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Billet de blog 18 février 2015

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De la violence politique...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« De la violence politique au traumatisme ». Errances et Solitudes, publié par les éditions l’Harmattan, en 2007, sur Ce que l’homme fait à l’homme » (en juin 2003), puis « Errances et Solitudes » (en juin 2005).

                                                                               « Depuis lors, à une heure incertaine

                                                                                             cette souffrance lui revient,

                                                                       Et si, pour l’écouter, il ne trouve personne,

                                                                                Dans la poitrine, le cœur lui brûle. »

                                                                                                                                                                                                                                                             Primo Levi

De la somme d’articles contenus dans le livre « De la violence politique au traumatisme ». Errances et Solitudes, publié par les éditions l’Harmattan, en 2007, à la suite de deux colloques qui s’étaient tenus au Centre Primo Levi, à Paris, sur « Ce que l’homme fait à l’homme » (en juin 2003), puis « Errances et Solitudes » (en juin 2005), je voudrais commencer par évoquer Esther Mujawayo, cette femme rwandaise que j’ai eu l’occasion d’écouter à l’ENS, en décembre dernier, lors d’une journée d’étude et de réflexion autour du Génocide au Rwanda en 1994.

D’abord, parce que c’est une femme solaire, resplendissante de joie de vivre et de désir, dans l’après de ce génocide rwandais innommable qui décima toute sa famille - et dont Jean Hatzfeld parle si bien dans un des livres de sa trilogie sur le sujet, «Une saison de machettes », par le biais de son article consacré à la question du viol des femmes qu’elle intitula « Des femmes qui ne se reconnaissent plus ».

De toutes les horreurs auxquelles nous a déjà confrontées le XXe siècle - des guerres répétées et nombreuses, des génocides en divers points du globe, la Shoah comme la marque avec Auschwitz de la destruction systématique et programmée des Juifs d’Europe centrale et orientale, des régimes totalitaires de toutes sortes, de l’Est à l’Ouest de la planète, avec leur lot de tortionnaires inqualifiables – quand des points d’irrémédiable ont été touché chez les êtres humains, après l’innommable, et pour pouvoir envisager de continuer à vivre ou survivre, avec plus ou moins de bonheur,  il est indispensable que les traumatismes et les séquelles trouvent à se surmonter en partie, avec les moyens du bord, et des inventions singulières susceptibles, sinon de dépasser une page d’histoire personnelle terrifiante, du moins d’arriver à négocier avec ces effractions de Réel insoutenable, qui s’est manifesté dans toute sa cruauté, et reste imprimée dans la mémoire de ceux qui les ont vécues.

Concernant le génocide au Rwanda, un des moyens utilisés fût la mise en place des « gaciacia », ces procès publics réunissant sur la place des villages tous les habitants d’un lieu-dit, pour confronter les victimes à leurs bourreaux – alors que celles-ci allaient devoir ensuite cohabiter avec leurs anciens tortionnaires déjà sortis de prison – pour tenter que justice soit faite collectivement, par des prises de parole, même sommaires, mais qui seules étaient capables de restituer une certaine vérité des faits et surtout rendre leur dignité humaine à ceux qui avaient été pourchassés par leurs tueurs, torturés ou violés, dans des mises en scène quotidiennes, proprement macabres, scabreuses et hallucinantes !

Dans l’après-coup de ces histoires ineffables et ineffaçables, inscrites dans la chair des victimes, la reconstruction individuelle passe évidemment par l’accueil et l’écoute d’une parole quasi indicible, et dont le plus souvent seule l’écriture permettra un « sauvetage » nécessaire, comme certains grands écrivains nous l’ont prouvé : les Primo Levi, Imre Kertész ou autre Jorge Semprún. Mais aussi une Esther Mujawayo, avec son amie Souâd Belhaddad, dans leur livre « Survivantes ».

Devenue psychothérapeute, et vivant maintenant en Allemagne, même si elle reste très attachée à sa terre natale et aux beautés de cette nature généreuse et luxuriante, Esther Mujawayo aborde la question du viol de ces femmes devenues ensuite quasiment sauvages et inabordables, qui lui rappellent toujours leur situation présente en ces termes, « je ne suis plus moi-même, je ne suis pas moi, celle que tu vois… » Elle décrit comment, après tant d’horreur, et pour ne pas restées abandonnées à leur sort, elle et d’autres femmes ont décidé de créer une Association.

« Quand, à la fin du génocide, nous nous sommes retrouvées sans plus personne pur nos consoler, il a bien fallu, parce que nous étions prêtes à devenir folles, qu’on retrouve cette consolation quelque part. C’était vital, c’était une question de survie, même si cela peut paraître un peu artificiel. Notre Association est devenue peu à peu cette famille, cette tante, cette fille, cette mère, que nous n’avions plus. »

Ici, chacun est devenu le thérapeute d’un autre, et ceci, «  pour démystifier tout le truc du traumatisme », aidé par le principe de « l’écoute active ».

Face à la folie qui gagnait tout le monde, il était opportun de pouvoir dire et énoncer clairement : «  Non, on n’est pas fou, c’est la situation qui est folle ».

Dafrosa, par exemple, une de ses patientes, avait tout perdu. Elle avait survécu au pire avec « une tristesse à mourir ». Des gens sont allés dire à l’Association qu‘il y avait « une enfant dans les environs qui avait une tristesse qui faisait peur », et elles se sont chargées d’aller la récupérer errante dans la vie.

Là, elle a trouvé quelqu’un pour lui dire : « Tu es quelqu’un Dafrosa, ici tu as une valeur, ici on t’aime, ici on te respecte ».

Dafrosa, qui était alors malade, n’a pas pu être soignée, et elle est morte malgré le désir forcené d’Esther qu’elle vive. Mais avant de mourir, Esther avait réussi à lui faire « hurler comme une bête tout ce qu’elle avait en elle » !

Le viol est toujours une salissure. La salissure effectuée par le violeur ou le tortionnaire devient toujours pour ces femmes, leur faute et leur honte. Alors l’Association les soutient toujours avec ce langage simple : « ce n’est pas à vous d’être honteuses, c’est à eux d’être honteux, ceux qui l’ont fait, c’est à eux d’être punis »…

Je renvoie à l’ensemble des articles de ce livre d’une grande humanité, comme dans l’exemple choisi, mais également d’une grande lucidité et pertinence psychanalytiques, comme dans l’article de Diane Kolnikoff sur « Le viol : de la destruction de l’ humain à la solitude de l’être » ou celui deMarcelo Vinãr, «  Homo Homini Lupus : une destinée inévitable ou comment travailler pour dire non », qui aborde la question de la torture et de la barbarie dans le monde actuel, avec Freud et son Malaise dans la Civilisation.

La terreur, l’agonie, la douleur infinie, le silence indépassable, cet état de dénuement initial, dans la torturemais aussi le regard de l’autre quand ses yeux disent : « Tu es un sous-homme ». Le martyre, l’humiliation… et finalement cette observation glaçante selon laquelle « la torture n’est pas un mal du torturé, c’est un mal endémique de la civilisation »…

Marcelo Vinãr revisite certains auteurs essentiels, parmi lesquels Orwell, Primo Lévi, David Rousset, Robert Antelme ou Imre Kertész, pour nous rappeler, entre autre, que le viol comme la torture, «  dans un contexte de violences politiques, fait taire, isole et  produit un désarroi psychique et physique aux conséquences profondes. »

Si la guerre autorise à faire des femmes «  des butins de guerre », le viol est une arme de guerre et un crime contre l’humanité qui a la triste caractéristique de proliférer sans cesse davantage, dans les guerres contemporaines. Des guerres entre les sexes ? Aussi, malheureusement !

Toutes ces formes d’anéantissement de soi et de destitution subjective fomentées par des situations de violence politique aigue ne font que déréaliser des sujets qui se retrouvent éjectés de leur intériorité constituée, ou la perdent en se déliquéfiant. Avec les ravages que l’on sait, sur les êtres humains, de cette perte d’humanité planifiée à leur endroit…Et cette conviction intime qu’une menace pèse alors très fortement sur notre appartenance à l’espèce humaine…

Bien qu’écrit en 2007, les réflexions que ce livre suscite sur le sujet de la violence politique et du traumatisme sont toujours d’actualité. Et il travaille pour la réhabilitation, la reconnaissance et la tolérance de l’altérité, grâce aux vertus et à la valeur symbolique de la parole.

Dernière citation de Primo Levi, dans Si c’est un homme : « Le sentiment de notre existence dépend pour une bonne part du regard que les autres portent sur nous : aussi peut-on qualifier de non humaine l’expérience de qui a vécu des jours où l’homme a été un objet aux yeux de l’homme. »

Le problème central que posent les génocides, les guerres, et la torture, est le délitement du lien social. Il ne s’agit donc pas simplement de réhabiliter les victimes, mais de s’interroger sur la menace grandissante qui pèse actuellement sur toutes les formes nouvelles de destruction du lien social. Façon d’interroger l’espèce humaine.

Journée Klezmer  à ne pas manquer, aujourd’hui, sur France Musique.

Post-scriptum : elle a raison Marceline Loridans quand elle dit que l’important, c’est de soucier des nouveaux nazis,  ceux d’aujourd’hui !

Plus, un commentaire pris au vol sur cette chaîne de radio, ce matin. « Ceux qui sont le mieux à même de comprendre ce qui se passe en France aujourd’hui, ce sont les Algériens (car même expérience du terrorisme)...

Bonne journée !

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