Pourquoi Manuel Valls se trompe

Les familles roms fuient les actes violents racistes, la xénophobie et la misère. Citoyens européens, les roms devraient avoir la chance de trouver dans les États voisins des conditions d'accueil conformes aux textes européens. La déclaration universelle des droits de l'homme, la loi française qui garantit la scolarisation à tous les enfants, devraient renforcer ce bouclier protecteur.

Les familles roms fuient les actes violents racistes, la xénophobie et la misère. Citoyens européens, les roms devraient avoir la chance de trouver dans les États voisins des conditions d'accueil conformes aux textes européens. La déclaration universelle des droits de l'homme, la loi française qui garantit la scolarisation à tous les enfants, devraient renforcer ce bouclier protecteur.

Des pratiques d’accueil adapté des familles roms existent, portées conjointement par des collectivités, des services de l’État, des associations, des habitants mais aussi des entreprises citoyennes. Mais elles sont trop peu nombreuses.

Et la situation se dégrade parce que toutes les conditions sont créées pour que les tensions s'exacerbent.

Il ne reste aux familles roms que la possibilité d’habiter des campements, qui, lorsque qu’ils sont tolérés, le sont à minima, sans équipement, engendrant des conditions sanitaires déplorables. Lorsque les campements sont “évacués” en absence de solution de relogement, dans le mépris de la circulaire interministérielle du 26/08/2012, la situation des familles roms s’aggrave. Les travailleurs sociaux mobilisés pour la mise en oeuvre inaboutie de la circulaire en sont les témoins meurtris.

Le droit au travail leur est refusé, compromettant toute chance d'autonomie.

Tantôt initiées par des plaintes de propriétaires, souvent institutionnels, tantôt argumentées par des "soucis" de salubrité, les décisions d'évacuation sèment l'angoisse, dispersent voire détruisent le maigre patrimoine, compromettent toute chance de stabilité constructive pour les enfants scolarisés.

Ces expulsions, par la dispersion qu'elles provoquent, rompent les fils ténus de solidarité familiale de la communauté, et brisent les actions sociales associatives.

Elles créent des tensions nouvelles dans les camps existants où tentent de trouver refuge des familles évacuées; ou elles les cantonnent en de nouveaux sites dans des conditions encore détériorées. Ces expulsions en appellent de nouvelles.

 

On sent bien la logique à l'oeuvre place Beauvau : répondre aux élus locaux excédés, ne pas prendre de risque sanitaire ou sécuritaire, et surtout, ne pas donner de carburant à la montée de l'extrémisme droitier.

Les données et variables de la prospective électoraliste et des déclinaisons sécuritaires du devoir d'État donnent une équation à laquelle le ministre de l'intérieur ne trouve qu'une solution, la même que celle de ses prédécesseurs de droite. Avec les mêmes atteintes aux droits. Avec la même faillite. Avec, de plus, la trahison des électeurs humanistes et de progrès qui se sont mobilisés pour la gauche.

La peur et le rejet de l'autre qui engendrent  la stratégie d'expulsions est une spirale dangereuse pour la démocratie.

D'abord parce que les textes sont transgressés par l'autorité même qui doit les faire appliquer.

Ensuite parce qu'il n'atteint aucun de ces buts.

Loin d'apaiser une opinion publique crispée, l'évacuation est toujours l'occasion d'une médiatisation événementielle qui renforce la tension. Elle est suivie d'une dispersion dans la plus grande précarité, qui compromet les équilibres précaires trouvés ailleurs ou fait arriver dans des territoires jusque là non concernés, des familles dans la pire situation de misère. Ce spectacle est hélas "dérangeant": dans un contexte d'insécurité sociale, il génère un réflexe grégaire peu honorable, porteur de rejet. Demain il remplira les urnes d'idées nauséabondes.

La beauté du mythe fédérateur d'une France hier toute en résistance contre le fascisme ne doit pas nous faire oublier comme les replis identitaires , les relents xénophobes, voire les actes racistes violents se propagent à grande vitesse pour peu que le pouvoir donne de mauvais signaux. Entonner la défiance de l'autre et la dénonciation de différences prétendument incompatibles avec l'intégration sur notre territoire, c'est crédibiliser les idées d'un parti qui élimina la gauche du second tour en 2002. Il serait regrettable qu'un ministre de gauche devienne l'artisan d'un tragique de répétition.

 

Une autre image de la France est à portée de main. Lucie Aubrac racontait comment au sortir de la guerre, dans un pays en ruine, on avait su accueillir les migrants, et organiser des cours le soir dans les écoles pour initier au français les enfants italiens et les scolariser.

Et aujourd'hui, du haut de nos 65,7 millions d'habitants, nous serions incapables de loger dans des conditions dignes quelques dizaines de milliers de roms?

Incapables d'entamer des médiations sérieuses pour empêcher que les terrains ne se transforment en dépotoir, et que les enfants ne soient contraints à la mendicité, et les adolescents à l'errance ?

Incapables de faire destin commun, de nous enrichir de leur histoire individuelle et collective, de leur musique?

Incapables de donner un cadre durable aux associations qui interviennent sur le terrain et nouent du lien?

Incapables de nous grandir par la solidarité?

Oui le problème est européen, et tous les moyens de pression doivent être utilisés pour protéger les roms des exactions dans leur territoire d'origine. Mais chacun doit prendre sa part et ne pas oublier que notre devise nationale qui commence par Liberté, Egalité... se termine par Fraternité.

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