 50 milliards d’euros), il nous manque 3% du PIB (60 milliards d’euros soit 15% des recettes de l’Etat) ou encore pour payer nos fonctionnaires, ce qui oblige à emprunter au risque sinon de ne pas les payer, de réduire les rémunérations et retraites des fonctionnaires de 15% ou de plus que doubler l’impôt sur le revenu pour combler le trou. Que nenni réplique le Front de Gauche, car il suffit d’autoriser à nouveau le financement du déficit public de l’Etat à taux zéro par la Banque centrale (BCE) pour continuer de vivre à crédit ! Son argument : si la France est endetté c'est parce qu'elle n'a plus le droit de se faire crédit depuis 1973. Une loi oblige la France à fabriquer de l'argent qu'elle doit rendre avec des intérêts, ce qui n'était pas le cas avant 1973, quand la Banque centrale pouvait prêter directement à l’Etat à taux zéro. Une simulation permet même de dire que si l’on avait continué à le faire, notre dette publique serait bien moindre, car elle est essentiellement constituée de cumul des déficits publics, eux-mêmes gonflés par la charge des intérêts financiers de la dette.


Comme je l’ai déjà expliqué dans cet article « De la vérité des chiffres en économie », un financement de la dette publique par la Banque centrale est de la pure création monétaire (planche à billet) s'il n'est pas accompagné d'une "stérilisation" de la monnaie, c'est à dire d'une diminution de la liquidité fournie au système bancaire notamment par imposition de dépôts non rémunérés des banques auprès de la Banque centrale (mais qui implique une réduction du crédit à l'économie octroyé par les banques). Ce qui se traduit par une dévaluation de la monnaie et en interne par de l'inflation sur l'ensemble des prix, en particulier des prix sur les biens importés (pétrole, gaz, matières premières, électronique et électroménager,...). Donc le pouvoir d'achat des citoyens s'en trouve fortement diminué et au final ce sont eux qui trinquent, en premier lieu les plus défavorisés. On ne fait que reporter le déficit public sur l'ensemble de la population (alors que le déficit public financé par de la dette est un devoir de remboursement des futurs contribuables).

De plus, notre Banque centrale est la BCE, donc l'Etat français ne peut seul décider d'autoriser ce financement, il faut que ce soit acté par l'ensemble des pays de la zone euro et cela reviendrait à dire que les pays non endettés subventionnent les pays endettés au travers du partage de la monnaie car ils subiraient une inflation et une dévaluation de l'euro du fait des autres pays endettés. C'est cela qui est difficilement acceptable par nos partenaires européens dont les finances publiques sont saines. Ils pourraient y être contraints si cela sauve l'euro et si les conséquences sont moindres qu'un éclatement de l'euro, mais on voit bien que la proposition n'est pas près d'être acceptée. Si bien que les tenants de cette proposition peuvent être tentés carrément par une sortie de l'euro, permettant de reprendre notre souveraineté monétaire. Mais là aussi, une sortie de l'euro reviendrait à dévaluer de 20 ou 30% notre monnaie et à renchérir la dette d'autant, avec en prime une forte hausse des intérêts sur les émissions de dettes actuellement indispensables pour payer nos fonctionnaires, ce qui est insoutenable. Et si l'Etat décidait de ne plus rembourser sa dette et de financer le nouveau déficit par la banque centrale nationale, nous aurions l'effet direct sur le pouvoir d'achat de tous les citoyens, sur tous leurs biens importés (de l'ordre de +30% sur le prix de l'essence ou autres biens importés).

Ce n'est donc évidemment pas la bonne solution. Cependant il n'est pas interdit d'envisager un peu d'inflation et de dévaluation de l'Euro avec l'accord de nos partenaires européens, de manière contrôlée, sur un montant limité, ou accompagné d'une stérilisation de la monnaie (mais qui a un impact récessif par réduction du crédit à l'économie).

Et autres propositions trompeuses ...

Il y aurait aussi beaucoup à dire sur les impacts très négatifs qu’auraient sur notre économie et sur nos emplois certaines autres propositions du Front de Gauche, telles que :

-          l’application confiscatoire d’une tranche marginale d’impôt sur le revenu à 100% au dessus de 300 000 euros ;

-          l’interdiction des licenciements collectifs réalisés pour des motifs économiques alors que l’entreprise dégage des bénéfices. Dans un groupe d’entreprises, il peut y avoir des filiales rentables et d’autres non et que l’ensemble dégage un bénéfice mais ne soit pas suffisamment rentable pour faire face à la concurrence, pour maintenir ses fonds propres, pour dégager des ressources pour réinvestir. Il est très difficile d’imposer de telles mesures dans une économie libre et ouverte. Le pendant de telles propositions, pour qu’elles soient crédibles, est un protectionnisme presque total, la fermeture de l’économie, la sortie de l’euro et même de l’Europe. Est-ce cela qu’on veut ?

-          l’amnistie sociale des syndicalistes qui ont enfreint la loi, cassé du matériel public. Est-ce vraiment un bon exemple de justice au motif de la légitimité des combats menés par des syndicalistes pour protéger le collectif de travail que constitue l’entreprise ? Un délinquant qui vole pour nourrir sa famille n’aurait-il pas la même légitimité ?

-          l’immigration qui n’est soi-disant pas un problème (page 21 de l’Humain d’abord). C’est ce genre d’affirmation péremptoire non nuancée qui fait sans doute basculer les couches populaires de l’extrême gauche à l’extrême droite (40% du vote des ouvriers en faveur du FN).

 L'union de la gauche compromise

Enfin, quand Jean-Luc Mélenchon s'oppose au gouvernement en le critiquant plus encore que la droite, ne fait-il pas lui-même le jeu de la division et du renforcement du FN avec lequel il partage une posture de dénonciation et même un diagnostic économique ?

Bien que sur le fond, il ait raison, sur le clivage né entre la ligne politique du Front de Gauche et celle du gouvernement : contre l'Europe, contre l'économie de marché, contre l'assainissement des finances publiques qu'il nomme "politique d'austérité", qui n'engage pas à la mobilisation en faveur des efforts et des réformes nécessaires, ligne en effet incompatible avec celle affirmée par le gouvernement, qui en revanche est proche de celle du Modem de François Bayrou, bien que moins clairement affirmée par peur de déplaire à son aile gauche, d'où l'impression de reniement de certaines promesses de campagne de François Hollande.

La ligne de clivage entre le gouvernement/PS et le Front de Gauche est sur des politiques opposées ou incompatibles en termes économiques (dette publique, retraites, entreprises,...) et de politique européenne. Vouloir reformer une majorité d'union de la Gauche, artificiellement entretenue par des thèmes sociaux comme le mariage pour tous, marquant le clivage avec la droite, ne peut donc conduire qu'à l'échec, aux désillusions, à une politique incohérente qui fait croire qu'elle est à gauche sans l'être.

Une "nouvelle" majorité correspondant à une politique cohérente et réaliste serait plutôt une majorité centrale, qui réunirait 50% du PS (aile social-démocrate) et même 50% des écologistes EELV (alors que 50% se rapprochent du Front de Gauche), le centre (Modem) et 50% de l'UMP-UDI (droite républicaine et sociale), sur des priorités et orientations majeures sur l'Europe, l'assainissement des finances publiques, une stratégie industrielle promouvant les entreprises, la moralisation de la vie politique, sans sacrifier l'écologie ni la justice sociale.

Paul Valéry disait « Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l’opinion. »

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