El mundo ya no es digno de la palabra
Nos la ahogaron adentro
Como te asfixiaron,
Como te desgarraron a ti los pulmones
Y el dolor ne se me aparta
sólo queda un mundo
Por el silêncio do los justos
Sólo por tu silencio y por mi silencio, Juanelo.
Javier Sicilia
C’est avec ces mots que le poète mexicain Javier Sicilia annonça qu’il allait taire définitivement sa voix poétique, après le massacre de son fils, parmi des dizaines de milliers de victimes collatérales de la « guerre civile » que se livraient depuis des années l’État mexicain et le crime organisé. Pour Paul Celan aussi, et avant lui, le monde n’est plus digne de la parole. Lui, pour qui, la parole poétique ne viendrait que transfigurer l’horreur du monde, qui ne le mérite pas.
Comme c’est sur la question de la possibilité de l’art aujourd’hui, après Auschwitz, que Theodor Adorno tentait d’alerter dans Théorie Esthétique. La toute récente tuerie de Charlie Hebdo nous démontre pourtant qu’il ne faut céder sur rien, ni aux terroristes ni à leurs acolytes, et continuer à user de la liberté de parole, de l’humour et de l’écriture, pour transmettre ce qui doit l’être. Les récentes journées d’étude autour du Génocide du Rwanda, organisés au Mémorial de Shoah, à l’ENS, et à Paris 7, ont démontré comment les jeunes générations affrontent l’histoire à travers des recherches universitaires, mais aussi grâce au recours à l’art, le cinéma ou le théâtre, comme lors de la soirée au Théâtre 1789.
On sait que l’art s’est progressivement émancipé d’avec sa fonction métaphysique originelle, et qu’elle serait « ce qui reste des images cultuelles et magiques après que celles-ci ont perdu leur ancienne fonction transcendante, au terme d’un processus historique de sécularisation. » Th. Adorno posait déjà cette question de l’impossibilité d’écrire un poème après Auschwitz, en 1951 : « Même la conscience la plus radicale du désastre risque de se transformer en bavardage ». Et Paul Celan ne cessera de tenter d’écrire cette épreuve d’un impossible pour la poésie, elle qui est survivante. « Elle a survécu à la production biopolitique dans les camps d’une survie à l’humain, et à sa conséquence ultime, la disparition du langage dans la figure du « musulman », tel qu’en parle G. Agamben dans Ce qui reste d’Auschwitz.
Dans « Vers une langue sans terre »- Adorno et l’utopie de la littérature, Antonin Wiser reprend, dans Cendres, ce qui reste de la littérature, cette question centrale pour Adorno, et encore si actuelle, de nos jours. La poésie, si elle prêtait son concours à la domination sans langage, céderait la place à la barbarie. Et les rues du monde entier viennent de nous prouver avec force caricatures, affiches, et placards, que « Nous sommes tous des Charlie » prêts à défendre la Liberté, celle des citoyens, de la presse, la liberté de parole et de vivre, celle d’écrire aussi, au-delà de toute nécessité.
La psychanalyse aussi, avec Adorno, prend en charge cette question, notamment quand Lacan parie sur le « dit à dire », et non pas sur « ce que le sujet ne peut dire, il doit le taire ». Vieilles apories, de la pensée s’élaborant dans le mouvement de la parole, ou de celle qui différencie le « se taire » du « silence », Taceo et Sileo. Il en est donc de la responsabilité et de l’éthique du sujet de tendre vers ce qu’il a à dire, au plus près de sa vérité. Et comme le disent certains psychanalystes amis, l’art de dessin chez Charb et ses copains, c’était le trait, trait d’humour, mais aussi trait de dessin indélébile, marque et présence de l’art d’interpréter dans l’instantané. L’humour est toujours du côté de la Liberté et ce choix-là est toujours contraire à celui des armes !
D’entrée de jeu, c’est une phrase de Fernando Pessoa qui ouvre le bal, pour les lecteurs, du rapport de la littérature à la vie, explicitant la position de notre auteur. « La littérature, comme toute forme d’art, est l’aveu que la vie ne suffit pas. » Ensuite, dans « Littérature désertée »- le prologue, Wiser se place sous l’égide de Rimbaud, et de son « J’aimais les déserts. » Deux poètes donc, deux univers, deux penseurs, mais d’abord deux chercheurs de vérités intimes.
Partant d’un extrait du livre de Roberto Bolaño, Les Détectives Sauvages, c’est toute une théorie de la collision mortelle entre deux désirs antagoniques qui affleurent chez les personnages du roman, le désir de fuir le réel, et leur désir simultané de réaliser le désir. Et c’est le désert qui lui sert de paradigme, « attirant comme le vide où l’on se précipite », mais également constituant « l’espace blanc du désir ». Partant de ce double sens du mot désert, décliné en « désert du désir », mais aussi en « littérature désertée », émerge alors pour l’auteur cette idée d’une « utopie de la littérature comme l’envers du désert ».
La littérature est d’abord l’effet d’un mouvement d’effacement d’un espace désolé, par la guerre, celle qui l’exila lui et tant d’autres. Mais il existe une autre guerre, qui propage la désertification : c’est la domination. L’échec du réalisme historique, cette réalité faillie, ne fait que redoubler chez Adorno le désir d’un possible, nous dit Wiser, qui soit plus que jamais porté par la pensée, « sans renoncement aucun aux exigences posées par l’idée d’une émancipation véritable ». S’ensuivent des pages admirables sur la littérature, comme « l’intranquillité des textes », et la nécessité de « la suivre dans ses déserts et puiser à ses promesses et à ses déceptions ».
C’est l’idée et la recherche d’une « langue sans terre » qui amena Adorno sur les rives de cette littérature désertée, où se conjoignent « No Man’s Land » et « Utopie » et où la littérature est ainsi prise en étau entre l’échec historique du socialisme existant et le désir d’un avenir dans la littérature, « la réalité des œuvres d’art témoigne de la possibilité du possible ». Et le désert est à la fois mouvant et principe de mouvement : « Il ressemble au paysage toujours recommencé de la littérature ».
Après la liquidation des individus dans les camps, l’utopie adornienne s’installe dans ce « no man ‘s land » pour désirer. Et si l’émancipation se heurte aux limites d’une imagination bridée par la langue des maîtres, face à la désertification - c’est-à-dire à l’uniformisation du monde et la liquidation de l’autonomie individuelle - qui procède d’effets du langage, Adorno répond par une littérature de la désertion. La liberté infinie d’Adorno, son rêve d’une « langue sans terre » est celle d’une littérature déterritorialisée et déterritorialisante. Et « déserter consiste alors à prendre congé, dans le langage, de l’éternel retour de l’identique », et, comme Hölderlin, « aller en étrangers, comme les bienheureux ».
Impossible d’aborder ici toutes les questions finement traitées par Antonin Wiser dans « La langue sans terre ». Une lecture attentive et silencieuse amènera des interrogations et des questions dont on sait qu’elles n’ont pas de réponses.
La philosophie depuis Platon reproche à la littérature de n’être que pur paraître.
N’y a-t-il pas pourtant en elle plus de vérité singulière capable de toucher à l’universel, qu’en un quelconque système philosophique, clos sur lui-même, et qui puise dans une logique exclusivement rationnelle, alors que la littérature, elle, s’abreuve aux sources inépuisables des jeux du langage dans leurs liens à l’inconscient ? Bergson, par exemple, n’est-il pas de ceux qui nous l’a assez prouvé dans ces textes philosophiques, notamment ceux sur la création artistique, par sa façon singulière de faire dériver la philosophie dans le champ du langage, du côté d’une logique et d’un recours au poétique ?
Et si l’auteur se pose à juste titre la question de « Ce qui reste de la littérature ? », après Auschwitz, puisqu’il s’agit de « penser et agir de sorte qu’Auschwitz ne se répète pas », reprenant l’impératif catégorique d’Adorno, dans sa dialectique négative, où il parle de la « zone de l’équarrisseur » comme le nom qui désigne le refoulement de la métaphysique, mais aussi parle des « refuges de l’enfance » comme ceux de l’espoir, avec cette conviction que « l’innocence de l’inutile est le contrepoint du parasitaire », la littérature, après la Shoah, et à l’heure où les derniers témoins disparaissent progressivement, mais aussi face aux barbaries contemporaines, n’a-t-elle pas à prendre en charge l’Histoire, sur le mode fictionnel qui est son mode d’existence, pour rouvrir d’autres possibles de l’acte poétique, au-delà peut-être de ce que tenta désespérément de produire Paul Celan, et dont Primo Levi marqua les limites ?
« La littérature n’est-elle pas le lieu d’enregistrement de l’histoire, avec autant de répliques de ce qui arriva et se poursuit » ?
Le langage a survécu à l’inhumain, il voudrait cependant dire ce qui survit à l’humain. « Le monde est ce qui reste : l’immonde », après le retrait de la parole poétique, dans la douleur qui coupe le souffle. Le monde est donc voué au silence, celui des morts et des poètes : le silence des « justes ». Et ce silence veut rendre justice aux victimes, en s’abstenant d’apporter au monde la consolation du verbe. Il existe en effet un point de douleur qui empêche parfois la voix singulière de continuer, et c’est ce qui se passa pour Celan, en avril 1970. Pourtant, si l’horreur est la voie qui conduit au silence, l’expression de l’horreur par le silence n’est-elle pas néanmoins paradoxale ?
Et si « les artistes du présent, commenous le rappelle Adorno, sont ceux dont les œuvres tremblent encore de l’horreur extrême », l’art ne doit-il pas se faire écriture inconsciente de l’histoire ? S’agit-il de sortir de « la littérature survivante, celle qui parle du non-lieu – à partir et à propos du non-lieu, où la différence entre vie et mort est effacée » ou plutôt, à partir d’elle, et de ce perpétuel enjeu entre « se taire » et « dire », entre silence absolu et nécessité de réenchanter le monde, par la création, d’outrepasser l’éternelle question de la mesure et de la démesure, l’hubris, pour arrimer sur des terres encore inconnues, mais bien vivantes et/ou réjouissantes ? N’est-ce pas en ce lieu, choisir la vie, que trouve à se déployer d’abord toute exigence éthique, pragmatique ou artistique ?
« L’idée de l’effort irréconciliable de l’art, n’est-ce pas la réconciliation, qui est sa fin » ?
Et l'humour dans tout ça ? N'est-elle pas notre plus belle arme contre tous les totalitarismes ?