Outreau : Le film « Présumé coupable » les lycéens et la télévision

C'est d'abord en tant que Psychologue Clinicienne exerçant en cabinet libéral que je me suis insurgée contre la programmation imposée du film « Présumé coupable » dans les lycées du Nord-Pas de Calais en 2012-2013, après en avoir constaté ses effets délétères - voire son impact traumatique - sur certains jeunes de ma consultation effrayés par la Justice et le monde adulte !

C'est d'abord en tant que Psychologue Clinicienne exerçant en cabinet libéral que je me suis insurgée contre la programmation imposée du film « Présumé coupable » dans les lycées du Nord-Pas de Calais en 2012-2013, après en avoir constaté ses effets délétères - voire son impact traumatique - sur certains jeunes de ma consultation en proie à des angoisses existentielles liées à une peur irrationnelle - devenue objective - de la Justice et du monde adulte !

Et c'est tout aussitôt que la citoyenne mais aussi l'enseignante que je suis, s'est indignée et n'a pas voulu en rester là, comme je n'en étais pas restée là en tant que professionnelle totalement avertie des tenants et aboutissants de l'affaire d'Outreau en publiant le livre « Outreau la vérité abusée » en 2009.

Dans l'épilogue de cet ouvrage, je préconisais humblement l'éducation à l'image médiatique et au nécessaire respect du contradictoire garantissant le bon fonctionnement démocratique.

La diffusion au lycée de cette fiction -loin de la réalité des faits-me donnait l'occasion de mettre en conformité attitude citoyenne et préconisations, je n'ai donc pas hésité et j'ai écrit au responsable de cette programmation, le directeur de l'association Cinéligue Nord-pas de Calais, en résidence à Lille.

Il faut savoir que cetteprogrammation était inscrite dans le dispositif scolaire « Apprentis et Lycéens au cinéma » subventionné par les ministères de l'éducation nationale et le ministère de la culture.

Je lui ai donc suggéré d'apporter le contradictoire par le biais du film documentaire :« Outreau l'autre vérité » afin de faire un travail réellement citoyen en même temps qu'un décodage pédagogique des techniques de la fiction, face à celles du documentaire. Je me suis vue opposée une fin de non recevoir peu amène, car le directeur de cette association avait été impressionné par sa rencontre avec le producteur du film Christophe Rossignon et l'auteur de l'ouvrage, Alain Marécaux, acquitté d'Outreau qui avait inspiré ce film. Mon courrier était pourtant, me semble t-il, assez bien démonstratif comme on pourra en juger puisqu'il est reproduit ici en substance. Il a par ailleurs été repris pour un envoi aux responsables de la programmation de France 3 télévision qui prévoit de le diffuser le mardi 8 Septembre à 20h 45 .

 

« Je suis la psychologue expert qui a examiné tous les enfants et dont les conclusions ont été confirmées par 6 autres contre-experts et j'ai écrit cet ouvrage en tant que témoin privilégié de la manipulation de l'opinion dans cette affaire, entre autre par le non-relais de la vérité judiciaire des enfants, à savoir 12 d'entre eux ont été reconnus victimes de viols, agressions, sexuelles, corruption de mineurs et proxénétisme. Cet ouvrage a été cautionné par la faculté puisque j'ai eu l'honneur de le présenter en février 2011 au Colloque de l'Institut de criminologie de Paris II Assas Panthéon à l'invitation de l'expert judiciaire psychiatre et universitaire le Docteur Gérard Lopez. Il m'a permis d'en proposer l'intitulé « La parole de l'enfant après la mystification d'Outreau » et d'inviter l'ancien ministre devenu avocat Maître Pierre JOXElien vers les articles relatifs au colloque

Ce livre a interpelé deux journalistes qui ont mené leur propre enquête. Il s'agit de Serge Garde ancien grand reporter à l'Humanité et spécialiste de la pédocriminalité qui a réalisé le film "Outreau, l'autre vérité" produit par Bernard de la Villardière et Innocence en Danger. Ce film est sorti dans de trop rares salles de cinéma en 2013 mais il n'a pas été programmé à la télévision.

Ce film apporte le contradictoire, à savoir la version des enfants victimes et des professionnels, au sujet d'une affaire emblématique, que les médias n'ont jamais relayé. Deux enfants victimes et de nombreux professionnels de l'affaire - dont je suis - ainsi que Pierre Joxe et Pierre Rancé (ancien chroniqueur sur Europe1 aujourd'hui Porte Parole de la Garde des Sceaux) y sont interviewés. Le film s'appuie sur du factuel donc sur la réalité des faits, même si comme tout documentaire il oriente la compréhension de ces mêmes évènements qui est la même que celle que je décrypte dans mon livre, la même aussi de l'autre journaliste, Jacques Thomet ex rédacteur en chef qui a publié « Retour à Outreau et celle des nombreux ré-informateurs qui écrivent des articles sur Médiapart ( Frédéric Valandré, Caprouille, Jacques Cuvillier, Jacques Délivré etc....)

En revanche, le film "Présumé coupable" repose sur une fiction qui relate un vécu forcément subjectif. Mais le souci est que le scénario a pris de très grandes libertés qui relèvent de contre-vérités choquantes. Je vous donne un seul exemple : Un enfant un peu rigolard y est présenté se tortillant sur un banc interrogé par un seul avocat celui de l'huissier et ce, dans un prétoire tout calme. Dans la réalité, il y régnait une foire d'empoigne et ce même enfant était placé de manière isolée dans le box des accusés ( les accusés dans la salle d'audience avec leurs avocats et les journalistes) et il a du répondre durant 7 heures aux questions d'une armée d'avocats de la défense emmenés par Eric Dupond-Moretti, la terreur/l'ogre des assises selon la chroniqueuse judiciaire Robert-Diard. Vous pourrez dans la bande annonce du film, entendre Me Pouille affirmer qu'« à côté de cela, le Haka des All Blacks...ce n'est rien..."

Voir la bande-annonce et les commentaires de Dominique Ferrières

Notons qu'il n'annonce en aucun cas- pas plus que les médias de l'époque - la vérité judiciaire des enfants. Avec la reconnaissance cette information légitime et légale qui relève du contradictoire, le Juge Burgaud qui les a sorti de l'enfer des viols et de la prostitution, n'aurait pas pu être diabolisé dans la réalité et dans la fiction de ce film.

Un événement judiciaire très important est à relater ici en manière de démonstration du danger que représente « Présumé coupable » quand il est regardé sans avertissement préalable. Sous l'influence du visionnage de ce film, sur commande pour une émission dans laquelle il devait réagir

( C dans l'air) le grand cinéaste Bertrand Tavernier a tenu des propos répréhensibles sur l'envie d'exécuter le juge Burgaud, propos pour lesquels il a été condamné en correctionnel après avoir connu l'infamie de se retrouver sur le banc des accusés...Les dégâts sont donc significatifs!

Voir : Le juge Burgaud en procès contre Bertrand Tavernier : l’enjeu est-il seulement privé ? sur le Village de la Justice

et aussi : Outreau : F.Burgaud/B Tavernier, la mauvaise foi d'un grand Monsieur  sur mon blog

Si un grand Monsieur d'une telle culture peut céder à un tel dérapage verbal... l'on peut imaginer l'effet désastreux que ce film, porteur de haine, peut déclencher chez les jeunes esprits - que l'on formate de manière propagandiste dans une perception désespérante de notre société - et aujourd'hui sur les téléspectateurs de tous âges.

Par ailleurs, à un niveau éthique et sociologique plus large, en plus de la défiance majeure envers notre Justice et les experts, ce film maintient un storytelling qui est le postulat de désinformation sur le prétendu mensonges des enfants d'Outreau, ce qui nuit désormais à la protection de tous les enfants qui font des révélation d'agressions sexuelles.

J'insiste pour dire qu'il s'agit bien d'une fiction mais que le spectateur croit cette histoire comme étant la réalité. C'est pourquoi je cite cet évènement judiciaire qui vient confirmer l'utilité de proposer le documentaire "Outreau l'autre vérité" en symétrie de décryptage dans l'objectif d'une controverse instructive. L'on peut travailler correctement avec les lycéens sur le fait que si le documentaire « Outreau l'autre vérité » est orienté vers une démonstration, le réalisateur Serge Garde qui a lu le dossier judiciaire,  part des faits réels.  La fiction a la possibilité de partir d'une forme de manipulation de la réalité - sans intention malveillante - du réalisateur, mais dont l'objectif - ont bien précisé ce réalisateur Vincent Garencq et le producteur Christophe Rossignon - était de  « créer de l'émotion et de la colère ». Ils n'avaient pas pris la précaution de l'information sur le contradictoire et c'est regrettable quand on connait l'impact de ce genre de film :

Voir sur mon blog cet article qui a été à la UNE du Club Mediapart «Présumé coupable»: quel souci d'authenticité ?

Cordialement  Marie-Christine Gryson-Dejehansart  ».

En manière de conclusion je dirai que j'espère qu'aujourd'hui, à la lumière de ces informations qui leur a été envoyées, les responsables de la programmation de France 3 télévision diffuseront un avertissement avant ce film « Présumé coupable »  et annonceront la prochaine programmation du documentaire « Outreau l'autre vérité ».

 

 

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