Carnet de bord #5 : Baptême du feu

Samedi 29 octobreL'ART EST PUBLIC.Les artistes sont dans la rue et ont choisi de déambuler avec des chaises dans Paris pour interpeler les politiques devant le siège de chaque parti.

Samedi 29 octobre
L'ART EST PUBLIC.
Les artistes sont dans la rue et ont choisi de déambuler avec des chaises dans Paris pour interpeler les politiques devant le siège de chaque parti.

Ils commencent par Europe Écologie Les Verts, à 9h30.
Donc pas de grasse matinée ce week-end, TGV à 8 heures et métro pour le 10ème arrondissement.
Il y beaucoup plus d'artistes que de militants, les seuls présents sont ceux de la commission culture. Après un air d'accordéon salutaire pour mettre de l'ambiance, nous voici questionnés sur l'art dans la rue, et la culture en général.
Que dire sinon le décalage entre ceux qui se sont emparés sans entraves de l'espace public: la publicité aliénante, les voitures polluantes, et même les sources radioactives portées par les diagnostiquants de plomb... Et les tracasseries que l'ont fait peser sur ceux qui donnent à voir le monde, sans polluer, sans tuer, sans aliéner: les artistes.
Il faut donner au spectacle dans la rue toute sa dimension dans le temps: le besoin de lieux pour fabriquer le temps fort de la représentation, des résidences d'artistes, des moyens matériels, des spécificités pour la rémunération de l'intermittence créative.
Il faut donner aux artistes toute leur place de passeurs de démocratie, pour faciliter la coproduction des autres réalisations, des autres politiques publiques. Ce n'est pas un luxe, c'est une nécessité pour qualifier le résultat.
Et puis, il y a la fameuse diversité culturelle: d'une part son sens d'exception à la mise en concurrence, grâce à la convention UNESCO: à nous de la faire vivre en évitant la frilosité des collectivités qui cèdent vite à la tentation de l'appel d'offres, ou de l'appel à projets, oubliant les vertus de la subvention transparente, sur critères débattus et partagés.
Il y a aussi la diversité culturelle par la mixité, le métissage, la rencontre, et donc la nécessité de faire vivre une véritable démocratie culturelle qui ne s'arrête pas au périphérique.
Il ne s'agit plus de faire descendre Molière une fois par an, dans un quartier tiré au sort, ni de repérer un rappeur pour le montrer sur TF1 trente secondes au 20 heures. Il s'agit, après la décentralisation équipementière de Malraux et Lang, de faire un effort conséquent pour reconnaître toutes les cultures, toutes les pratiques, leur offrir des moyens de se qualifier, de se diffuser. Et ensuite viendra la rencontre, l'échange, voire le métissage, un autre chemin du local à l'universel.http://www.federationartsdelarue.org/Edito-de-Novembre-2011.html


Mercredi 2 novembre
Arbitrages Conviviaux
9h30: en réunion de bureau de la commission, ma proposition d’un groupe d’étude par formation politique est validée.
Et les thèmes qui seront fouillés pourront, si les membres s’investissent, nous éclairer: patrimoines, éducation populaire, métiers artistiques, pratiques sportives, arts de la scène et de la rue, médias et nouvelles technologies.
Rythmes violents
10h30 : en commission; Il nous faut rendre 81 avis sur les 81 amendements de la majorité, qui a bien l’intention de faire durer le débat sur le patrimoine monumental et son transfert.
Le rythme est si stakhanoviste, les postures si politiques, que la rapporteure de droite craque et démissionne. Le PS refuse de pallier cette défection et me voici rapporteure d’office!
Souvenir tonique
Retrouvailles avec Karima, mon ancienne jeune assistante, désormais Madame La Députée Européenne. C’est quand même un plaisir d’être dans un parti qui rend possible l’ascension si rapide d’une jeune femme de culture française et maghrébine.
Lobbys
Rendez-vous avec le syndicat de la presse des quotidiens Nationaux: doléances sur leurs problèmes de distribution, les enjeux du passage au numérique, l’érosion des aides. J’en profite, puisqu’ils me parlent d’emploi de les interpeller sur les droits d’auteurs trop souvent bafoués des photographes.
Rendez-vous avec la SPEDIDAM, qui défend les revenus des artistes interprètes trop souvent oubliés.
Coup de théâtre!
18h: le Président de la commission des lois, J.P.Sueur fait brutalement convoquer une conférence des présidents.
Heureusement que j’étais sur place.... C’est la télé qui informe, même pas un coup de fil. La réunion est tendue. La majorité veut une prolongation exceptionnelle de son temps de débats sur les collectivités.
JP. Bel et le ministre Ollier débarquent en urgence. Tergiversations. Arguments du gouvernement qui n’auraient pas de ministre disponible en cas de débat prolongé.
Soudain, J.P. Sueur sort un curieux joker : SA prolongation, dans la nuit de jeudi, et vendredi, sera compensée par une prolongation sans limite de... la loi sur le patrimoine de la droite !
J’hallucine. On passe de 4heures contraintes à un temps infini...


Soirée... No concert! J’avais réservé de longue date deux places à la salle de théâtre Sébastopol de Lille pour un concert de Patti Smith. Et bien non, je ne peux pas être là à temps. Mon mari ira seul avec un copain (ravi de cette opportunité). Sniff.


Jeudi 3 novembre
Arme de destruction massive contre la démocratie.
Matinée chargée...Rendez-vous avec Pflimlin de France Télévision, rendez-vous “commission culture” avec l’association des départements de France ADF, rendez-vous avec le nouveau Directeur Général de l’audiovisuel extérieur sinistré par le management de RFI et France Télévision, bureau du groupe Europe Écologie Les Verts où l’on apprend que la majorité supprimerait la réserve parlementaire pour les associations...mais pas pour les collectivités, ce qui me semble une erreur politique, sauf à tout supprimer.
C’est mon baptême du feu...
Proposition de loi sur le patrimoine monumental. Le texte centriste et laxiste a été, en commission, passé au crible de 81 amendements votés avec la majorité de gauche. La rapporteure de droite en a démissionné. Les socialistes n’ont pas voulu nommer un nouveau rapporteur, ne voulant pas palier les lâchages de la droite. Résultats : me voici Présidente ET rapporteure!
Donc, quatre heures de débats aux débuts houleux, avec sur chaque proposition, avis du ministre Mitterrand, qui voudrait bien que l’on n’entrave pas la revente du patrimoine monumental.
Au final, on vote, on gagne. On restaure l’inéliabilité, mais le texte ira en confrontation avec l’assemblée (commission mixte paritaire).
Mais ce n’était que le début des tensions.
Au moment d’entamer le second texte, sur la scolarisation à 3 ans, coup de théâtre.
Le ministre Chatel déclare, avec un sourire narquois, que le gouvernement invoque, pour ne pas débattre, “l’article 40” : ce texte engendrerait des coûts!
Cet article 40 est utilisable sur les amendements... jamais il n’avait été utilisé sur une ppl!
Cela devient une arme de destruction massive contre la démocratie. Son utilisation est inédite... mais on innove parce que c’est un Sénat de gauche...
Rebsamen parle au nom du groupe socialiste. Je parle en tant que Présidente de commission, au travail floué, aux 57 sénateurs et sénatrices méprisés, au texte raisonnable sur le droit à l’école maternelle supprimé.
Peu ébranlé, le Ministre passe en force...
Remarque : Au Sénat, il y a quand même les initiés... et les autres... J.P. Sueur, Président de la Commission des lois, dont le débat était prévu vers une heure du matin, après le notre, était déjà présent avec son dossier sous le bras... à 19 heures...

A 21h25, mon communiqué part à la presse.
vendredi 4 novembre
Pour une première présence sur les bancs des commissions, j'avais été servie: deux lois le même jour, des changements de stratégie de la majorité, Une conférence des présidents pour modifier l'ordre du jour en urgence, et le coup de théâtre vengeur du gouvernement.
Au fond, cela me rappelait 1992, quand on m'avait confié la Présidence de la région Nord Pas de Calais, la majorité aléatoire d'alors nous avait compliqué la tâche, l'opposition était féroce, mes partenaires ne me disaient pas tout, ce qui ne facilitait pas le travail.

Samedi 5 novembre 2011 : Visite au Centre de Rétention Administrative de Lesquin

Je n’avais pas averti de ma visite, je suis accueillie sans problème. Conformément à leurs procédures, le chef de centre est prévenu, qui vient nous rejoindre.

Entrée 11h45.

BILAN DES EFFECTIFS : 21 personnes retenues (dont une femme en zone B, algérienne, arrivée le 3 et en demande d’asile depuis le 4), 12 hommes en zone A

Les nationalités sont variées : Guinée, Cap vert, Albanie, RDC, Mali, Tunisie Cameroun ? Algérie, Maroc, Chine, Mongolie.

Dans la zone famille, le couple de Mongolie (DAVAANYAMBU AZJARGAL) a un enfant de deux ans et demi, enfermé avec eux (une pièce familiale leur est réservée, mais c’est quand même un tout petit qui est là derrière des barreaux, sans lieu végétalisé de promenade, sans régime alimentaire de son âge (bravo les appels d’offres et le service privé homogène de repas). Quelques barres chocolatées sont données par l’administration qui tente de pallier. Ils ont été arrêtés chez eux à Bourbonne les Bains, avec soupçon de vol à l’étalage. Ils refusent de faire appel au TA n’ayant pas confiance. Pas d’interprète. Je peux difficilement échanger quelques mots en anglais avec la jeune femme. En TGI le 7, ils seront, soit libérés, soit prolongés de 20 jours !

ENTREVUE J.KOUKA

En salle particulière. M KOUKA s’étonne que je lui dise qu’au tableau il est répertorié RDC, alors qu’il est du Congo Brazzaville. Il est en forme physiquement, mais moralement consterné du sort qui lui est fait :

En bonne insertion à la Grande Borne (Grigny) il exerce un travail d’animateur dans la paroisse et de facilitateur de dialogue dans les quartiers. Depuis 21 ans il est complètement intégré et a de la famille ici en règle (sœurs).

Il est arrivé le 30/ 09. Le 5/10 le JDL a prolongé de 20 jours sa rétention, puis le 25/10, nouvelle prolongation. Durant ce temps son régime spécifique survitaminé n’a pu être suivi, sinon quelques apports de l’association qui le suit. (Merci à Laurence).

Les conditions précises de son arrestation au péage de Beauvais sont édifiantes. En revenant dans un camion de déménagement vide, de retour sur Paris, après un travail, en vue de trouver un emploi, il voit avant la barrière de péage la police. Ils sont trois. Le conducteur malien, un haïtien, et lui. Personne ne les a dénoncés, ce n’est probablement qu’au délit de facies qu’ils bénéficient seuls d’un contrôle en sortie de paiement, alors qu’il y a plusieurs guichets de passage. Le malien est en règle, l’haïtien n’est pas retenu, lui est emmené.

ENTREVUE SOULEYMANE KEÏTA

Zone A. Entrevue en salle particulière. Signalé comme en grève de la faim par d’autres détenus, Souleymane est très sombre. Il est malien, de Segou. Il est en France depuis 2006, à la recherche de travail pour améliorer la vie de sa femme et de son fils de 5 ans, Lassana, qui sont à Bamako.

Il raconte comment il s’est fait refaire un passeport par correspondance, le sien venant en péremption. Il a envoyé l’argent, et un ami lui a rapporté le document gare du Nord, un vendredi.

Pour lui aussi le mode d’arrestation est édifiant : c’est en venant à la FNAC, avec tous les justificatifs nécessaires (passeport, RIB, fiche de paye) afin de souscrire un abonnement SFR, que la gendarmerie de Creil a débarqué… Jolie France.

Il a vu l’association de suivi du CRA. Son maintien sur le territoire est rejeté. De plus, le juge dit que sa photo sur le passeport ne lui ressemble pas ! (Je connais nombre de français qui seraient bien embarrassés de montrer leur photo de document d’identité pour attester qu’ils y ressemblent bien).

Son désir le plus cher, au vu de la situation bloquée, est de rentrer à Bamako auprès de sa femme et de son fils, plutôt que de rester ici enfermé.

Les forces de police minorent la notion de grève de la faim évoquée par d’autres retenus : beaucoup se nourrissent peu, ne viennent pas au petit déjeuner, et mangent dans leur chambre ( ?)

Sortie : 13h

 

CONCLUSION. Le CRA de Lesquin est toujours bien tenu, relativement spacieux et éclairé. Ce qui est en cause et inadmissible c’est l’arbitraire de ces enfermements, le vécu de chasse à l’homme, le sentiment d’impuissance, d’inconnu devant les délais, et de non prise en compte des parcours personnels.

Les forces de police du centre sont professionnelles, mais elles ne sont qu’exécutantes et ne participent d’aucune prise en compte des situations, attendant les rythmes et arbitrages de la justice.

Le marché donné au privé de certaines fonctions (repas) ne donne aucune souplesse d’adaptation aux situations spécifiques comme les enfants petits.

Le chef de centre a entendu ma demande d’un espace végétal de promenade, indispensable aux petits (mais ils n’ont rien à faire là, et je m’interroge sur ce rôle détestable d’accommoder l’inacceptable). Un magnétoscope avec des cassettes spécifiques va être acquis, plutôt que de ne disposer que du flux tout venant de la télévision.

 

ICI, mon communiqué de presse

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