Le bébé du coffre, le bébé de la baignoire et le tabou de l'inceste ( pour Frédéric Mitterand)

Cet épouvantable fait divers d'un bébé de 18 mois sans existence déclarée retrouvé dans le coffre d'une voiture – une petite fille nue et très petite, dénutrie et déshydratée et très en retard au plan psychomoteur - m'a remis en mémoire le cas d'école d'une autre petite fille que j'appelais « l'enfant de la baignoire » lors des cours de victimologie que je donnais dans les années 2000. Son histoire peut être racontée car je suis levée de l'obligation de réserve qui oblige les expert à rester discret sur leur travail dans la mesure où les faits ont été jugés publiquement aux assises et par deux fois. Elle a un nom et un prénom mais sa filiation est problématique, nous l'appellerons Zoé. Elle a passé de longues journées des mois durant dans une baignoire avec sa mère comme si ce lieu de contenant utérin, à l'instar du coffre de la voiture, était une prothèse symbolique accueillant un petit être considéré non comme un bébé mais comme un fœtus, dont on ne doit s'occuper que de manière inconsciente.

Cet épouvantable fait divers d'un bébé de 18 mois sans existence déclarée retrouvé dans le coffre d'une voiture – une petite fille nue et très petite, dénutrie et déshydratée et très en retard au plan psychomoteur - m'a remis en mémoire le cas d'école d'une autre petite fille que j'appelais « l'enfant de la baignoire » lors des cours de victimologie que je donnais dans les années 2000. Son histoire peut être racontée car je suis levée de l'obligation de réserve qui oblige les expert à rester discret sur leur travail dans la mesure où les faits ont été jugés publiquement aux assises et par deux fois. Elle a un nom et un prénom mais sa filiation est problématique, nous l'appellerons Zoé. Elle a passé de longues journées des mois durant dans une baignoire avec sa mère comme si ce lieu de contenant utérin, à l'instar du coffre de la voiture, était une prothèse symbolique accueillant un petit être considéré non comme un bébé mais comme un fœtus, dont on ne doit s'occuper que de manière inconsciente.

Il est bien connu que l'acceptation d'une autre vie en soi, ce qui est le propre de la grossesse est un cheminement psychologique qui vraisemblablement se met en place très précocement chez la petite fille. La recherche sur le déni de grossesse n'a pas encore abordé de manière spécifique l'âge du traumatisme qui bloque le processus et qui rend à l'âge adulte l'incapacité de vivre cet « autre en soi » qui a une vie propre sans être pour autant une sorte d'alien.

Le docteur Roland Coutanceau, psychiatre expert, interrogé par de nombreux médias sur « le bébé du coffre » ne pouvait déontologiquement se prononcer sur ce cas précis car il n'avait pas examiné cette mère et il allait peut-être recevoir une ordonnance de mission pour le faire. Il ne pouvait qu'évoquer vaguement les dénis de grossesses estimant que celui-ci sortait vraiment de ce qu'il avait déjà connu auprès d'autres patientes expertisées.

On pense forcément aux cas désormais connus des bébés congelés, la prothèse utérine morbide du congélateur représente la situation extrème d'un maintien d'une non-vie qui continue d' exister de manière paradoxale. Donner la vie est un processus d'une intense complexité insuffisamment explorée par la psychologie dans cette dimension spécifique.

Il faut noter que l'état d'indifférence de la mère du bébé retrouvé dans le coffre d'une voiture tel qu'il est décrit par les garagistes  évoquait un état de dissociation qui renvoie classiquement à de lourds traumatismes.

Il n'est pas question de faire l'amalgame au niveau des causes entre le bébé du coffre et celui de la baignoire, le premier cas ne nous ayant pas été soumis dans le réel. Pour le bébé de la baignoire le traumatisme était un inceste. Il est question ici de repérer la similitude des modes d'expression d'un symptôme qui renvoie à la non prise en cause de l'enfant en tant que personne. Les traumatismes responsables peuvent être divers et variés et nous ne les connaissons pas.

Avant d'aborder plus avant ce cas, je rappellerai que la charte déontologique des psychologues cliniciens1 comporte un article relatif à la transmission des acquis que notre pratique et nos outils nous amènent à enregistrer afin de faire progresser la compréhension globale de l'Être humain. L'expert judiciaire occupe une place privilégiée quand à son expérience des comportements humains extrêmes voire ultimes au plan psychique et social car c'est à ce professionnel que s'adresse la Justice quand ils adviennent, afin de mieux les juger.

 

L'enfant de la baignoire sauvée in extremis

L'enfant de la baignoire, la petite Zoé âgée de 3 ans, passait des journées entières avec sa mère que nous appelons Natacha, dans une baignoire emplie d'eau chaude sans cesse renouvelée. Natacha se lavait du matin au soir suite au viol en récidive de par son père qui avait pourtant été condamné une première fois pour inceste. La baignoire était consciemment un lieu de lavage pour Natacha mais sans doute également un lieu de régression symbolique de nature utérine, avec remontée dans le temps et « dé-naissance » de la fillette qu'elle était sur le point de faire disparaître de manière « logico-pathologique ». Natacha n'était que « l'objet - propriété de son père » et considérée comme tel par lui et elle, malgré les efforts des psys et de la Justice.

De la même façon, Zoé n'était que l'objet qui venait d'elle, sans destinée individualisée et ce, depuis le renouvellement de l'inceste. Natacha pouvait l'animer l'habiller, la nourrir et elle ne pouvait la considérer comme ayant des désirs ou des besoins propres à une enfant de cet âge. Cette petite Zoé a été sauvée in extremis dans le contexte de l'urgence de l'expertise - la troisième que j'effectuais auprès de sa mère - que le magistrat Président des assises du Pas de Calais Michel Gasteau, avait ordonnée avec une intuition extraordinaire.

Il avait été, m'a t-il dit, impressionné par l'importance du traumatisme décrit lors de la première expertise effectuée pour le premier procès (qu'il avait en archives) et lors de la seconde expertise au moment de l'instruction de ce second procès d'assises. Il souhaitait donc, juste avant la tenue des assises, obtenir une nouvelle expertise actualisée afin de savoir ce qu'il était advenu de ce traumatisme majeur.

C'est donc lors de cette 3ème expertise que Natacha m'avait révélé sa relation pathologique à sa fille qui l'accompagnait dans sa baignoire. Or elle mettait sa fillette en danger à tous les niveaux en se baignant avec elletoute la journée,ajoutant sans cesse de l'eau chaude . Elle reconnaissait que son enfant ne voulait pas rester dans la baignoire et qu'elle la forçait, elle reconnaissait aussi que l'enfant avait peur et qu'elle était souvent écarlate car l'eau était très chaude. Lors de cette expertise, elle avait également avoué sa phobie d'impulsion et son identification à l'agresseur dont elle n'a avait pas conscience : « j'ai peur de la noyer, je lui introduis des objets... »...

Zoé a été sauvée in extremis grâce au signalement effectué dans l'heure par mes soins aux services de la protection maternelle infantile et aux services sociaux. On peut imaginer les dégâts psychiques considérables au niveau de cette filiation, la fille, la petire fille, du fait de l'inceste paternel.

Ma déposition aux assises a été faite juste après celle de Natacha, Le Président Gasteau dans sa grande humanité m'avait demandé de rester auprès d'elle durant toute sa déposition. Il avait souvent choisi de demander à l'expert de décrypter le traumatisme dans ces conditions très pédagogiques pour les jurés.

Comment en est-on arrivé là ?

Que s'est-il passé entre le 1er jugement aux assises, la condamnation, comment s'est déroulé le temps d'incarcération et la sortie qui a été marquée par un passage à l'acte immédiat. Ce sont les questions que je lui ai posées lors de la 3ème expertise.

A l'époque les visites aux agresseurs par leur victime se mettaient en place à l'instar des travaux canadiens.2 Je vais sans doute fâcher les tenants d'une certaine forme de Justice réparatrice, mais ce cas permet de manière instructive d'en repérer les limites à ne pas dépasser.

Le père étant très réceptif à la culpabilité, sa capacité d'empathie faisait partie des critères positifs pour travailler avec le père et la fille sur un autre mode de communication que le corps ( dérive de l'épistémologie systémique mal interprétée car elle nie la souffrance de la victime) Natacha a donc effectué en compagnie de ses référents travailleurs, un travail d'échange et de soutien à la relation filiale à la Maison d'arrêt avec son père. Elle en a parlé comme d'une obligation désagréable mais incontournable, se sentant responsable de l'éclatement familial. Le projet était qu'à la sortie le père retrouve son épouse, le travail de repérage des générations ayant été fait par la thérapie familiale.

Or Natacha avait subi dans un premier temps avec les premiers viols à un âge précoce, une effraction intime vécue comme répugnante et déstructurante associée à premier contre-sens au plan affectif et générationnel. Il y a eu ensuite cette thérapie familiale et pour elle, la société et les psys niaient sa souffrance pour que la communication avec son père ne passe plus par le corps (sic) mais sa proximité physique lors des séances réactivait le vécu de viol et disait-elle « tout le monde avait l'air de l'autoriser ». Elle s'est sentie trahie par la Justice - cette justice qui, comme le dit Eva Thomas, était l'épée qui coupe et rétablit la limite générationnelle. Ici, même la Loi ne l'avait pas protégée... en marquant l'interdit et la limite à ne pas franchir.

Le père de Natacha est donc sorti prématurément pour bonne conduite. Et 48 heures après sa libération, il a sonné à la porte de l'adolescente alors âgée de 18 ans, au prétexte qu'il lui rapportait des aliments de son commerce qu'il avait également réintégré. Natacha était en ménage et sa petite fille Zoé âgée de 18 mois était seule avec elle, son conjoint étant au travail. Elle a ouvert à son père en compagnie de zoé. Il est entré, a refermé brutalement la porte derrière lui et a plaqué sa fille à terre et l'a violée ignorant la présence de Zoé qui hurlait et tirait le bras de sa mère.

Le père a de nouveau été incarcéré et a exprimé les mêmes regrets et la même souffrance de culpabilité. Lors de l'audience aux assises il était très déprimé. Ses remords n'ont pas attendri les jurés qui avaient pris la mesure de la destructivité psychique de l'inceste. La condamnation a été particulièrement lourde.

Cette affaire est riche d'enseignement dans différents domaines, tant dans celui de la Justice en matière d'inceste que de ré-insertion familiale des pères incestueux3. Les enseignements seront utiles aux professionnels (psys, travailleurs sociaux, policiers, magistrats, juristes) mais aussi au grand public à une époque où il est de plus en plus difficile pour un enfant de révéler des agressions sexuelles de nature incestueuse. Lorsqu'il le fait, ce sont les théories anti-victimaires4 (SAP, faux souvenirs) qui prospèrent depuis l'installation du référentiel erroné d'Outreau sur le prétendu mensonge des enfants carencés. Ces théories refuges pour les professionnels qui craignent pour leur carrière ou qui les utilisent de bonne foi, lui coupent la parole et c'est la société toute entière qui participe à sa mutilation psychique.

Les progrès des années 80-2000 sont désormais battus en brèche, à un moment où deux médecins éminents, le très médiatique Professeur Marcel Ruffo et après lui le docteur Sylvain Mimoun5 sexologue, font passer dans les médias un discours de banalisation des agressions sexuelles. Avec pour le Dr Mimoun, de manière paradoxale, des témoignages de patients qui disent n'en avoir pas souffert alors qu'ils en ont été victimes enfants. Il va de soi que s'il consultent un sexologue, c'est pour le moins parce qu'ils souffrent d'un problème sexuel. Son article dans le Nouvel Observateur en ligne, a été enlevé après coup, du fait des protestations des associations de victimes, mais il a donné lieu à une plainte auprès du Conseil de l' Ordre tout comme les déclarations du Professeur Ruffo.

N.B. D'autres actions sont en cours. La juriste Azhour Schmitt qui anime le blog "la correctionnalisation du viol, la négation du crime" estime que les propos du Dr. Mimoun relèvent de la loi pénale et a  écrit au Procureur de la République http://lacorrectionnalisationduviol.wordpress.com/718-2/

 

Selon Frédéric Mitterand : L'inceste n'est pas un tabou absolu !

Je venais de conclure cet article en revenant sur l'interdit de référence de toute civilisation, quand le hasard a voulu que rejoignant l'émission de Franz Olivier Giesbert sur la 5 le 31 Octobre, les invités donnaient chacun leur conclusion sur le tabou de l'inceste qui, selon eux, restera toujours comme tel. Après que le tabou ait été donné par tous, j'ai eu la surprise d'entendre Frédéric Mitterand, ancien Ministre de la Culture, exprimer son étonnement... Il a estimé que l'inceste n'est pas un tabou absolu et que les sociétés qui le pratiquent ne sont pas des sociétés malades... FOG a pris la précaution de lui faire dire qu'il était contre l'inceste pour atténuer l'impact scandaleux d'une telle déclaration.

Il y a dans cette affirmation lancée comme une réalité sociologique, une dangereuse négation de l'individu et de sa réalité victimologique dont l'identification par les psys fait partie des grands progrès de l'humanité et donc de la civilisation, au XXème siècle.

De manière absurde, il a continué son intervention en revenant à l'individu en disant que pour lui le seul tabou est la violence envers un plus vulnérable. Il ne s'est pas rendu compte que cela pourrait faire partie de la définition de l'inceste !

Espérons qu'il lira l'histoire épouvantable de l'inceste de Natacha et les conséquences sur sa fille Zoé et qu'il comprendra que la souffrance déstructurante et transmissible de la victime est le repère de l'interdit absolu de certains comportements humains. Espérons qu'il rejoindra notre civilisation en revenant sur ses déclarations et en affirmant la nécessité absolue du maintien du tabou de l'inceste.

 

 

 

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1Mais aussi des médecins et je remercie de Docteur Muriel Salmona, psychiatre et grande spécialiste de la victimologie, de publier des billets très informatifs sur Médiapart.

2 J'ai pu en débattre avec eux lors du premier colloque international du CIFAS à Montréal. Ils n'avaient as mis en place d'outil d'évaluation de l'impact psychique de ces visites sur les victimes. Ils étaient très intéressé par ces outils ( Rorschach, TAT Dessins) que j'ai présenté deux ans plus tard au colloque de Bruxelles dans un exposé intitulé « L'impossible retour de ce père là 'où je faisais état de la nouvelle destruction psychique en comparant les tests avant et après les visites.

3L'on sait que la récidive est rare en cas d' inceste ...mais lorsque la proximité n' est pas préservée. Par ailleurs on sait également que chez les pédophiles, contrairement à ce que l'on croyait,la culpabilité et les reconnaissance des faits ne sont pas plus protectrices en matière de récidives que le déni.

4Docteur Gérard Lopez « Viols et violences à enfant, le scandale ignoré » chez Dunod, 2013

5http://lacorrectionnalisationduviol.wordpress.com/718-2/


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