Carnet de bord #25 : Bretagne et militants

Lundi 20 mars, mardi 21 c'est pour moi la campagne électorale. Pas n'importe où: au bout du Finistère, à cinq heures en TGV de Paris, mais dans un territoire beau et attachant, peuplé de militants courageux.

Lundi 20 mars, mardi 21 c'est pour moi la campagne électorale.
Pas n'importe où: au bout du Finistère, à cinq heures en TGV de Paris, mais dans un territoire beau et attachant, peuplé de militants courageux.

Le programme est à l'image de leur engagement, riche et diversifié.
Les candidates aux législatives sont Magali Deval pour la circonscription de Brest Rural et Gaëlle Rolland Chapelain pour Landerneau, .. Circonscription dite "réservée aux écologistes" par un accord avec les socialistes qui n'y présenteront pas de candidats... Sur le papier! Car on parle déjà d'un maire divers gauche qui serait un candidat dissident.

Deux meetings, sur le bilan de cinq ans de Sarkozysme: j'y raconte les lois successives, leurs effets, mais surtout la méthode qui a prévalu: le Parlement bousculé par la surcharge, les navettes tronquées par l'urgence, les ordonnances, les relectures (nouveau vote demandé par le gouvernement quand le résultat d'un vote ne lui plaît pas), l'article 40 ( qui permet au ministre de refuser un débat et l'organisation d'un vote sur une proposition qui engagerait des dépenses publiques)...
Finalement à relire le fil conducteur, c'est une volonté acharnée de mise en compétition plutôt que de solidarité et de coopération qui a traversé toutes les initiatives: l'école, l'université, les laboratoires de recherche, évalués plus que de raison, classés, hiérarchisés, primés pour les uns, éliminés pour les autres. On est passé de la stimulation à la loi du plus fort, malheur au vaincu, même si ses difficultés reposent sur des handicaps dont, victime, il est considéré comme acteur responsable.
Les dispositifs solidaires, à commencer par le service public n'y ont pas résisté: la retraite, pôle emploi, la sécu, l'école maternelle, l'enseignement, à commencer par les RASED, les maternelles, les classes techniques et professionnelles.
Une rencontre avec la FCPE, la Ligue de l'enseignement, et sud éducation montre la situation locale, aussi ravagée qu'ailleurs.
Les salariés du privé comme du public sont en état de stress permanent, tandis qu'à la DGME Direction Générale de la Modernisation de l'Etat, s'activent des consultants privés prompts à faire la chasse aux fonctionnaires, et à organiser des externalisations et des appels d'offres dont leurs cabinets sont attributaires.
C'est sans doute ce pan nauséabond du bilan qui a été le moins médiatisé et qui est le plus destructeur de démocratie.
Voir le dossier dans Médiapart de Lucie Delaporte

A Brest comme à Landernau ou Landivisiau, je rencontre des professionnels, de syndicalistes, d'artistes, d'associatifs qui m'apprennent beaucoup.
Loin des bilans léchés de France Télévision, je découvre comment sont rémunérés les traducteurs, ceux qui font les sous titrages de l'audiodescription, sans exigence de diplôme, sans convention collective, sans relecture, à des prix de plus en plus ridicules, sous forme abusive de droits d'auteurs.
Au cinéma associatif, je suis interpellée sur le futur du passage au numérique: l'obsolescence programmée et l'éternel renouvellement du matériel.
Nous échangeons sur l'utilisation des écrans pour diffuser spectacles et opéras: rien ne remplacera la qualité et l'émotion collective du vrai spectacle. Et de plus cela va entamer encore plus le temps disponible pour la diversité de la programmation de films.
Dans une SCOP qui se donne pour mission l'accompagnement à domicile de ceux qui ont fait un AVC, ou de personnes atteintes d'Alzheimer, on nous explique l'approche systémique familiale, l'ancrage dans le vécu réel des gens pour retrouver les chemins de la mémoire et de l'orientation, et la rigidité des guichets de financement public: ni médicale, ni ménagère, la mission d'accompagnement peine à se faire reconnaître.
L'esprit régional est évidemment très présent en Bretagne. Présent, mais intelligent et tourné vers l'avenir: écoles bilingues d'immersion en langue bretonne, les classes DIWAN, toujours fragilisées parce que non reconnues par une France qui n'a même pas ratifié la Charte Européenne des langues régionales ou minoritaires.
La cinémathèque locale fait un travail titanesque de récolte du patrimoine et de mise en réseau. Il semblerait qu'ici au moins la télévision locale soit de qualité.
Les artistes sont inventifs: résidences de scénaristes dans les maisons vides des vacanciers et financements de formation sur fonds européens (IPPA), troupes de théâtre en breton (Ar Vo Bragan) 3000 costumes, plusieurs créations par an, amateurs et professionnels mêlés, Danse contemporaine au plus près des habitants (A Domicile).
Partout se posent les questions des impacts de la directive services et des textes européens (paquet Almunia) qui menacent la liberté de subventionner sans lancer des appels d'offres.
Partout l'application de la RGPP fragilise les ressources humaines des DRACS et les artistes n'ont plus de correspondants sur les thèmes précis qu'ils élaboraient avec les services de l'Etat. Le référent a disparu et personne n'a repris le sujet.
On m'interroge sur le droit des auteurs à la formation, sur l'AGESSA, sur la SACD et son mode de collecte.
L'animateur de la salle Ar Vo Bragan s'indigne que des collectivités persistent à construire des salles sans prévoir de moyens de fonctionnement, de telle sorte que quiconque veut les utiliser doit payer tous les coûts, 800 euros, ce qui est vite inaccessible. Le territoire donne l'illusion d'être aménagé, alors qu'il n'est pas en capacité d’être animé.

Les élus de droite comme de gauche soutiennent aveuglément une centrale à gaz à Landivisiau: future pollueuse, consommatrice de carbone fossile, émissive de gaz à effet de serre, prometteuse de coûts indéfiniment enflés, elle n'a pourtant rien pour plaire. Derrière la communication argumentée et défensive de la commune, on sent la patte des lobbies pressés d'avoir leur permis. Pourtant une courbe de la consommation future, qui soutend toute l'argumentation a attiré l'attention des associations: elles veulent en savoir plus. La commune refuse de donner les chiffres. Les associations du collectif GASPARE interpellent la CADA qui somme le Préfet de s'exécuter... Il envoie une lettre révélant que la courbe ne repose sur aucune donnée existante!!!
Je visite la rue Saint Malo, suite de maisons anciennes et typées, devenues squatts réhabilités par les bonnes volontés où des artistes voient défiler des passants guidés par l'office de tourisme, tandis que la ville ne consolide pas son patrimoine. Au coin un café éthique sert des thés et cafés équitables, vend des disques, fait circuler des livres en dépôt et se fait dédommager en monnaie équitable.  

J'y lis au mur une citation d’Eugène Varlin... Je l'accrocherai bien dans mon bureau!
Et j'oubliais, une visite ostréicole sur le débouché d'un Aber. L'exploitante nous montre ses sacs d'huîtres et nous expliquent la forte mortalité des huîtres venant du naissain naturel de la mer. Elle a fait le choix des triploïdes, et du naissain fourni par l'Ifremer, qui meurt moins et donne au bout des trois ans nécessaires des revenus garantis. Elle en nie l'assimilation aux OGM. Elle en vante les coquillages adaptés au goût des consommateurs, non laiteux (forcément puisque ces huîtres ayant plus de chromosomes sont stériles, et n'ont donc pas ces glandes reproductrices gonflées de semence.
Je pense aux visites en Charentes où des ostréiculteurs vantent par des écriteaux sur leurs cabanes les huîtres "garanties non triploïdes".
Celles ci sont effectivement grasses au moment de la reproduction mais elles "délaitent " avant la saison de consommation.

Retour sur Paris. Le TGV démarre à 6 h 30, j'ai un déjeuner avec mes collègues du déplacement à Tindouf pour finaliser l'appel des élus pour les Sahraouis. La France retient son souffle: hier un homme a tué un professeur une fillette et des tout petits devant une école juive.
Meurtre résolu, cruel, sanglant. Qui peut commettre une telle horreur?

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