Carnet de bord #27 : 104

26 mars, ENCORE LA MORGUE DE LENS
La maltraitance des cadavres après les autopsies avait depuis 2008 fait l'objet d'alertes des familles victimes et de la presse. Aujourd'hui l'affaire est en stand bye en justice, au pénal.
Mais après avoir rencontré l'association des familles, un élu local, après avoir écrit au ministre de la justice, au directeur de l'hôpital, et obtenu un rendez vous avec les victimes au cabinet du Ministre Mercier, il restait à rencontrer l'ordre des médecins du Pas de Calais.
En effet, même si le Procureur avait une première fois débouté les familles car "il n'existe pas dans le code de délit pour ce genre d'actes", il n'en restait pas moins que l'ordre des médecins aurait pu sévir, ou au moins instruire l'affaire.
Ma demande de rendez-vous était restée plus d'un an sans réponse.

Mathilde avait relancé la demande, et cet après midi je recevais le Président et le Vice Président de l'ordre des médecins.

Des faits m'étaient inconnus: seul Monsieur Louvrié avait écrit une lettre de doléances. Il avait refusé la médiation, considérant les médecins incriminés comme d'inacceptables vis-à-vis, et les médecins avaient refusé le rendez-vous, s'estimant insultés par la violence des accusations de Monsieur Louvrié.
Faute de médiation, l'étape suivante est que la plainte soit envoyée à la chambre disciplinaire
Ceci n'avait été fait que très longtemps après ("la veille de votre lettre") dit le Vice Président, soit en 2012 pour une plainte de 2008!
Un rapporteur a été nommé.

La complexité du contexte juridique était grande:
En 2008, à l'époque des faits, les médecins exerçant en hôpital relevaient d'une hiérarchie de la mission de service public, et ne dépendaient pas directement de l'ordre des médecins: c'est donc la DDASS ou le Préfet qui auraient du saisir l'ordre des médecins.
Depuis 2009, et la loi HPSCT (Hopital Patients Santé Territoires) les médecins hospitaliers relèvent directement de l'Ordre. il y a donc un vrai risque que le juge administratif, s'il s'en tient à la loi de la date des faits ou de la plainte, se déclare incompétent.
De plus, les sutures, remise en état du corps, habillage sont la tâche de l'assistant d'amphithéâtre, mais c'est quand même au médecin de superviser.
Enfin, si le corps ne peut être remis en état, le cercueil doit être fermé et scellé avant que n'interviennent les pompes funèbres et que ne revienne la famille. Dans le cas de la femme de Monsieur Louvrié, ce dernier nous dit que le corps était mutilé et le cercueil ouvert.
J'ai alerté les représentants du Conseil de l'ordre sur d'autres cas similaires, avec des preuves photographiques édifiantes: ils n'en ont pas connaissance.
Je leur ai dit mon inquiétude: s'il s'avérait, comme le soupçonnent les familles qu'un ou plusieurs de ces médecins perpétue des pratiques non déontologiques face à des personnes fragiles peu aptes à se défendre (il semblerait que l'un d'eux exerce en milieu hospitalier psychiatrique), il serait urgent d'assurer une veille attentive et de prendre d'éventuelles mesures.
Le Conseil de l'Ordre n'imagine pas que ce soit le cas et se dit rassuré par le fait que les praticiens travaillent en équipe...



Au 104, mardi 27 mars, pour les Scènes Nationales (campagne)

NDLR Ce n'est pas parce qu'on se fait piquer ses sous par Sarkozy, qu'on doit être odieux avec tout le monde!

9 h 30 Passage au crible des programmes des partis. Animation Emmanuel Laurentin (France Culture) Intervenants: Prochasson et Nicolas Bouchaud (artiste)

E.Laurentin :" aucun relief, une impression de déjà vu?"
Prochasson: "effectivement nos politiques ne sont plus cultivés et lettrés comme hier. Maintenant ils sortent de l'ENA. En dehors de Bayrou et Mélenchon, ils ne font de la culture qu'un supplément d'âme."
Bouchaud: "Aucune passion, des mots repris, relus, revus, sauf peut-être Hollande qui dans son discours a parlé de création avant de parler d'éducation."
"C'est la confusion, le clivage droite-gauche est illisible dans les phrases. Personne ne parle des contours des ministères, les différences sont dans les détails: la droite parle de gastronomie dans la culture, Mélenchon de sport, et Bayrou de langues régionales."
Sur les statuts, " le Front de gauche parle de coopératives, les Verts de pluri acteurs, la droite d'emploi permanent, le PS pérennise l'intermittence. Personne ne rappelle la création au coeur du social..."
Là quand même Prochasson cite tout ce que EELV propose.
Boichaud hausse les épaules et persiffle "on en reparlera quand ils seront élus"
Sur HADOPI, ils constatent la place du sujet dans les débats, mais regrettent l'absence d'arbitrage entre liberté des internautes et droits d'auteurs: "les partis ont donc les mêmes principes et sont incapables de choisir!"
Sur les manques: Bouchaud "aucune volonté exprimée en dehors des pages suppléments d'âme"
Prochasson: "Nous payons une façon "catalogue" de faire de la politique. Il n'y a plus de sens. Il y a déconnexion des politiques et des acteurs culturels, hier ils marchaient du même pas, comme Lang."
Bouchaud: "La culture pour tous n'est pas obsolète, les politiques n'ont plus d'intelligence. Ils sont en retard par rapport aux acteurs culturels. Les gens en général sont plus intelligents que les politiques"
Prochasson note que même les Verts et Mélenchon sont prêts à accepter que l'Etat ne soit plus seul à intervenir.
Bouchaud: "j'ai écouté Mélenchon, l'idée de la coopérative me fait penser à JJ Rousseau: toute la cité faisant le spectacle... Mélenchon, il doit être très bon en dansant le Jerk."
Et en positif dans les programmes? Rien, mais rien, ah si chez Hollande une loi en perspective... Et le talent démagogique des phrases de l'UMP après ce qu'ils ont fait.

Voilà, bien sur tout n'y est pas, mais ce fut le ton et le contenu!!!

Après une (très) longue pause, dans laquelle tout le monde se congratulait, la table ronde des politiques a commencé.
Seule présente dès le matin, on m'a demandé de réagir à ce que j'avais entendu: résultat, j'ai perdu mon premier tour de parole sur nos contenus!

Je les ai fait rire en disant que tous les maux dans leur bouche accusaient toujours les "hommes politiques" et que j'aurais pu être sereine...
Ni "lettrée" par de grandes humanités, et même pas Enarque, je me demandais si dans cette enceinte d'orateurs si intelligents, ma parole était recevable... Je leur dis ma tristesse du peu de considération de la démocratie de Bouchaud (encore faut-il qu'ils aient des élus) et de leur peu d'attention dans la lecture des programmes:
La coopération plutôt que la compétition, la culture de tous, avec de la démocratie qui s'appuie sur la diversité, une mission de service public... Cela faisait quand même sens!

Après le temps a été rare, mangé par des interventions trop longues. La salle attendait essentiellement la parole du PS, galvanisée par le numéro spécial de Libération.
Je me suis payée l'UMP qui vantait le CNM, et aussi pour les conflits d'intérêts et l'argent public donné au privé depuis la DGME vers ses consultants.
Sur le rééquilibrage vers les régions, j'ai proposé un gel des constructions en IDF façon philharmonie, et l'obligation de montrer qu'à la subvention d'investissement, s'accroche un plan de financement du fonctionnement.
Sur la démocratisation, j'ai rappelé la nécessité de partir de la culture de tous, comme, par exemple, les filles de Levi's qui ont fini à Avignon (désaccord de Filipetti)
Et aussi la nécessité d'apprendre par l'approche sensible, la rencontre des oeuvres et des artistes dès le plus jeune âge. Et aussi la nécessité de revoir l'audiovisuel, la pub, le fonctionnement du CSA, et de donner des outils de désaliénation par l'éducation à l'image.

Bennahmias pitre, UMP coincé et en milieu hostile, Filipetti attendue, un peu longue, Hayot du Front de gauche excellent... Et en il dit ce qu'il a entendu dans des débats précédents avec lui: bien commun, émancipation et épanouissement, faire lien et transmission...
La colère passée devant les considérations condescendantes entendues (alors que la première journée avait été passionnante et riche en débats) je m'apaise et en reviens à des considérations plus objectives: au fond, c'est vrai, la campagne est plate, sur la culture, et pas seulement sur la culture. L'écologie ne fait pas entendre cette priorité, et ce qui nous distingue est peu audible.
En revanche, l'exercice était falsifié: le prétendu commentaire des programmes ne reposait pas sur une lecture attentive et impartiale. L'aspiration à un temps idéalisé de l'époque Lang, portée par les Scènes nationales dans ce débat, joue le pragmatisme - on sait qui aura le pouvoir et on se moque des autres- et la myopie - on ne lit pas ce que les écologistes ont écrit, qui fait sens et clivage, sur la coopération, la diversité, la coproduction. Drôle de journée, et la perception d'une grande ingratitude pour le travail quotidien et besognieux que nous faisons chaque jour, chaque semaine pour défendre pied à pied les moyens et l'autonomie des acteurs culturels.rPwTKgC_YkBsMwixaUAncV9KTmzxZ_-2LB1Z1-EQFqnLwq4rTiSaxtGMYCjYBNAEKywwAPyeehcB-3W9nYRvpTLse1jeio0WL0hB8k34tJc5Y6yM8Qw


CULTURE: ARTISTE, UN METIER? 

C'est le titre du colloque pour lequel le Sénat a accepté d'ouvrir une grande salle à ma demande.
Les temps changent: autrefois il suffisait qu'un Sénateur parraine un colloque pour que n'importe quel sujet soit bienvenu (au point qu'il y eut même un colloque proche d'une secte) et que la salle soit gratuite. Les lobbies s'étaient d'ailleurs fait profession d'organiser des colloques au Sénat, tantôt pour promouvoir les OGM, tantôt les vaccins contre la grippe, ou encore l'industrie de l'armement ou les vertus de la viticulture...

Maintenant les critères sont plus sévères, et je trouve même que la rigueur frappe avec aveuglement, car cette demi-journée de réflexion abordait des sujets au coeur des préoccupations de la commission culture. Mais les questeurs avaient décidé qu'il fallait payer... Je n'avais pas dit mon dernier mot.

La salle Clémenceau était pleine (environ 250 personnes, essentiellement des plasticiens) et il me fallait ouvrir le colloque...


(discours)

ARTISTE, UN METIER?
“    Cette question existentielle du "métier", je l'ai fouillée dans un autre colloque "Politique, un métier"
Nous n'étions pas du tout dans le même champ. Mais les manières d'interroger l'activité peuvent avoir des points de rencontre:
- la durée
- la rémunération
- les droits sociaux (savez-vous que les élus locaux n'ont pas de couverture sociale?)
- l'avenir
- la passion
- ou au contraire la mercantilisation
- l'autonomie...

ARTISTE, UN METIER?

C'est une question légitime que vous posez dans ce colloque.
Sur la cinquantaine de métiers proposés à la lettre A dans la revue PHOSPHORE, il n'y a pas ARTISTE... Pas plus qu'à la lettre S il n'y a Sculpteur...
Le fichier ONISEP propose "Artiste de cirque, danseur, scénariste, compositeur, et à la lettre A ... Agent d'artiste...
Fouiller les plus de 600 conventions collectives en vigueur n'apporte pas plus de résultats.
En revenir à la définition du "métier" dans les dictionnaires redonne un peu de corps à la proposition: on y trouve les mots:
- activité
- rémunération ou salaire. (là, on s'éloigne du réel...)
- rôle social ( là on est au coeur de la cité, place indispensable de l'artiste).

Votre revue donne à voir mille perspectives du vécu de l'artiste. En transpire en filigrane beaucoup de souffrance. L'art étant à l'avant garde de la société, c'est dire combien celle-ci est en tension.
On y trouve des vers de France Mitrofanoff:

"C'est lever le voile sur un monde intérieur ignoré de nous même,
C'est savoir que l'imaginaire mène à la matière et que la matière renvoie vers l'imaginaire"

Ces mots résonnent avec ceux de Jean Pierre Siméon dans son ouvrage "Ce que signifiait Laurent Terzieff":

    " Rilke savait plus que quiconque que l'art fatigue, qu'il est pour l'artiste et son interlocuteur nécessairement éprouvant puisqu'il leur commande de s'arracher à leur paresse d'être.
Ce qu'il signifiait ainsi, c'est qu'on ne peut pas tricher, qu'il n'y a pas d'art à moindre frais, qu'il n'est pas un calme loisir comme on voudrait aujourd'hui qu'il le devienne en l'incluant dans la cohorte indifférenciée des événements culturels"

Mais dans votre revue les mots de Mitrofanoff sont aussi suivis de ceux de Mario Perniola sur l'Aliénation artistique. Je cite:
"l'artiste aujourd'hui est sorti du ghetto. Il constitue désormais la figure emblématique du capitalisme financier"

Pour avoir déambulé dans la FIAC, j'avoue y avoir ressenti moins d'émotion, eu moins de coups de coeur qu'au salon MAC 2000 de la porte de Champeret... Et, biologiste, cela me rappelait la frénésie spéculative des entomologistes collectionneurs s'affairant autour de chatoyants papillons épinglés et formolés.

De toute manière votre éditorial avait donné le ton, au risque d'un lapsus ou d'une coquille.
Il y est imprimé
"Ils sont les faire-valoir d'une classe qui s'affirme PAS ses liquidités en masse"
Et que faut-il lire?
"Ils sont les faire-valoir d'une classe qui s'affirme PAR ses liquidités en masse"
Ou
"Ils sont les faire-valoir d'une classe qui N'affirme pas ses liquidités en masse?"

Car cela aurait aussi fait sens: il y a de l'argent peu visible dans les circuits de l'art, celui des défiscalisation de Bercy, jolis cadeaux aux entreprises mécènes, alors que le mécénat individuel, plus modeste, moins institutionnel dans ses choix n'est jamais soutenu.

Venons-en au dur, aux revendications légitimes et vitales de ceux qui vous défendent: n'être pas spolié par des pratiques qui tuent les droits sociaux, être partie reconnue et gratifiée de la monstration, voir la loi respectée, cette loi qui consacre les droits d'auteur, moraux et patrimoniaux.
La commission de la culture que je préside depuis octobre 2011 est sans cesse sollicitée sur ces sujets.
Mais elle l'est davantage par les industries culturelles que par les auteurs!
Les droits des musiciens sont mille fois amplifiés par l'industrie du disque.
Ceux des écrivains ne s'entendent que par leurs éditeurs.
Au point que ceux que ceux qui diffusent deviennent artisans et lobbies de textes législatifs contestables comme DAVSI ou HADOPI.
Pour m'être mobilisée sur les droits d'auteur des photographes qui eux, n'ont pas d'industries dédiées et se font piller, j'ai pu mesurer la difficulté de faire valoir leurs droits dans la loi.
Nous n'en sommes qu'à la définition de l'oeuvre orpheline, premier pas en creux de la reconnaissance de la propriété.

Je vous souhaite donc des travaux enrichissants et ne manquerai pas d'en retenir attentivement les préconisations pour nourrir les travaux de notre commission culture.”

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