Entre surenchère libérale à droite et déni de réalité à gauche, repensons l'économie

A l'approche de la présidentielle 2017, les candidatures aux primaires se multiplient, les candidats sortent du bois, avec quelques surprises inattendues comme Jean Lassalle le député marcheur, la nouvelle tête Macron, ou encore le retour sur scène d'Arnaud Montebourg. Mais les projets sont pour le moment décevants, ni entraînants ni à la hauteur des enjeux et des attentes des Français.

D'un côté la primaire à droite rivalise dans les propositions libérales, passant par la baisse des charges et des dépenses publiques et la baisse de protection sociale pour relancer l'économie par une politique de l'offre en faveur des entreprises. Elle est pro-Europe, pour le renforcement de l’euro. 

Même s'ils ne participent pas à cette primaire dite "de la droite et du centre", les centristes s'affichent plutôt compatibles avec la droite dite républicaine, non seulement pour l’UDI qui était déjà en alliance avec la droite mais aussi pour le MoDem, qui a fait équipe commune aux dernières élections municipales, départementales, régionales et avec le soutien appuyé de François Bayrou à Alain Juppé.

De l'autre la gauche (des frondeurs, d’une partie des écologistes d’EELV et du parti de gauche) qui dénonce cette soumission à un modèle économique et social libéral dans la mondialisation, favorisant toujours les plus riches, fondé sur le profit et les inégalités, incapable de gérer le long terme, notamment l'enjeu climatique, la protection de l'environnement et de la santé. Ce modèle brutal de la compétitivité à outrance et de la loi du plus fort engendrant plus d'insécurité, de délinquance, des crises migratoires... Cette vision appelle à une relance économique via la demande, la hausse du pouvoir d'achat et n’est pas très regardante sur l’équilibre financier, le déficit et la dette publique. Elle est aussi de plus en plus hostile à l’Europe et à l’euro.

Le Parti socialiste de gouvernement est entre deux eaux, pris entre son idéal de gauche et la confrontation à la réalité de la compétition économique des entreprises dans la mondialisation. Après avoir reconnu l’économie de marché comme la forme la plus efficace de création de richesse, il applique une politique économique de droite non annoncée dans la campagne présidentielle (40 milliards de réduction de charges des entreprises sans exigence de compensation en création d’emplois), trahissant son électorat, et il essaie de compenser et de faire bonne figure avec des marqueurs de gauche comme l’égalitarisme dans l’éducation, au collège (suppression de l’enseignement du latin et du grec, des classes européennes, bilangues jugées élitistes) comme à l’université (aversion à la sélection pratiquée par certaines universités), de même que les sujets sociétaux (mariage pour tous). Schizophrénie qui va déconcerter son électorat traditionnel, l’électorat populaire des ouvriers et employés tentés par le vote contestataire et populiste du Front national, ainsi que celui des fonctionnaires, des professeurs.

Enfin le Front national, représentant maintenant presque un tiers des électeurs, force équivalente à celle de la droite libérale conservatrice et à celle de la gauche à présent divisée, qui paradoxalement prône une politique économique de gauche, non libérale, protectionniste, et une politique sociétale dite de droite, conservatrice sur les mœurs, identitaire, autoritaire, sécuritaire et anti-migratoire.

Face à ces offres en l’état, aucune ne me paraît bien répondre aux enjeux du moment, tant pour résoudre les problèmes de long terme, comme le risque climatique et écologique, la paix sociale, l’équilibre du monde, que ceux du court terme, du chômage, de l’éducation, de la lutte contre la pauvreté et la précarité.

D’un côté il faut se rendre à l’évidence qu’en France, les entreprises sont dans un contexte moins favorable que les autres entreprises européennes, tant en termes de poids des charges sociales que de rigidité et de complexité du code du travail et des normes administratives. C’était déjà le cas avant la crise financière de 2008 donc ce n’est pas la cause de la crise, mais la France arrive moins bien que les autres à se relever de cette crise dans un contexte plus contraignant. Avec aujourd’hui 58% du PIB de dépenses publiques, taux le plus élevé d’Europe 2ème derrière le Danemark, comparé à une moyenne européenne de 50%, et un taux de prélèvements obligatoires (charges sociales et impôts) de 44%, un des plus forts de l'UE avec Danemark et Belgique), il faut néanmoins nuancer ces chiffres car il comprennent à la fois le coût de la protection sociale, de l’éducation, de la dette et les dépenses de fonctionnement de l’Etat. Or ce sont les trois premières qui expliquent notre position dans le classement. L’école gratuite, l’université très peu coûteuse, et la part obligatoire de la protection sociale notamment de santé et de retraite, ainsi que le coût élevé de la dette (malgré un niveau de taux au plus bas) grèvent le chiffre, ce qui ne signifie pas que les autres pays dépensent moins en dépenses de protection sociale et d’éducation, mais que la part de dépense privée y est plus importante. Comme le rappelle cet article : « En France, les dépenses de l’Etat ne représentent que 22,3 % du PIB, une part très inférieure à la plupart des autres pays d’Europe. Celles-ci atteignent 45,2 % du PIB au Royaume-Uni et 28,6 % en Italie. Seuls des pays très décentralisés (les dépenses passant par le biais des collectivités locales) comme l’Espagne (20,8 %) et l’Allemagne (13,9 %) sont nettement en-dessous. […]  En 2012, le coût des retraites représentaient en France 13,8 % du PIB, contre de 8 % à 11 % dans la plupart des autres pays européens. »

De l’autre côté des analyses faites par des économistes de gauche méritent d’être mieux considérées y compris par des gens de la droite et du centre, pour comprendre l’état du monde et les causes de l’augmentation de la précarité et des inégalités. Citons le livre de Thomas Piketty « Le capital au XXIème siècle » qui démontre que le capitalisme, s'il n'est pas régulé, génère des inégalités grandissantes. Saluons aussi le tout récent livre de Branko Milanovic, ancien chef économiste de la Banque mondiale, "Global inequality : a new approach for the âge of Globalisation" (lire l’article de Marianne). Ce dernier observe une réduction globale des inégalités de revenus au plan mondial mais avec d'un côté la forte croissance des pays émergents, réduisant l'écart entre les pays, qui a fait sortir de la pauvreté des milliards de personnes, et de l'autre côté l'accroissement des inégalités au sein des pays riches, les plus riches ayant capté toute l'augmentation de richesse à leur profit via les profits financiers, avec stagnation ou régression du pouvoir d'achat pour les autres. On pourrait même ajouter que la hausse du coût du logement est insuffisamment prise en compte dans l'indice de prix INSEE, qui le compte pour 14% des dépenses dont 6% pour le loyer, et cet indice est calculé en global et non par tranche de revenu correspondant à des structures de consommation différentes. Ce serait pire encore en rectifiant l’indice comme je l’expliquais dans cet article.

Dans un tout récent article, l’économiste de gauche Henri Sterdyniak, critique le projet économique d'Alain Juppé, vu comme une régression sociale sans pour autant résoudre le chômage. Certains arguments font en effet réfléchir mais sont insuffisants pour invalider les propositions d’Alain Juppé : 

-          l'allongement de l'âge de la retraite (même s'il est justifié pour l'équilibre financier de la caisse) et les suppressions de postes de fonctionnaires (même justifiées pour réduire le déficit public) induisent mécaniquement une hausse du chômage car c'est autant d'emplois non libérés pour les chômeurs actuels ou les jeunes arrivant à sur le marché de l'emploi. Mais cet argument ne suffit pas à invalider la proposition d’Alain Juppé qui veut favoriser la création d’activité et des emplois. Il faut une équation permettant que l'allègement de charges obtenu en faveur des entreprises créé plus d'emplois que ceux qui disparaissent.

-          concernant l'ISF qu’Alain Juppé propose de supprimer pour ne pas voir l’investissement fuir hors de France, Henri Sterdyniak oppose que le patrimoine entrepreneurial est déjà exonéré d'ISF donc l’ISF s’applique surtout au capital investi dans des placements financiers (qui peuvent notamment bénéficier à des investissements hors France et hors Europe) ou à l'investissement immobilier non exonéré par ailleurs. En fait les plus riches ont déjà trouvé la solution pour échapper à l’ISF, être domiciliés hors de France. Ils peuvent néanmoins investir quand même en France malgré tout. La France reste très attractive pour les investisseurs étrangers, donc cet argument de la droite sur l’ISF me paraît illusoire. Ce n'est pas l'ISF qui empêche d'investir en France. Il a simplement tendance à décourager la domiciliation des riches en France, cette expatriation fiscale induisant un manque à gagner de leur impôt sur le revenu et  de rentrées de TVA sur leurs dépenses locales.

-          Le plafonnement des prestations de solidarité n’a pas pour objectif de plonger encore davantage d’enfants dans la pauvreté mais d’inciter les personnes bénéficiaires à trouver plus avantageux le retour au travail que le maintien dans une situation de bénéficiaire de minima sociaux et des avantages associés.

-          La dégressivité des allocations chômage est proposée plus pour réduire le déficit de la caisse chômage que pour inciter au retour à l’emploi. Henri Sterdyniak a néanmoins raison de dire que ce n’est pas le désir de travailler de chômeurs qui fait défaut, mais bien les emplois offerts… 

-          Une hausse de la demande par augmentation du pouvoir d’achat des classes populaires, préconisée par Henri Sterdyniak, relancerait-elle l’économie et créerait-elle des emplois en France ? Si le pouvoir d’achat supplémentaire est consommé en bien d’importation (carburant, textiles, électronique, électroménager, alimentation importée), il ne bénéficie pas aux entreprises françaises produisant en France et ne contribue pas au financement des déficits, aux charges sociales dans le pays. Donc il faudrait flécher ces nouvelles dépenses. Et si cette augmentation de pouvoir d’achat est financée par un déficit, par un coût du travail plus élevé (salaire ou subventions), c’est au bout du compte fictif car se traduit en inflation donc une fausse hausse du pouvoir d’achat.

-          Financer une nouvelle baisse de charges des entreprises par une augmentation d’un point de TVA ne me paraît pas approprié en termes de justice sociale car cela se traduit encore par un transfert des ménages consommateurs vers les entreprises en touchant plus fortement les plus pauvres.

Je ne suis donc pas d’accord avec toutes les propositions d’Alain Juppé mais dans l’ensemble j’approuve sa vision d’équilibre : il veut relancer l’économie par une politique de l’offre tout en préservant notre modèle social, ce qui passe par un retour à l’équilibre des finances publiques, les déficits sociaux n’étant pas durables ; et au remplacement progressif de certains emplois publics par des emplois privés. Il faut préserver notre modèle en le rendant encore plus efficace, plus responsabilisant. Il est nécessaire de trouver un équilibre pour que ce modèle soit assumé à un coût (charges sociales et impôts) moins important pour ne pas trop obérer la compétitivité de nos productions sinon c'est l'emploi qui trinque et le coût de protection sociale qui augmente encore. Le déficit public endémique, qui est financé par de la dette alors que c'est un déficit de fonctionnement et non d'investissement, n'est pas durable, ajoutant un déficit financier dû au coût de la dette qui ainsi se cumule en effet boule de neige. Il suffit que les taux d'intérêt remontent pour qu'on se trouve dans une crise très grave qui risquerait en retour de casser notre modèle social.

Certaines critiques de gauche à l’égard de ses propositions me paraissent recevables et méritent d’être considérées, sans pour autant remettre en cause la logique d’ensemble.

Par ailleurs, je partage le diagnostic fait par les économistes de gauche sur la hausse des inégalités dans la mondialisation, la critique d’un modèle fondé sur le profit et la financiarisation trop poussée de l’économie, mais nous subissons ce modèle, nous ne pouvons ni l’ignorer, ni nous en affranchir par rétablissement des frontières et des barrières douanières, ni par la sortie de l’Union européenne et de l’euro, qui aurait des conséquences pire encore sur notre économie et nos emplois.

Oui il faut combattre l’évasion fiscale avec une meilleure régulation internationale, tant du côté des entreprises que des fortunes privées, ce qui requiert une gouvernance mondiale sur le sujet : taxation du bénéfice des entreprises au prorata de la localisation de leurs activités et de leurs ventes, égalisation de l’impôt sur les sociétés en Europe, de même que contribution sociale et fiscale des revenus financiers plus uniforme.

Et oui, il faut combattre la pauvreté, l’exclusion, la précarité, en préservant les plus fragiles et en leur redonnant une chance d’en sortir, pas seulement avec une aumône, des minima sociaux, mais par une aide, un réel emploi, une utilité sociale, un logement.

Pour créer de l’activité et des emplois, il ne faut pas oublier que 80% de l’emploi privé est entre les mains des PME et des TPE.

Il faut aussi s’ouvrir à une nouvelle économie qui s’annonce, que certains appelle l’ubérisation de l’économie, faite à la fois d’économie de partage, d’achat d’usage d’un service plutôt que de propriété du bien utilisé (voiture, matériel d’équipement, hébergement…) favorisé par internet et la mise en relation des vendeurs ou producteurs et des consommateurs, induisant un déplacement de l’activité vers l’entreprenariat remplaçant le salariat dans certains domaines mais qui ne doit pas se faire au détriment de la protection sociale.

Les projets qui s’annoncent à l’heure des primaires et de l’approche des présidentielles 2017 manquent de propositions sur ces thèmes.

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