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Billet de blog 2 février 2015

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"1945, La Découverte" de Annette Wieviorka

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« 1945, la Découverte » d’Annette Wievioka. Découverte des camps de concentration et d’extermination nazis, à partir du 27 janvier 1945. Date choisie pour commémorer les 70 ans de leur ouverture, par les armées soviétiques et américaines. En hommage aux victimes de la Shoah et des crimes contre l’Humanité. Première lecture et premières réflexions.

Ce livre, fort intéressant, et écrit d’une plume alerte mais simple, a pour point de départ la description au fil des jours, des découvertes que vont faire deux journalistes, au début de l’année 1945, décidant de suivre, avec plus ou moins d’assiduité, l’entrée de l’armée américaine en Allemagne… et dont le témoignage et les observations ont été consignés dans un ouvrage publié en 1951, celui de Meyer Levin, In Search, puis remis en perspective à l’orée des connaissances et informations ultérieures, rassemblées jusqu’à ce jour. C’est, accompagné d’Eric  Schwab, photographe à la recherche de sa mère, une femme juive allemande, que Meyer Levin, journaliste américain, s’embarque dans cette « aventure », celle de la découverte des camps de concentration nazis, qui lui tient à coeur.

Et le livre suit effectivement l’avancée vers l’est des troupes américaines, et l’entrée dans chaque camp, avec la stupeur des découvertes et caractéristiques propres à chacun, leur lieu effectif auprès de grandes villes allemandes, et les milles et une façons et manières qu’ont les autorités américaines de réagir, les armées soviétiques de se comporter, et les unes comme les autres de faire respecter ou du moins organiser un ordre post-nazi, face à l’inimaginable découvert, qui, à chaque fois, requiert d’y réagir à la hauteur de ces découvertes plus que macabres, hallucinantes.

Mais néanmoins, le regard porté en seconde main, sur cette actualité-là, de nos deux journalistes, permet une distance et un écart, un regard second, médiatisé par la distance temporelle, et par l’auteure, au vu des informations postérieures, recueillies, qui ont permis de déplacer le curseur dans l’appréhension de cette réalité hors-norme…  

Une façon parfois « pointilliste » de se positionner, permet aussi à l’auteure d’embrasser cette grande fresque, prise néanmoins au ras du quotidien, éclairée par la perspective historique présente, et incluant des instantanés de réflexion parallèle, sur les comportements des journalistes et des agences de presse, par exemple, toujours à l’affût, comme aujourd’hui, d’un «  sensationnel » ou attachés parfois à des préoccupations corporatistes. Ou encore la proximité de l’installation d’un nouveau camp, le camp de l’Ettesberg, de la forêt mythique où Goethe se promenait en compagnie d’Eckermann !

Tout comme le regard également porté sur les soviétiques permet d’éclairer jusqu’à même les peurs de la population allemande, à leur approche. Ou leur manipulation de la découverte des camps à leur profit. Et d’une façon globale, l’indifférence de tous les dignitaires et responsables, qui vont réagir à chaque fois au coup par coup, et sans prendre la mesure des mesures d’urgence nécessaires. Les internés resteront encore souvent des mois avant de pouvoir quitter leur enfer !

Et puis aussi d’innombrables questionnements perlés comme celui concernant « la hiérarchie des souffrances » !

Tout est dit de l’horreur, des conditions d’esclavage, des tortures, de la déshumanisation au quotidien, de la rencontre avec les survivants décharnés et les images des charniers, de la destruction de masse des juifs déportés, dans les camps d’extermination. Mais aussi les quiproquos et une certaine confusion, longtemps entretenue, entre les divers statuts des différents camps, et les diverses statuts des personnes, en fonction de leur « qualité » de résistants, figures politiques, nationales françaises, de premier plan, ou simples déportés, juifs et tziganes, dont les noms et la destination seront effectivement tus,  et resteront anonymes, comme la destruction des juifs d’Europe de l’Est.

Si l’on plonge donc dans l’univers concentrationnaire nazi et l’ampleur de la destruction, il n’en apparaît pas moins que ceux-ci furent vécus bien différemment selon qu’ils s’agissait d’acteurs «  de premier plan » ou simplement d’inconnus, arrachés à leur vie quotidienne de façon totalement arbitraire, du seul fait d’être juifs, roms ou sintis, et également homosexuels, et qui ont subi majoritairement le massacre de masse et les persécutions, qui rendirent totalement aléatoires l’existence des survivants, retrouvés pour la plupart totalement décharnés. Agonisants sous-alimentés, exténués et déshumanisés.

Mais l’intérêt majeur de ce livre se trouve parfois entre-les-lignes, une façon de lecture seconde, ou d’une lecture en abîme, en creux. Ce qui n’est pas dit saute aux yeux. Et les absents, tout au long de l’ouvrage, sont les millions de juifs d’Europe de l’Est exterminés, qui n’auront jamais eu droit à la parole, et qui, ici aussi, sont absents, par défaut, par leur silence incommensurable. Plutôt nommé par A. Wieviorka comme le fruit d’un désintérêt général. Et de citer Yosef Hayim Yerushalmi, pour qui certains évènements « semblent avoir été oubliés durant de longues périodes… puis finissent par refaire surface. Mais ils ne surgissent pas d’un inconscient collectif. Quand cela se produit, c’est que d’autres facteurs sont entrés en lice. En effet, même lorsque la plupart des hommes « oublient », restent ceux, fussent-ils une poignée, qui se souviennent ».

Oui, une lecture en creux, qui renforce le silence de ceux qui n’ont jamais pu dire l’horreur vécue, et ne le pourront jamais. Un livre qui dresse, néanmoins, une cartographie très précise des différents acteurs de l’époque, des communistes aux sionistes, des résistants aux anonymes, des américains aux soviétiques, chacun pris parfois dans ses petits travers, ceux des jouissances du quotidien qui font perdre temporairement la perspective de l’Histoire, la grande, pour nous ramener aux enjeux quotidiens d’hommes ordinaires, en majorité, même si affrontant soi-disant l’inconnu.

On passe d’Ordruhf à Buchenwald, Auschwitz puis à Dachau, Terezin, en re-parcourant les grandes villes allemandes, Leipzig, Munich, Weimar, et l’on prend conscience de la complexité propre à Auschwitz - un véritable complexe industriel et d’extermination de masse. L’on comprend ainsi que « tout l’espace allemand est ainsi constellé de milliers de camps de toutes tailles », comme l’ont d’ailleurs confirmé les documentaires projetés sur France 2 depuis la semaine dernière, grâce au film de Blandine Klinger, rappelant la grande variété des lieux et des formes de mises à mort. Leur « perfectionnement » progressif par le régime nazi, au fur et à mesure que le temps passe…  Et très souvent l’on mesure l’impassibilité des réactions des soldats devant la confrontation de l’horreur absolue des atrocités nazies.

Sont revisitées aussi des questions importantes, comme celle des conseils juifs qui avaient déclenché de graves polémiques, notamment autour du livre de Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Ou la question de ce qui différencie la victime absolue des absolus bourreaux, avec le regard de Primo Levi, parlant de « zone grise » dans Naufragés et Rescapés.

Peu d’ouvrages sont ici référenciés, le Ian Kershaw de La fin, ou le Jorge Semprun de L’écriture ou la vie, ou alors Raul Hilberg, et encore Jacob Apenszlak, dans Le livre noir des juifs de Pologne. Histoire du martyre des Juifs polonais sous l’occupation nazie, paru récemment en 2013.

Un hommage particulier est rendu au peuple juif, et à la culture yiddish, qui vient de l’est de l’Europe. Et Meyer, par la voix d’Annette Wieviorka, « fait preuve d’une grande lucidité, que la fin de la guerre a aussi sonné le glas du peuple juif comme une force culturelle en Europe ». Un rappel important : le fait que ce n’est que dans les années 80, et face à la montée du négationnisme, que la question des chambres à gaz et de leur réalité, jusqu’alors restée refoulée, réapparaît.

En fin l’exemple de l’hôtel qui a servi à l’époque à accueillir 139 prisonniers de renommée internationale, et dont l’hôtesse de l’époque, apprend-on, voyait, paraît-il, en ce lieu, la « préfiguration de la construction européenne », laisse plus que songeur sur les fondements possibles de l’Europe d’aujourd’hui…

Fallait-il exterminer l’immense majorité des juifs d’Europe centrale et orientale, pour penser construire un jour, sans leur apport culturel et créateur indispensable, une Europe, comme celle que nous pouvons observer actuellement, qui continue sa dérive lente et sûre vers le pire, se privant chaque jour davantage de son humanité perdue, de ses Lumières d’autrefois, pour la plupart, en voie d’extinction, pour se river et s’adosser exclusivement aux dieux de l’argent et de l’obscénité généralisée ?

 Prochainement, une lecture de "De la violence politique au traumatisme" sous la direction de Véronique bourboulon et Eric Sandlarz.

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