Après la Maison blanche, Trump doit entretenir sa «marque»

Battu, Trump doit continuer à faire fructifier sa marque pour conserver une influence dans le parti républicain et en dehors. Le récit de la « victoire volée » par Biden n’est pas près de s’éteindre et la démocratie ne peut qu’y perdre.

Le 20 janvier prochain, quoi qu’il arrive, Joe Biden sera investi 46e président des États-Unis. Donald Trump aura abattu ses dernières cartes sur le plan judiciaire. La Cour suprême, même avec sa majorité conservatrice, ne pourra rien pour lui. Le 6 janvier, le Congrès validera le vote des grands électeurs du 14 décembre dernier. Alors que ses proches collaborateurs, notamment William Barr, le ministre de la Justice, refusent de le suivre dans sa fuite en avant, Trump s’est entouré de théoriciens conspirationnistes issus notamment de QAnon, de pieds-nickelés du droit et d’aspirants politiciens sans scrupules pour poursuivre son entreprise de déni. Certains, comme son ancien conseiller Michael Flynn (que Trump a récemment gracié dans l’affaire russe), envisagent aujourd’hui (en vain) le recours à la loi martiale pour provoquer une nouvelle élection ; d’autres, à l’instar de l’avocate Sidney Powell (elle-même ancienne conseil de Flynn) et de Rudy Giuliani (l’un des avocats de Trump), proposent la saisie des machines à voter dans certains swing states décisifs au prétexte qu’elles auraient été manipulées depuis l’étranger, afin d’imposer par la force la victoire de Trump.

Mais cette tentation du coup d’État ne convainc personne. Elle sert surtout à galvaniser les militants et sympathisants trumpistes. Car c’est désormais la bataille du narrative qu’il s’agit de remporter. Sur Twitter, d’abord, parce que c’est le media le plus immédiatement accessible et mobilisable pour lui (on parle ici de son compte personnel, @RealDonald Trump, autrement dit « le vrai », « l’authentique » Donald Trump, et non du compte officiel @POTUS qui non seulement va bientôt changer de mains mais rassemble presque trois fois moins d’abonnés que @RealDonaldTrump), Trump continue d’écrire que l’élection a été truquée, que des milliers de bulletins ont été ajoutés ou supprimés, que les preuves existent et qu’on les dévoilera un jour (« it’s all documented »), qu’il a gagné « largement » (« in a landslide »).

Trump croit-il réellement que sa défaite dans les urnes résulte d’une fraude massive ? Peu importe, à vrai dire. Ce qui compte, c’est d’imposer le récit de la victoire illégitime de l’ancien vice-président de son ennemi juré, Obama. C’est donc surtout sur le plan de la communication que la résistance, que le combat se jouent à partir de maintenant. Selon ce récit, l’élection de Biden résulterait d’une manipulation depuis l’étranger (Iran, Chine, Ukraine, Venezuela, etc.), elle-même alimentée non seulement par le parti démocrate, mais aussi les activistes socialistes et les médias de gauche, le trucage des votes par correspondance ayant complété le dispositif destiné à faire battre Trump.

La longue réticence des leaders du parti républicain à reconnaître la victoire du candidat démocrate a alimenté cette théorie du complot. La peur de représailles (insultes et menaces proférées par Trump sur les réseaux sociaux, risque de se voir opposer des adversaires lors de futures primaires, voire menaces de mort de la part des supporters trumpistes les plus fervents, comme celles reçues par les élus républicains locaux ayant certifié les scrutins) le dispute au souhait de ne pas s’aliéner le réservoir des 74 millions d’électrices et d’électeurs qui, en 2020, ont donné leur voix à Trump (soit 12 millions de plus qu’en 2016). Or, les trois quarts de cet électorat pense que l’élection a bel et bien été truquée, comme l'ont mis en évidence plusieurs enquêtes d’opinion. En outre, en quatre ans, Trump a réussi à unir le parti républicain derrière lui et le « tient » encore. Il espère ainsi récupérer la manne constituée par les données personnelles des donateurs. Depuis l’élection, il a également levé 250 millions de dollars, dont 60 millions iront au nouveau Political Action Committee (PAC) qu’il a récemment créé, et quelques autres dizaines de millions serviront à éponger le déficit de campagne et à payer ses avocats dans la bataille judiciaire qui s’achève. 

Un trumpisme d’influence... aux dépens de la démocratie

Trump, passé maître dans la diffusion de mensonges et de contrevérités, a déjà fait la preuve de sa capacité à construire et entretenir un récit de l’illégitimité d’un président : en 2010, il était aux avant-postes dans le complot des « birthers » affirmant que Barack Obama n’était pas né aux États-Unis. Comment pourra-t-il entretenir ce nouveau narrative de la victoire volée ? Quels sont les relais dont il dispose, à part ses tweets personnels, aujourd’hui presque systématiquement masqués ou « annotés » par Twitter pour indiquer qu’il s’agit de fausses informations ? Des réseaux sociaux alternatifs comme Parler – dont l’un des propriétaires, Dan Bongino, militant pro-Trump, fustige l’« inquisition numérique » de Twitter – ou encore Gab – créé par un « entrepreneur chrétien », Andew Torba –, ainsi que des chaînes de télévision, telles que OAN (One America News) et Newsmax, plus à droite et plus dociles que Fox News, pourront être mobilisés, et d’autres créés, au risque de la cornérisation. Trump fera-t-il encore des interventions publiques, comme des conférences rémunérées, des interviews, des rassemblements de masse payants ? Une partie de l’argent restant servira-t-il à organiser un contre-événement le 20 janvier, le jour même de l’investiture de Joe Biden, pour capter une partie de la lumière médiatique ?

L’intérêt de Trump est-il seulement de sauver la face, lui qui déteste perdre et divise le monde entre les « gagnants » et des « perdants », de flatter son ego ? Il y a de cela bien sûr. Il y a aussi l’enjeu du business. Trump, c’est avant tout une marque qu’il faut faire fructifier pour faire marcher les affaires. Trump, c’est d’abord une influence, un soft power, l’image d’un homme d’affaires qui se relève de toutes ses chutes. La Trump Organization est par ailleurs profondément endettée et a donc besoin d'argent. Dès lors, quel modèle économique peut-il créer sur ce complotisme d’un Biden fraudeur ? Il a su surfer sur celui des réseaux sociaux (le buzz, le clash, la polémique, les fake news) pour se faire élire et dérouler sa stratégie discursive pendant quatre ans. Il s’est appuyé sur les ressorts de la télé-réalité et des séries pour imposer à la presse mainstream le feuilletonnage de sa politique et le teasing perpétuel (de la non-prolifération nucléaire en Corée du Nord à la propagation du coronavirus : « we will see what we will see »). Hors de la Maison blanche, il lui faudra garder une partie de l'attention des médias afin d'alimenter cette influence, afin de monnayer l’engouement populaire en sa faveur, l’énergie de ses partisans.

L’élection présidentielle américaine de 2020, par sa participation record, constitue une revanche du politique après quatre années de tentatives de destruction des institutions par un président du chaos. Ce dernier est cependant encore susceptible de faire des dégâts considérables à la démocratie : la confiance dans le système politique et l'administration, le processus électoral, la presse, les partis politiques sera sans nul doute affaiblie par les tentatives de Trump de sauver sa peau. Le legs de Trump, c’est une culture politique de la « désillusion », du « nihilisme », écrit The Atlantic. Après la Maison blanche, le chaos, pourvu qu’il survive.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.