La démocratie selon Biden: inclusion, équité et expertise

Le gouvernement de Joe Biden se caractérise par une parité et une diversité inédites, mais aussi, indissociablement, par une forte et longue expertise. C’est une autre manière de tourner la page Trump. Le combat pour l’équité, dans la société américaine, est l’un des objectifs majeurs.

Donald Trump avait une idée fixe : défaire les politiques de Barack Obama, ruiner son héritage. En signant une quarantaine de décrets (executive orders) durant ses dix premiers jours au pouvoir (contre une dizaine pour Trump durant ce même laps de temps), Joe Biden vise lui aussi à casser le projet de société de son prédécesseur. Mais autant ce dernier avait pour but de détruire et de diviser, autant le 46e président souhaite rassembler, ce qui passe avant tout par cibler les besoins des groupes les plus fragiles. Protéger les plus vulnérables pour leur permettre de vivre normalement et donc restaurer leur liberté de travailler, de se loger, de se soigner, de participer au projet national : telle est la volonté affichée du nouvel exécutif américain.

Du renforcement de Medicaid (l’assurance de santé publique pour les plus démuni.e.s) à l’abrogation de la politique dite de « Mexico » (qui coupait les subventions fédérales aux associations internationales pratiquant, ou informant sur, l’avortement), en passant par l’égalité femmes-hommes au travail, par le combat contre les discriminations liées à l’origine dans l’accès aux ressources – dont les traitements contre la Covid-19 –, ou encore par la fin de l’interdiction pour les transgenres de servir dans l’armée, par le fait de redonner un statut juridique aux « Dreamers » (les immigré.e.s arrivé.e.s mineur.e.s aux États-Unis), ou encore par l’arrêt de la construction du pipeline géant Keystone qui mettait en péril les terres des Native Americans : la liste est longue et donne le ton. Il s’agit d’en finir avec les politiques stigmatisantes et discriminatoires de l’ère Trump qui, marquées par l’obsession identitaire, ont clivé, séparé, exclu.

De fortes demandes du terrain

Les attentes des associations féministes, écologistes, de lutte contre la pauvreté et de défense des droits civiques sont immenses. Elles réclament des politiques publiques volontaristes pour combattre discriminations, préjugés et habitudes ancrés, issus notamment d’un racisme systémique et d’un racisme institutionnel (par exemple dans la police et la justice) que les deux mandats d’Obama n’avaient pas diminués. C’est, plus globalement, une demande de politiques d’équité dans tous les domaines de l’action publique. Symone Sanders, la porte-parole de la vice-présidente Harris, a, de fait, rappelé l’ambition d’une approche systémique de ces inégalités, de la part du nouvel exécutif. « L’égalité raciale n’est pas un silo, elle fait partie intégrante de notre politique », explique de son côté Cecilia Rouse, la cheffe du Conseil économique du président. En effet, tout est lié.

Au sein du ministère de la Santé, une « Health equity task force » va être créée sur la Covid, afin que les critères de vulnérabilité (pauvreté, origine, sexe, handicap, territoire de vie, etc.), qui s’entremêlent, soient particulièrement pris en compte dans la réponse sanitaire. Les questions climatiques sont aussi un sujet de justice à la fois sociale, territoriale, raciale et genrée. Le salaire horaire minimum fédéral de 15 dollars vise en particulier les femmes noires et hispaniques mais bénéficiera in fine à tou.te.s les travailleur.se.s occupant des emplois peu qualifiés. La réduction de la pauvreté est par ailleurs vue comme un levier de croissance économique et de productivité : il s’agit de lutter contre le gâchis de compétences, d’innovation et de créativité. La création de conseils scientifiques sur les questions environnementales, technologiques ou encore sanitaires montre que la recherche universitaire sera appelée à jouer un rôle important dans la décision publique au sein de la nouvelle Maison blanche : la compétence, un autre maître-mot pour tourner la page Trump.

Un gouvernement d’expert.e.s

Le gouvernement de Joe Biden comporte un nombre record de femmes et de personnes issues des minorités ethniques. Ce choix a été beaucoup commenté pour sa dimension symbolique et représentative de « l’Amérique telle qu’elle est ». Mais c’est aussi, et inséparablement, un gouvernement d’expert.e.s, de spécialistes des sujets qui vont leur être confiés. Or leur savoir est, entre autres, nourri par l’expertise de terrain. Prenons trois exemples.

Marcia Fudge, ancienne membre de la Chambre des représentants et ancienne présidente du Congressional Black Caucus au sein du Congrès, a été nommée ministre du Logement et du Développement urbain. Elle sera chargée en particulier de l’épineux dossier des Américain.e.s ayant perdu leur logement avec la crise économique résultant de la Covid, et de la lutte contre la discrimination au logement (locatif et foncier) et contre les ségrégations territoriales dont sont tout particulièrement victimes les Noir.e.s. Lorsqu’elle était élue de l’Ohio, comme représentante et auparavant comme maire de Warrensville Heights dans la banlieue de Cleveland, elle s’est particulièrement forgé une expertise sur ce sujet.

C’est aussi le cas de Deb Haaland, qui supervisera un vaste ministère de l’Intérieur, chargé entre autres de l’Aménagement du territoire et des Ressources naturelles. Première Amérindienne à occuper un poste ministériel, elle incarne en outre la reconnaissance d’une expertise d’expérience parce que les Native Americans sont parmi les plus touché.e.s par l’exploitation des sous-sols et la destruction de l’environnement. Deb Haaland a beaucoup travaillé ce sujet mais aussi, en tant que parlementaire, la question des meurtres et enlèvements de femmes autochtones. Le choix de sa nomination répond dès lors à un souhait de légitimité de l’autorité politique auprès des populations concernées.

Le ministère de la Défense sera confié à Lloyd Austin. Premier Afro-Américain à occuper ce poste, ancien général de l’armée de terre, il a d’ores et déjà lancé une enquête sur les programmes de prévention des violences sexuelles dans l’armée, et a déclaré qu’il « ferait tout pour débarrasser les rangs » militaires du suprémacisme blanc (plusieurs soldats sont suspectés de faire partie de ces mouvances d’extrême droite qui ont participé à l’insurrection au Capitole, le 6 janvier dernier). Durant son audition au Sénat, Austin, qui est né et a grandi dans le Sud ségrégationniste des années 1950-60, a déclaré avoir été confronté pendant ses années de service à des cas de crimes racistes, aux États-Unis, de la part de soldats blancs. Il a ajouté que ce racisme était ancré depuis longtemps dans les rangs de l’armée sans que celle-ci ait eu les outils et moyens de le détecter et de le combattre.

Écouter les « voix politiques compétentes »

La pandémie a renforcé l’urgence d’appréhender la société à partir d’une perspective tenant compte des questions de genre et d’origine. Le choix d’un agenda programmatique fondé sur les besoins de toutes et de tous va de pair avec la rupture avec le traditionnel entre-soi dans la prise de décision. Biden vise à faire venir à lui des compétences, des regards sur le monde, qui lui ont permis de l’emporter et qui pourraient l’aider à gouverner efficacement et contribuer à unir le pays.

En prendre acte et le mettre en actes sont une réponse à une demande à la fois de connaissance, de reconnaissance et de participation au bien commun. Ce dont des « voix politiques compétentes », pour reprendre une expression de la philosophe Sandra Laugier. Cesser de confisquer la parole, accepter qu’il y ait d’autres récits, fondés sur des registres divers de connaissances, et les écouter, les concrétiser. C’est une brique de la démocratie Biden, qui a bien entendu ses ennemis et dont la tâche sera extrêmement difficile, mais qui montre au pays et au monde qu’elle a saisi les changements sociaux.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.