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Billet de blog 18 septembre 2019

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Dora Maar, du Surréalisme à l'Art Abstrait

Avant que d'être exclusivement épinglée comme la «  muse » et «  maîtresse » de Picasso, vision sommaire et ô combien réductrice longtemps en vogue, l'exposition s'attache à montrer et démontrer que Dora fût d'abord une artiste à part entière, « une femme qui peint comme un homme », dont l'œuvre resta malheureusement longtemps inconnue du grand public .....

Marie Christine GIUST

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

                                                 Dora Maar, du Surréalisme à l'Art Abstrait

                       Dora Maar au Centre Pompidou, c'est d'abord une surprise étonnante, celle de découvrir une œuvre majeure et singulière d'une double artiste, photographe et peintre, qui n'a  rien à envier de fait aux plus grands artistes de son temps !

                       Avant que d'être exclusivement épinglée comme la «  muse » et «  maîtresse » de Picasso, vision sommaire et ô combien réductrice longtemps en vogue, l'exposition s'attache à montrer et démontrer que Dora fût d'abord une artiste à part entière, « une femme qui peint comme un homme », dont l'œuvre resta malheureusement longtemps inconnue du grand public car dispersée à sa mort à Ménerbes, dans le Luberon où elle avait trouvé refuge après les épreuves de la 2de guerre mondiale, pour vivre éloigner des excès et de l'hubris des milieux artistiques parisiens.

                       Dont acte, pour la réhabilitation de cette artiste, photographe surréaliste des années 30, puis peintre abstraite de l'après-guerre, et à l'occasion « femme » : hommage qui lui vaut donc de sortir de la catégorie « œuvre  féminine » dans laquelle encore entre les deux guerres il convenait si souvent de cantonner les œuvres exécutées par des femmes, malgré les apparences et les prétentions aux mœurs libérées des milieux artistiques...

                       D'abord photographe de mode, elle fût très vite reconnue pour son originalité et son esprit inventif, et proche des plus grands : la présence de la maison Chanel dans les mécènes de cette exposition en fait foi.

                       Femme émancipée qui existait  de par soi-même bien avant que de croiser Picasso, et qui avait donc tout droit à l'égalité d'artiste, elle qui, peu après leur rencontre, l'initiera à la photographie et à ses multiples techniques, pour finalement décider après la guerre de s'éloigner de ce personnage truculent, haut en couleur certes, mais qui instrumentalisa jalousement à son seul profit la scène artistique de l'époque, ce qui ne manquera pas d'avoir pour conséquence pour Dora, de reconsidérer a posteriori cette relation, un temps sous les auspices d'un sado-masochisme assumé, comme une épreuve particulièrement cruelle dont elle sortira abîmée et silencieuse. Probablement pour l'avoir idéalisé et placer un temps en position de Dieu le Père...comme quand bien plus tard  Paul Eluard la demandant en mariage après sa séparation d'avec Gala, elle lui répondra : «  Après Picasso, seulement Dieu ! ».

                       Proche des surréalistes, elle participa aussi très tôt à la résistance. Son passage par l'Argentine dans sa prime jeunesse et sa parfaite connaissance de la langue espagnole l'avait rendue sensible à la situation en Espagne, rejoignant la lutte contre le franquisme et le fascisme montant. On lui doit d'avoir intéressé Picasso dès 1937 aux questions politiques. Dora fût ainsi l'instigatrice de l'œuvre la plus originale et connue mondialement de Picasso, Guernica, dont elle photographiera les 10 étapes successives de son élaboration par Picasso !

                       Après avoir débuté des études d'art décoratif (à peu près la seule formation artistique permise aux femme dans les années 20), elle choisit la photographie, aussi comme gagne-pain. Et intégrera très vite le monde de la mode et ses plus grands noms, non sans faire montre d'une grande originalité et inventivité comme le révèle la photo de couverture du Catalogue de l'Exposition, avec cette vue d'une femme en tenue de soirée toute en strass et dont l'aspect « star » est signifié par l'étoile brillante argentée posée à la place de sa tête.

                       Entourée des intellectuels, écrivains, poètes et artistes peintres de son temps, appartenant tous au mouvement surréaliste, et en majorité des hommes, elle s'émancipe très tôt par ses questions sur le « féminin », sur les femmes, sur la représentation des corps nus, sur l'érotisme, etc, à un moment où elle croise Bataille, avec cette mise en lumière nouvelle des corps des femmes,    que met en évidence la première partie de l'exposition Dora.

                       Publicités et photos de mode envahissent les revues de mode comme celles d'art, avec la femme au shampoing, ou celles en maillots de bain ou en tenues de soirée, des divas et des stars, comme référé ci-dessus, ou encore, dans un goût surréaliste affirmé, des femmes posant devant des portes en fer forgé (pour Patou) ou devant des chandeliers géants ( pour J. Heim). Ou encore ce visage dédoublé avec son masque. Et puis un superbe portrait, quasiment un double d'elle-même, Dora, où, à l'image des visages décomposées de Picasso, une femme affiche un visage totalement clivé en deux.

                       En maillots de bain ou dans l'eau, ces nouvelles égéries s'adonnent au plaisir de corps abandonnés à de nouvelles jouissances du quotidien. C'est d'abord leurs corps en liberté et leurs parures extravagantes que Dora dévoile, les libérant autant des corsets de naguère que des carcans conservateurs...

                       Certaines de ses amies les plus proches, comme Jacqueline Lamba et « Assia, sublime modèle », lui offrent la possibilité d'expérimentations plus audacieuses et plus intimes dont une revue comme Beauté Magazine sera friande, mettant en valeur «  ses regards érotiques » sous le titre de « Pour lui plaire ». Assia, bien plus qu'un modèle nu, est perçue comme «  l'expression d'une sexualité féminine » qui s'est découverte et affirmée en s'affranchissant des préjugés de l'époque. Faut-il y voir l'influence ou la proximité de figures comme Bataille ou Lacan qu'elle croise alors ?

                       « Sa nudité (Assia) est la scène d'une exploration de l'Inconscient » écrit Alix Aget dans le Catalogue, face à la photographie de son corps dédoublé qui émerge du jeu de l'ombre de son propre corps sur la surface du mur.

                       Dora multiple dans la photographie les facettes de ce qu'elle offre au regard des autres à partir de ses «  regards érotiques » à  elle.

                       Puis elle s'engage, avec les milieux intellectuels de la résistance des années 30, dans la lutte contre la montée du fascisme et déplace radicalement son regard centré d'abord sur le corps, et ce monde d'apparence, de futilité et du luxe, pour le centrer sur d'autres aspects de la condition humaine, plus pesantes mais aussi plus proches du quotidien de millions de gens de par le monde.

                       A Barcelone, Londres et Paris, elle traque la misère, la pauvreté, le dénuement, mais aussi l'insolite, l'étrange... toujours avec le même regard acerbe, pointant maintenant la cruauté de la condition humaine par temps désenchantés. Elle croise alors des Clouzot, réalisateur de Le Corbeau, Marcel Zahar proche du milieu « art déco », Pierre Kiéfer avec qui elle ouvre un atelier, Louis Chavance, dont elle sera un temps la compagne, et Jacqueline Lamba, qui sera l'amie pour toujours... rejoignant l'esprit du Front populaire autour des figures d'un Renoir ou d'un Prévert avec «  Le Crime de Mr Lange », ou l' »Appel à la Lutte » et « La Contre-Attaque », toujours pour s'opposer au fascisme.

                       Apparaissent alors des photos de figures populaires : marchands ambulants, vendeurs de marché et de foire, charcutiers qui tous révèlent leurs conditions de vie misérables, comme les habitants de Barcelone ou ceux de la zone de Paris..., mettant néanmoins en pratique les techniques qu'elle a apprise dans l'Académie d'André Lhote.

                       L'insolite et l'étrange, voire le monstrueux et l'inquiétant transparaissent dans toute son œuvre photographique, quel qu'en soit le motif. Dora, qui fût toujours regardée avec insistance dans son enfance, par sa mère et dont le père l'incitait à regarder à Buenos Aires l'édifice Miradora, équivoque de «  mira Dora ! », comme le souligne si justement Dalila Arpin dans son livre « Couples célèbres, Liaisons Inconscientes ». Dora pour qui la question du regard/regardé est centrale, questionne l'étrangeté de l'Autre ou du monde, en miroir... Elle, la fille d'architecte croate, née d'un couple mixte, émigré en Argentine dans sa prime enfance, et qui passera toute sa vie traversée par la pluralité des langues entendues et apprises, au-delà la lalangue maternelle française.

                       Dora, « personnage freudien » par son constant questionnement de « l'inquiétante étrangeté », la sienne d'abord, en miroir ensuite, dans son regard au 2d degré ?

                       Dora, « personnage lacanien » par son questionnement percutant, au cœur de l'univers surréaliste, du corps, du féminin et de l'érotique... ?

                       Il n'est que voir les  photos d'aveugle ou musiciens aveugles de Barcelone,... à la mode d’un Bunuel ! Ou ces Lords anglais, insolites, alignés sur un banc à Londres... Ou encore des mendiantes recroquevillées dans de vieilles couvertures pour se protéger du froid....Ou encore ce « Portrait d'homme », la cigarette au bec. Portraits qui tous impressionnent et rappellent l'intensité d'un Cartier-Bresson, d'un Rony Willys ou d'un Man Ray, qui nous sont plus familiers et connus... Jusqu'à ces personnages grimaçants, rappelant la proximité de la Laideur d'avec la prétendue Beauté, son envers.

                       Loin d'un traitement du quotidien par l'anecdotique, le détail choisi, pointé et relevé par Dora rehausse toujours d'autant son questionnement sous-jacent ou inconscient. Une femme ose questionner le féminin, l'érotisme, le désir... Et prend pour motif les femmes, et leur érotisme...Une femme observe d'autres femmes avec sensualité et les photographie, tout comme les peintres les peignent, tel un Bonnard, par exemple...

                       Inhabituel, pour le moins ! Nouveau regard, mais aussi nouveau droit à la curiosité face à l’Autre sexe. Oui, Dora est une grande photographe, sublime même. La multiplicité de son regard et de ses points de vue tisse progressivement la pluralité de son œuvre photographique, à l'image de cette femme-araignée vieillissante, des hommes à la casquette ou même de ce bébé enveloppé dans une laine d'où surgit un papillon … Autant de représentations d'un monde quotidien, toujours empreint d'impressions hyper vivantes, captant un point de grande authenticité, ou révélant un non-vu donc non-existant...Photos saisissantes d'émotion.

                       Loin de s'en tenir à la simple vision d'un monde amoindri, sa capacité poétique se mobilise toujours pour construire des photomontages surréalistes, art dans lequel elle excelle comme lorsqu'elle utilise des monuments historiques tels les Ponts Mirabeau et Alexandre III pour leur faire dire quelque chose d'autre, la bizarrerie du quotidien ou la magie de la rue, comme ici celle de l'amour, par exemple :

                                               «  Sous le pont Mirabeau coule la Seine

                                                          et nos amours

                                                   Faut-il qu'il m'en souvienne

                                               La joie venait toujours après la Seine »

                                   Dora a un regard acéré et sardonique, bien dans l'esprit du surréalisme d'un côté, et sa poésie transparaît dans des vues de rue sous la pluie ou des  plans plongeants sur une enfilade pavée...Un homme disparaissant quasiment dans des égouts londoniens, en voulant y mettre le bras... Etc

                       En réalité, Dora est restée méconnue du grand public tant comme photographe que  comme peintre, car, après la guerre, elle s'est retirée du milieu parisien, et s'en est allée « se  cloîtrer » dans le Lubéron, vivant loin de l'agitation, dans l'introspection et le silence d'où émergera l'ultime partie de son œuvre, dévoilée dans les dernières salles de l'exposition, qui présente sa peinture abstraite : où elle rejoint les plus grands, avec une discrétion et une douceur qui en disent long sur le chemin intérieur parcouru …

                       Si les photomontages raffolent d'insolite surréaliste, l’orientation vers l’abstraction l'éloigne définitivement de «  ses mises en scène » fantasmatiques les plus originales qui venaient faire de « l'imaginaire  ce qui tend à devenir réel »...

                       Ses amies surréalistes d'un temps, Leonor Fini et Lisa Deharme, auront beaucoup compté pour elle. Mais, après 1945, elle restera choquée par le décès de son amie Nusch Eluard qui, avec son époux P. Eluard, furent ses plus proches amis, sans peut-être s'apercevoir d'ailleurs que «  l'être-à-trois », comme on le dit pour Marguerite Duras, formé avec ses deux amis rejouait différemment mais rejouait quelque chose d'une nécessité intérieure d'un regard partagé avec l'Autre femme, seule capable de donner consistance à son corps de femme ?

                       Du couple Picasso-Dora Maar, nous connaissions jusqu'à ce jour la version d'une rencontre et d'un couple qui faisait de Dora, la muse et la maîtresse d'un homme, soumise à ses caprices et se donnant en sacrifice dans un rapport des sexes «  bourreau X victime », prisonnière non seulement du regard porté sur elle et porté sur autrui, mais prisonnière également des volontés d'un grand jouisseur, aux accents sadiques d'une cruauté  absolue, Picasso, dont Dalila Arpin dit si justement, toujours dans « Couples Célèbres, Liaisons Inconscientes », qu'il représente vraiment « Le Père de la Horde » du mythe freudien, le seul à pouvoir jouir de toutes les femmes.

                       En effet, on apprend que, si Dora fût sa maîtrise un temps (années 30) , Picasso n'en faisait pas simplement une figure de l'Envers de «  sa vie familiale » avec Marie Françoise de  qui il avait eu avec elle sa fille Maya ( !)... Non, trois femmes gravitaient simultanément autour de lui, à cette époque. Doit-on voir dans sa photo de la femme-toile d'araignée ( ?) une photo prémonitoire de Dora à ce propos...

                        Par contre, ce que l'exposition dévoile au premier regard dans la partie Dora X Picasso, c'est l'aspect prédateur et destructeur du Monsieur, même s'il s'agit d'un très grand artiste et grand mythe contemporain !!!

                        Comme quoi, l'un n'empêche pas l'autre, ...puisqu'il choisit de réduire et de ne camper Dora que dans le rôle de «  La Femme qui pleure » !  C'est-à-dire dans le rôle et la posture qui lui conviennent alors, puisque cette rencontre, comme les autres, ne sera toujours qu'au service, qu'il le sache ou non, au service  de sa recherche artistique !

                       Si nombre des contemporains de Dora ou des chercheurs l'ont exclusivement décrite comme une femme colérique puis mélancolique, peut-on en conclure si facilement, tout en le questionnant, comme le fait Dalila Arpin dans l'article qu'elle consacre au couple, que «  ces sautes d'humeur et ces traits d'orgueil  démesuré sont-ils les signes avant-coureurs d'un dérangement plus profond ? ». (Cf. Dalila Arpin, p. 170).

                       Cela me paraît insuffisant ! Réducteur, aussi. Ne tenant pas compte de la subjectivité d'une époque qui, par exemple, voulait qu'on enferma facilement à vie des femmes gênantes, comme Camille Claudel ou d'autres, par exemple, sous prétexte de folie, pour ne pas déranger des Rodin ou frère écrivain Paul Claudel, catho et réactionnaire de plus, que la cohabitation avec une « certaine folie » aurait profondément dérangé dans leur mode de vie et de fonctionnement bourgeois !

                       Cette forme de ségrégation que la médecine, voire la psychiatrie, ne cessèrent  de pratiquer, aussi bien sur le corps des femmes que sur leur esprit soi-disant dérangé, a longtemps bénéficié des meilleures justifications intellectuelles ou scientifiques. Ce n'est pas pour rien que Foucault s'était attelé avec autant de détermination à vouloir déconstruire les rapports de pouvoir basés sur le savoir ! Et déconstruire les institutions carcérale et asilaire, pour leurs dérives  mortifères constantes comme lieux d'enfermement et de répression de la liberté d'expression. Le retour de manivelle actuel en est la preuve la plus flagrante !

                       Alors, pourquoi l'absence et le silence de Dora après la 2e guerre mondiale ? Un désenchantement de la vie bien naturel après toutes les horreurs produites au cours de toutes ces années, susceptibles à elles seules, et selon les circonstances personnelles, d'affecter profondément tout un chacun, après autant de barbarie, à haute dose et à jet continu !!! Car si la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens, ses ravages sur le plan subjectif, donc individuel, ne se mesurent qu'à l'aune des contextes de vie singuliers et des prédispositions ou déterminations inconscientes !

                       On a l'habitude chez les lacaniens de parler de ravage quand cela concerne le rapport à la mère. Et le traumatisme de la guerre ? Qui lui amenuise les ressources vitales nécessaires à la  combativité quotidienne pour la survie, par l ‘affrontement à des évènements vécus particulièrement difficiles, ainsi que le spectacle d’une désolation, qui par deux fois eût lieu en un seul siècle, le XXe : catastrophes quasi irréparables, politiquement et psychiquement, si l'on en juge par l'effondrement symbolique de ces 20 ou 30 dernières années qui font ressurgir parmi les démons d'antan, les pires !

                       Oui, « ce qu'on voit dans ce qu'on regarde », dans les tableaux de Picasso exposés actuellement sur Dora, c'est la forte pulsion de destruction à l'oeuvre chez lui ! Même sous prétexte d'expérimentations techniques... Dora y apparaît en filigrane comme «  la femme à abattre », la chair-à-canon de sa pulsion de mort. Face à ce Taureau et Matador, dont il assume les différentes places tout à tour, il apparaît comme l'amateur de corridas et de sang frais, pour qui les femmes ne sont que les objets manipulés d'une scène fantasmatique et psychique personnelle, servant exclusivement à son inspiration créatrice successive. Il a sur cette scène des co-réligionnaires prestigieux parmi ses amis artistes, dans les figures d'un Masson, Michaux, Bataille, etc....

                       Dora fait partie de la série des femmes-objets de Picasso, alors que Dora, elle, est la seule femme qui existait déjà comme artiste reconnue avant de le croiser. Alors, quid de Dora, qui disparaît de la scène du monde après plus de 15 ans de relation avec Picasso auxquels se somment 5 années de guerre terrifiantes pour tant de populations ? Des femmes-objet, serpières, prisonnières de sa toile d'araignée qui se referme sur elles ? Oui...

                       Du côté de Picasso, il semble que Guernica ne soit pas la simple représentation de la guerre qui se tramait alors entre différences forces politiques, c'est aussi et peut-être d'abord le miroir de sa «  guerre intérieure ». Dalila Arpin nous parle de son rapport conflictuel avec ce Père, qui l'obligea à une peinture académique, avant qu'il ne s'éloigne de celui qui lui porta visiblement ombrage aussi par sa Beauté classique à la grecque.

                       Alors le tableau de Guernica ne présentifie-t-il pas aussi ce combat personnel avec Dieu Le Père ? Avec La Femme ? Avec la Mort ? Certes !

                       Révélant du coup le dur combat qui se trame pour lui entre les forces mortifères qui l'animent, cette « lutte-à-mort » qui devient l'expression de sa plus grande intimité. Cet extime, part la plus intime de lui-même, qui se projette sur la scène du monde ?

                       Si on ne peut évidemment pas juger ou apprécier l'artiste à l'aune de l'homme, on peut tout de même se poser quelques questions cruciales concernant le rapport et le piège dans lequel est certainement tombé Dora face à ce monstre de cruauté, buveur de sang ...et de sacrifice. Si l'œuvre de Picasso est sa réponse créatrice par le symptôme qui le constitue, réponse à la question «  du rapport sexuel qui n'existe pas », son œuvre le démontre de façon magistrale, montrant comment ces successives partenaires-symptôme ont participé à suppléer à ce non-rapport sexuel, chacune dans une configuration fantasmatique différente.

                       Sûr que Dora a constitué pour lui une partenaire exceptionnelle, d'exception, dont il avait très vite perçu la faille, et dont il joua longtemps dans un rapport  sadomasochiste avec elle, non sans la ravaler, l'annihiler, jusqu’à la « chosifier », nous dit D. Arpin, jusqu'au point extrême irréparable, à la jonction du sentiment de la vie. Rideau. Elle a disparu ensuite pour se protéger. Plus de don sacrificiel. La femme émancipée a repris ses billes, après ce jeu de chamboule-tout, massacre, et « mise-à-mort », pour s'éloigner d'un véritable tueur, prise dans les rets de ses scènes sado-maso, fort appréciées par certains surréalistes.

                       L'Art abstrait qu'elle développe ensuite témoigne de sa nécessité d'un horizon plus amène, d'univers moins chargé pulsionnellement, de distance critique, d'éloignement de ces pulsions de destruction ravageante, à la recherche, loin des excès parisiens en tous genres, d'un apaisement qu'elle développera par la contemplation et la mystique, plus conforme à ses nouvelles aspirations : loin des tourmentes, de l'agitation urbaine et de l'hubris des milieux artistiques d'avant-guerre. Plus près alors de la simplicité d'un Ponge, de la méditation d'un Fautrier, ou de la vision quasi effacée de l'horreur d'un Zoran Music, peut-être...

                       Avec ses amies Germaine Richier, Maria-Elena Vieira et Léonor Fini, elle revendiquera au sortir de la guerre une identité d'artiste libérée des carcans sociaux. «  Elle peint comme un homme » sera leur façon commune d'affirmer une égalité encore incertaine avant la guerre, comme artiste. L'exemple d'une Berthe Morisot dans l'Aventure Impressionniste rend compte également de la façon dont l'histoire l'a invisibilisée alors qu'elle avait occupé une place de premier plan dans l'avènement et les recherches des impressionnistes. En compagnie de ses amis les plus proches. Les femmes occupent donc toujours le plus souvent, malgré les apparences, et même dans des milieux libertaires, des rôles subalternes au service de ses messieurs, qui sont souvent les premiers d’ailleurs à le nier ou le dénier, sans aucune vergogne. Les exemples pullulent.

                       Dora, elle, ne s'est pas contentée d'être un modèle pour Picasso. Très vite, elle a retourné le miroir en réalisant des portraits de lui. C’est elle qui l’a poussé dans Guernica. Et plus tard, en 1948, c'est à égalité totale et dans un travail conjoint qu'elle publiera avec Paul Eluard « Poème, Peintures », comme le poème Identité le révèle. Elle y témoigne d'une grande beauté dans l’expression picturale abstraite. Toute faite de sobriété et de profondeur. Dans un dialogue si expressif avec le poème de son ami. Elle n'a pas été la « muse » d'Eluard. Ensemble ils ont créé. Collaborations, passerelles, dialogues, à égalité de leurs deux formes d'expression artistique, ni complémentaires, ni supplémentaires. Là réside le pas majeur qu'elle avait su, elle Dora, imposer à ses interlocuteurs, dans le respect d'elle-même. Il semble que l'Histoire officielle lui en ait beaucoup voulu d'un tel degré d'affranchissement et lui ait fait payer cher cette forme d'émancipation supplémentaire par rapport aux femmes de son époque. Par l’oubli. L’effacement.

                       Disons pour conclure, avec Dalila Arpin, que Picasso ne supportait pas la castration féminine. « Ses nez de profil dans un visage de face » en témoignent pour supporter la représentation du sexe féminin. Il avait horreur de l'Autre sexe. L'oeuvre de Picasso fût sa façon de traiter la jouissance féminine en la sublimant dans son art. Avec Dora, il a été de plus saisi par l'illimité de sa jouissance.

                       Dora, elle, fût celle qui, échappant à la loi phallique, a angoissé Picasso au point de chercher à la détruire et l'anéantir totalement. On peut comprendre qu'après une telle épreuve, Dora ait choisi, loin des Feux de la Rampe, de restaurer son image narcissique vivifiante, cherchant en elle une autre façon d'être femme, plus apaisée, mais surtout plus proche de ses véritables et nouvelles aspirations.

                       Pas sûr que son côté mystique lui ait nui. Il lui a peut-être bien permis de « s'élever à la dignité » d'une artiste peintre de grand talent dans l'abstraction, forme de silence ô combien parlant ! Rejoignant ainsi des sommets de contemplation qui dût apaiser son rapport ô combien complexe avec le regard... Se soustrayant ainsi à l'obligation d’y voir, dans un au-delà dans l'abstraction.                                                 

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