Outreau : les enfants Lavier ne sont pas venus témoigner à la barre lors du procès de leurs parents.

Les enfants du couple Lavier, âgés de 13 et 12 ans n'ont pas été convoqués à l'audience du 26 Janvier 2012 au Tribunal correctionnel de 2012 pour parler des sévices infligés par leurs parents, contrairement à leurs deux sœurs aînées

Les enfants du couple Lavier, âgés de 13 et 12 ans n'ont pas été convoqués à l'audience du 26 Janvier 2012 au Tribunal correctionnel de 2012 pour parler des sévices infligés par leurs parents, contrairement à leurs deux sœurs aînées qui étaient âgés de 8 et 11 ans lors des sordides procès d'Outreau.

L'opinion aurait vraisemblablement trouvé cela cruel et déplacé que l'on demande aux deux enfants de venir témoigner à la barre des maltraitances physiques et psychologiques ou des faits de corruption de mineurs pour lesquels leur parents devaient être jugés. Il aurait été jugé choquant d'exiger d'eux qu'ils racontent - dans un lieu solennel et effrayant - le détail des sévices dont ils se sentent paradoxalement coupables comme tous les enfants victimes. Auraient-ils pu parler des conditions dans lesquelles ils vivaient ? C'est le Procureur Joubert qui l'a fait pour eux lors d'un interview télévisé, il apporte un témoignage incontestable sur les chambres qu'il compare à des mouroirs, sans chauffage, ni électricité, ni jouets, ni poignées du côté intérieur des portes, mais remplies de caméras...

En quels termes auraient-ils pu rapporter la bizarrerie des soirées arrosées au cours desquelles leur parents mimaient en famille, à demi-dénudés, des actes de fellation et de sodomie ?

Les magistrats et leurs avocats en ont parlé pour eux et cela a semblé tellement normal ! L'opinion publique a d'emblée réagi avec compassion à l'égard des enfants si l'on en croit les articles des journalistes présents au procès et les commentaires des internautes.

Et aujourd'hui , quand on regarde en arrière, cela semble vraiment insensé que cette même opinion publique n'ait eu aucune réaction en 2004 lorsque les sœurs aînés qui avaient sensiblement le même âge ont dû venir parler de fellations et de sodomies-parmi les 15 enfants d' Outreau- non pas en tant que témoins mais comme victimes. Précisons qu'elles font partie des victimes de viols, agressions sexuelles, corruption de mineurs et proxénétisme reconnues par les verdicts des assises des procès d'Outreau mais que ce verdict n'a jamais été rapporté dans son intégralité par les médias.

Nul ne s'en est ému en dehors de la Défenseure des enfants de l'époque, Claire Brisset, qui a crié dans le désert « Pitié pour les enfants d'Outreau »1 après être venue sur place constater que chaque enfant avait dû, des heures durant, parler de sexualité incongrue entre adulte et enfant et supporter les questions des 19 avocats de la défense dont la brutalité verbale a été dénoncée - entre autres - par les magistrats assesseurs et par Erick Maurel - Procureur de la République au Tribunal de Saint Omer qui assistait au procès - aux Inspecteurs de la Commission d'Enquête des Services Judiciaires2. Ce même Procureur s'est également indigné du fait que durant le procès de St Omer, les avocats de la défense, les accusés et certains journalistes avaient une telle proximité qu'ils formaient un travail d'équipe qui s'est concrétisé par des repas en ville3.

Il va sans doute être possible de prendre à présent la mesure de l'emprise sur l'affectif des images télévisées des accusés qui ont provoqué à l'époque une sorte d'anesthésie de l'empathie naturelle à l'égard des enfants lors des deux procès d'Outreau. Cette indifférence inédite s'est transformée en rejet voire en déni d'existence, puisque la vérité judiciaire de ces derniers n'a jamais été relayée. Leur souffrance non incarnée à la télé-réalité n'était ni représentable ni envisageable !

Aujourd'hui les choses ont évolué, les enfants semblent lentement retrouver leur statut d'êtres vulnérables à protéger. Il aura fallu l'accumulation d' un certain nombre d'évènements pour que cette empathie normalement dévolue aux enfants se réveille progressivement comme si la population sortait de 8 années d'hypnose traumatique. Comme si l'injonction d'identification aux adultes des procès d'Outreau ( « ça peut vous arriver à tous ») s'était dissipée même si elle a été fortement réactivée par la diffusion du film « Présumé coupable ».

Cette adhésion a été fortement ébranlée par la découverte de vidéos compromettantes chez les époux Lavier et leurs proches mais aussi par les faits de maltraitance objectivés par des médecins légistes à l'égard de deux de leurs enfants. De manière symétrique, la croyance en la toute puissance d'enfants pervers et pourtant carencés 4 susceptibles de jeter des innocents en prison après avoir trompé une centaine de professionnels aguerris, commence à être remise en question de même que l'ex-Juge Fabrice Burgaud commence à retrouver une certaine crédibilité, si l'on en croit encore les commentaires des internautes.

Il ne faut pas oublier que l'on avait atteint le comble de l'inversion générationnelle dans le traitement médiatique de cette affaire. Quand on parlait du « calvaire des innocents »5 cela désignait depuis 8 ans les acquittés d'Outreau et non pas les enfants et l'on avait appris à reléguer cette considération aux fins fond de notre instinct de protection pour y inscrire en lieu et place d 'enfants victimes de viols, les adultes de cette affaire.

Le réflexe pavlovien d'empathie était systématiquement provoqué par les éléments de langage consensuels que ne manquaient pas de s'auto -imposer les journalistes en introduction du moindre article comme s'il fallait avant de parler d'Outreau, sacrifier au rituel de la génuflexion devant l'autel des acquittés. Quand une phrase comportait « Broyées par la justice »...ou « des personnesdont la vie a été détruite, brisée » on savait qu'il s'agissait des adultes d'Outreau. Jamais il n'a été question d'enfants broyés par les viols et dont la vie a été brisée.En revanche, l'élément de langage les concernant qui provoquait leréflexe pavlovien « Outreau » était bien devenu : « les enfants sont des menteurs » ou la storytelling plus élaborée « les enfants carencés mentent et peuvent inventer des agressions sexuelles » devenue la théorie frauduleuse issue d'Outreau » ( voir précédent billet).

Les acquittés on été sacralisés et il est devenu blasphématoire d'en parler d'une manière neutre a fortiori critique, tant l'emprise du discours pérennisait son œuvre préventivement culpabilisante. Cet état de fait est grave de conséquences car non seulement on ne croit plus les enfants qui révèlent des agressions sexuelles en général... La raison pourrait se formuler de la sorte : si l'on donne raison aux enfants, si l'on apporte du crédit à la parole de l'enfant présumé victime, le réflexe pavlovien relatif aux acquittés s'impose et dans un amalgame émotionnel qui n'a plus rien à voir avec le rationnel on entend : «  Attention ! Pensez à Outreau »

En poussant le raisonnement à l'extrême... si l'on prend en considération la parole de l'enfant,d'une certaine façon on brise un tabou et une allégeance à la souffrance des acquittés et cette attitude est considérée comme une trahison à l'égard d'une drame national qui doit emporter notre solidarité. C'est pour cette raison que les personnalités de premier plan qui apportent leur soutien aux enfants d'Outreau préfèrent garder l'anonymat à l'exception de Pierre Joxe et Jean Paul Delevoye dont le courage et la respectabilité ne peuvent être prises en défaut.

Oui aujourd'hui je suis persuadée que l'opinion se serait émue d'avoir à imaginer à la barre du Tribunal de Boulogne sur mer ces enfants objectivement maltraités qui avaient fait leurs bagages et parcouru 5 km à pied pour fuir le domicile familial et se réfugier dans un lieu de sécurité.

Ils n'avaient pas eu d'autre choix puisqu'aucun des adultes à qui ils en avaient parlé ne leur était venu en aide.

Dans le cas qui nous intéresse l'aberration profonde de cette attitude de sacralisation des acquittés d'Outreau aurait pu avoir de graves conséquences - des enfants qui fuguent sont exposés à tous les dangers - Les enfants LAVIER n'ont pas bénéficié de la protection que la loi impose à l'endroit des enfants en général et l'obligation de signalements en cas de maltraitance supposée. Ainsi les autorités éducatives se sont gardées de faire un signalement au prétexte que les parents étaient des acquittés d'Outreau !

Les enfants ont fugué le 24 Février 2011, hasard du calendrier ce même jour, se tenait une Table Ronde à l'Institut de criminologie de l'université de Paris Assas Panthéon autour de « La parole de l'enfant après la mystification d'Outreau »organisé par Gérard Lopez , Psychiatre Expert et Président de l'Institut de Victimologie. J'ai été invitée à présenter mon ouvrage« Outreau la véritéabusée »et Serge Garde l'interview poignante de Chérif Delay évoquant les viols qu'il avait subis, l'extrait de 2 minutes a été mis en ligne ensuite par Jacques Thomet ancien Rédacteur en chef de l'AFP. Les victimes d'Outreau existaient bel et bien et leur souffrance incarnée sur le net, devenait donc représentable et envisageable pour le grand public.

Et puis il y a eu la sortie du livre de Chérif « Je suis debout »  qui exposait sa vérité, et les menaces de mort à l'encontre des acquittés dont le couple Lavier qui a déposé plainte.

L'opinion a commencé à entendre que le « calvaire des innocents » pouvait concerner des enfants.

Le Conseil de l'un des époux Lavier Me Lescène - si efficace au procès d'Outreau6- a bien évoqué en lieu et place de la maltraitance, des genoux déformés par les punitions sur un balai et les ongles noircis par les coups de lattes – juste « une journée d'ITT, » dans une interview donnée au journal Paris-Normandie, ce qui aurait pu de nouveau opérer une inversion générationnelle. Il a évoqué par ailleurs un règlement de comptes de la Justice pour dénoncer la corruption de mineurs... il semble isolé... Tout comme Me Berton qui dénonce le présupposé acharnement de la Justice sur cette famille...en vain....les ressorts d'Outreau ne semblent plus fonctionner. Les enfants sont redevenus des enfants pour la majorité des médias et pour le grand public.

Ce 26 Janvier 20120, les petits Lavier n'étaient donc pas à la barre au procès de leur parent... mais leurs sœur aînées en juin 2005 et novembre 2006 ont dû subir cette terrible épreuve et j'en porte malgré moi une part de responsabilité.

Lorsque j'ai examiné les 18 enfants de cette affaire durant une année, je répondais à une ordonnance de mission du Magistrat instructeur et par mi la quinzaine de questions composant ces missions, j'ai dû répondre de manière engagée et argumentée à celle qui est classiquement posée en dernier :

Est-ce qu'une confrontation risquerait de traumatiser davantage l'enfant ?

Le juge s'appuyait en cela sur les directives de la Convention Européenne des Droits de l'enfant.

J'ai répondu oui, comme tous les psychologues experts qui avaient été amenés à examiner les 65 enfants d'Angers victimes de 45 pédo-criminels.

J'ai répondu OUI parce qu'effectivement l'enfant est terrifié à l'idée de rencontrer son agresseur et les tests montrent dans ces cas là, une réouverture psychique et donc une réactivation traumatique7. J'ai répondu OUI pour une autre raison : l'on sait d'expérience qu'un nombre non négligeable d'enfants se rétractent lors des confrontations pour différentes raisons, pression, peur, intimidation, culpabilité, sentiment d'irréalité, désir de se laisser suggérer que c'est un mensonge et de se retrouver un enfant comme les autres, qui aurait juste fait un mauvais rêve.

De ce fait, la Défense a pu malheureusement mais légalement, exiger qu'il y ait confrontation aux assises.

Si seulement j'avais pu prévoir qu'ils seraient amenés à déposer parfois 7 heures durant en l'absence de l'expert traducteur - qui aurait pu expliquer que l'incohérence de leur récit n'est qu'apparente - Si j'avais pu prévoir qu'ils seraient harcelés par les 19 avocats de la défense ( leurs 2 avocats étaient enfermés avec eux dans le box des accusés) tout près des personnes qu'ils désignaient comme leurs agresseurs dans la foire d'empoigne que l'on sait.

Si j'avais pu prévoir que la défense ne ferait qu'une bouchée des 3 enfants (sur 15) qui lors du procès d'appel n'ont pas maintenu leurs accusations dans les conditions odieuses décrites par Chérif Delay dans son ouvrage « Je suis debout », j'aurais répondu qu'ils devaient être confrontés aux présumés agresseurs lors de l'instruction et non pas au procès. Entre deux maux...

Enfin, s'il n'y avait pas eu les dépositions à la barre des assises et cette intimidation délétère des enfants, morts de honte et de peur, au procès à St Omer et à Paris en appel, jamais nos députés n'auraient pu écrire dans la rapport de la commission Parlementaire les énormités qui ont tant fait régresser les acquis de la psychologie et de la victimologie infantiles. Les députés ont apporté un total crédit aux interrogatoires des enfants par les avocats de la défense, 5 ans après les faits, l' interrogatoire d'adultes spécialistes de la rhétorique face à des enfants traumatisés et terrorisés (censés être à armes psychiques égales !) qui subissaient un deuxième procès dans des conditions aussi lamentables que pour le premier.

« Les questions que les avocats ont posées aux enfants ont révélé la fragilité de leurs propos.Certains Conseils des parties civiles se sont certes indignés de la vigueur avec laquelle les enfants ont été interrogés. On peut constater que seul un interrogatoire dans un contexte contradictoire […] a permis de révéler la fragilité des révélations des mineurs » ( p 75 Rapport de la commission Parlementaire)

En manière de comparaison, pour fixer les idées si besoin en était : en supposant qu'en enfant ait été renversé par une voiture, c'est comme si l'on faisait établir le diagnostic de l' enfant polytraumatisé, non pas par un médecin urgentiste, mais par l'avocat du présumé chauffard...

 

1http://forum.aufeminin.com/forum/divenfants/__f6243_divenfants-Outreau-voici-ce-qu-ecrivait-la-defenseure-des-enfants.html

2« Outreau la vérité abusée » p 75

3« Outreau la vérité abusée » p 61

4Voir sur Médiapart « Les enfants carencés inventent des agressions sexuelles : une théorie frauduleuse »

5Article de Florence Aubenas annoncé en page de couverture du Nouvel Observateur peu de temps avant le procès en appel.

6« Outreau la vérité abusée » p118

7Communication au Congrès international sur les Agressions sexuelles, CIFAS, Bruxelles, 2002.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.