Bipartisanisme: le pari risqué de Biden

Joe Biden entend parvenir à des consensus avec les républicains sur plusieurs grandes réformes législatives. Parviendra-il à surmonter des clivages idéologiques anciens mais que les années Trump ont cristallisés ?

Joe Biden l’a dit plusieurs fois lors de sa conférence de presse du 25 mars, sa première en tant que président : l’un de ses objectifs est de mettre un terme à la politique de division à Washington. Il souhaite ardemment que les républicains le rejoignent sur ses grandes réformes à venir. Immigration, infrastructures, emploi, environnement… L’agenda de l’exécutif est chargé, sans compter les réformes dictées par l’actualité chaude : limitation des armes à feu, défense de l’accès au vote pour les minorités. Le dilemme du président et des démocrates est dès lors celui-ci : est-il préférable, politiquement, de voter de grandes lois bipartisanes ou bien de passer les réformes à tout prix, sans l’appui des républicains, puisque la base électorale démocrate les attend ? Devant les journalistes, Biden a renvoyé la balle dans le camp conservateur, qu'il a mis au défi du travail commun.

Le pari du président, c’est notamment de mettre un terme à l’obstruction partisane au Sénat. Ce n’est rien de dire que ce sera extrêmement difficile. Le récent Plan de relance de 1 900 milliards a bénéficié d’une procédure de simplification du vote (une règle nommée « budget reconciliation process ») en raison de l’urgence. Mais cela peut difficilement être le cas pour les prochains projets de loi, notamment celui relatif au projet dit « Bring Back Better » qui rassemblera des articles sur la rénovation des infrastructures (routes, ponts, aéroports, écoles, réseaux d’électricité, etc.), la sauvegarde du climat et la création de dizaines de milliers de nouveaux emplois, en partie financés par de l'argent public, qui y seront directement affectés. 

Le poison du « filibuster »

Il existe en effet un dispositif imposant au Sénat de disposer de 60 voix (les trois cinquièmes), et non de 51 (sur 100), pour adopter une loi, lorsqu’au moins un sénateur ou une sénatrice refuse qu’on l’on mette fin au débat parlementaire pour procéder au vote. Peut alors se mettre en place une tentative d’obstruction de la minorité, tentative appelée « filibuster », qui se caractérise par le fait, pour un ou une élu.e, de parler pendant des heures sans qu’il soit possible de l’interrompre, jusqu’à parvenir à un accord ou bien, s’il est impossible d’obtenir les 60 voix nécessaires, la majorité jette l’éponge et abandonne le texte. Le problème est que la règle des 60 votes est de moins en moins utilisée pour négocier entre les deux camps, et de plus en plus pour bloquer purement et simplement toute réforme voulue par adversaire. Ce que Biden a volontiers reconnu lors de sa conférence de presse du 25 mars, ajoutant que le filibuster était une relique de l’époque, raciste, de Jim Crow, et qu’il prendrait au besoin les mesures qui s’imposent. Mais pour l’heure, il veut croire à des consensus possibles avec le Grand Old Party.

Ce principe de la majorité de 60 pourrait, du reste, être assoupli (il l’a beaucoup été ces dernières années déjà, notamment pour faciliter les confirmations de juges et de ministres), voire supprimé par les démocrates, aujourd’hui majoritaires d’une voix, la cinquante-et-unième, celle de la présidente du Sénat qui n'est autre que Kamala Harris. Et l’on pourrait légitimement penser que c’est dans leur intérêt. Mais ils et elles perdraient alors, si le Sénat re-basculait à droite aux Midterms de novembre 2022, une possibilité de contrer des réformes des républicains (et pourraient moins faire valoir, le cas échéant, des intérêts électoralistes pour leur circonscription auprès du parti démocrate). L'unanimité n'est donc pas de mise pour y mettre un terme, la voix des « contre » étant emmenée par Joe Manchin, le sénateur poil-à-gratter de Virginie-Occidentale, dont on n’a pas fini d’entendre parler.

La politique est désormais extrêmement partisane aux États-Unis, et en particulier au Congrès fédéral, et cela ne date pas de Trump (même si cela s’est aggravé sous sa présidence). Mais alors la conséquence est que beaucoup de réformes risquent d'être bloquées et d'occasionner la colère des électrices et des électeurs (de chaque camp).

Immigration, port d’armes, accès au vote… des divisions partisanes insurmontables

Trois sujets, en particulier, seront scrutés de près. Sur l’immigration, Biden est taxé de laxisme par les républicains qui, cependant, lorsque leur parti avait la majorité au Sénat comme à la Chambre (les deux premières années du mandat de Trump) n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur une loi. En cause : leurs propres divisions entre les chrétien.ne.s humanistes, les libertarien.ne.s, les pragmatiques qui savent que nombre de secteurs économiques comme l’agriculture, le high tech ou les services à la personne ne fonctionnent pas sans les immigré.e.s (y compris clandestin.e.s), et les tenant.e.s d’une ligne identitaro-sécuritaire. Or il faudra bien, un jour, combler le vide juridique concernant les onze ou douze millions de clandestin.e.s qui vivent et souvent travaillent aux États-Unis, et notamment les 700 000 « Dreamers », qui sont arrivé.e.s mineur.e.s avec leurs parents sur le sol américain, y ont fait des études pour certain.e.s et y occupent parfois un emploi. Autant de gens sans véritable statut.

Autre sujet chaud : le libre port d’armes. Même après les massacres, ces derniers jours, d’Atlanta et de Boulder (Colorado), et alors que l’opinion publique est majoritairement en faveur d’une régulation fédérale (contrôle des antécédents psychiatriques et/ou judiciaires, interdiction des fusils d’assaut) que souhaitent Biden et Harris, les élu.e.s républicain.e.s du Congrès ne voteront probablement jamais avec les démocrates en ce sens. 

Et, last but not least, le projet de loi voulu par Biden pour garantir l’accès au vote de tous et de toutes, alors que dans plus de quarante États fédérés, les républicains veulent réduire, jusqu'à interdire, par de nouvelles législations, le vote anticipé, le vote par correspondance ou encore contraindre l’électorat à disposer de papiers d’identité avec photo – tout cela, afin de limiter le vote des minorités ethniques. « From Jim Crow to Jim Eagle », pour paraphraser le président, furieux de telles initiatives (qu’il a qualifiées de « malades » et d’« anti-américaines » le 25 mars).

Pour l’heure, Joe Biden mise sur son expérience passée de négociateur en chef quand il était sénateur et sur le savoir-faire de ses collaborateurs et collaboratrices. Mais il y a longtemps que les couloirs du Capitole ne craignent plus le pouvoir d'un Josh Lyman.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.