marie-christine gryson
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Billet de blog 15 févr. 2022

SAP : C’est maman qui m’a dit de LE dire ! Malentendu tragique

L’affaire d’Outreau - où la vérité judiciaire des 12 enfants reconnus victimes a été occultée - a permis l’envahissement du Syndrome d’Aliénation parentale (SAP) qui a tué dans l’œuf la prise en compte de la parole de l’enfant. Il est indispensable de décrypter la manière dont il s’infiltre dans la rhétorique d’une audition pour mieux comprendre son mécanisme pervers et le neutraliser.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

On le sait l’affaire d’Outreau - où la vérité judiciaire des 12 enfants reconnus victimes a été occultée - a permis l’envahissement du Syndrome d’Aliénation parentale (SAP) qui a tué dans l’œuf la prise en compte de la parole de l’enfant. Il est indispensable de décrypter la manière dont il s’infiltre dans la rhétorique d’une audition : mieux comprendre son mécanisme pervers pour mieux le neutraliser. Les recommandations de Laurence Rossignol, de Edouard Durand et de Adrien Taquet sur sa proscription, pourront alors s’imposer dans la procédure.

Lors d'un récent reportage télévisé concernant les agressions sexuelles sur mineur, une OPJ de la gendarmerie nous permet d’assister à l’audition d'une fillette âgée de 7 ans, dont les révélations d’agressions sexuelles concernent le père. Comme on pourra le constater ses paroles seront réduites à néant, « sapées » par le décryptage en « filtre SAP » qui les renvoie à une induction par la mère des accusations de l'enfant. Le mécanisme est infernal car il relève de la distorsion de la grille de décodage. Voyons de quelle manière la rhétorique à un mot près, peut créer tout le malentendu au détriment de l’enfant.

Les faits se seraient produits lors d’hébergements de week-end chez le père, la mère ayant la garde principale de l’enfant à la suite du divorce. Atterrée, choquée de ce que lui révèle son enfant, cette mère reçoit de la part d’une association de protection des enfants la consigne de se rendre à la gendarmerie, ce qu’elle fait au plus vite. Elle précise à sa fille que les gendarmes sont là pour l’aider et qu’elle doit leur dire ce que papa lui a fait, parce qu’il n’en a pas le droit et que de la sorte elle sera protégée. Attention… nous allons assister au tragique malentendu sémantique qui sape la parole des enfants qui en toute confiance suit le conseil de sa mère qui lui a fait, en toute innocence, cette légitime recommandation.

Maman m’a dit de le dire… le déroulé du malentendu devenu piège infernal

Voici le verbatim de l’extrait filmé de l’interrogatoire au moment clé de la confusion relative à l’écoute et la traduction en « filtre SAP » des révélations réitérées de l’enfant que nous appellerons Juliette. L’exemple est pathognomonique de ce qu’il se passe actuellement et qui explique la négation puis le déni de la parole des enfants. S’en suivent les centaines de classements sans suite et le discrédit du parent protecteur. Une femme gendarme, officier de Police judiciaire (OPJ) interroge Juliette dans un premier temps de manière factuelle et empathique, la fillette lui décrivant des faits d’agressions sexuelles avec ses mots à elle.

Puis soudainement, avec une insistance quelque peu mielleuse, la gendarme lui demande :

OPJ – « Qui t’a dit de dire cela ?»

Juliette dans un premier temps ne répond pas et continue sur sa lancée l’évocation de sa plainte.

L’OPJ renouvelle sa question puis n’ayant pas obtenu davantage de réponse, elle la pose sa question autrement pour semble-t-il, mieux capter l’attention de la fillette.

L’OPJ – « c’est Maman qui t’a dit de dire cela ? »

La fillette – « oui c’est Maman qui m’a dit de le dire et c’est Tata aussi ! »

L’OPJ – « donc c’est Maman et Tata qui t’ont dit de le dire ? »

Juliette « Oui ! »

OPJ – « C’est donc bien Maman qui t’a dit de dire que papa t’a fait des vilaines choses ? »

Juliette – « Oui ! »

Catastrophe !! Malentendu banal mais lourd de contre sens ! Juliette qui ne s’est aperçue de rien vient de se piéger dramatiquement. Naïve et confiante en la compréhension de la gendarme, la voici enfermée dans les tentacules du SAP qui transforment d’emblée de la mère en personne aliénante qui a induit des fausses allégations d’agression sexuelles chez son enfant !

Reprenons encore le dérouler du piège infernal dont l’évidence n’est pas suffisamment mise en lumière : la Maman avait dit à Juliette : « tu diras bien à la gendarme ce que Papa t’a fait », c’est pour cela qu’elle a emmené sa fille à la gendarmerie pour la protéger des agissements incestueux. La tante qui était présente le jour de la révélation, a également encouragé la fillette en lui expliquant que la police va l’aider et la protéger, car son père n’a pas le droit de faire ce qu’il a fait. Juliette était soulagée, car elle ne veut plus retourner chez son père la fillette n’imaginait pas une minute que l’on puisse interpréter ses dires comme des mensonges téléguidés par sa mère. Maman et Tata ne peuvent pas se tromper je leur fais confiance et aussi à cette gendarme continuait-elle de penser je peux être rassurée !

Hélas !

L’OPJ abusé par le SAP suite…

Nous avons appris que le procureur a été averti que c’est la mère qui aurait fait dire à la fillette que son père l’avait agressée, car elle est une mère aliénante… Cette professionnelle que l’on ne peut soupçonner de malveillance, est malheureusement abusée par cette théorie dès qu’il y a séparation, comme on le lui a enseigné avec insistance. Elle est ravie d’avoir repéré un – prétendu – SAP qui lui a été enseigné avec conviction… et qu’elle a la chance de détecter à son tour dans sa pratique. Et elle en recevra les félicitations ayant évité à un innocent d’être l’objet de poursuites infondées. Il y a en plus de cette satisfaction diagnostique, le soulagement : le SAP la débarrasse de l’angoisse liée à la poursuite d’un dossier douloureux si, effectivement l’enfant a été agressée sexuellement sur un mode incestueux, attitude qui n’est pas forcément de l’ordre de l’intentionnalité consciente.

Le fonctionnement abusif de ce concept qui modifie la prise d’information et gélifie le bon sens est à l’œuvre une fois de plus dans ce type d’interrogatoire. Le raisonnement subit un blocage inhibant lucidité et mobilisation des connaissances sur la psychologie de l’enfant. Il fait l’effet d’une sorte d’imprécation hypnotique. Abusés par ce concept qui est juste un facilitateur décisionnel pour les magistrats, les officiers de police judiciaire, tout comme les médiateurs et les travailleurs sociaux semblent s'être donné la sainte mission de dénicher l’aliénation supposée de l’enfant par la mère (dans la majorité des cas) pour libérer les enfants d'une mère prétendument toxique.

Avant l’envahissement du SAP

Avec l'aide d'une subtilité du langage qui échappe totalement aux enfants, l'effet Rosenthal (pré-formatage) installé par le SAP impose une grille de décodage univoque et pervertie. Avant l’arrivée de ce pseudo-syndrome, ayant assisté à de nombreuses auditions, en tant qu’experte judiciaire durant 26 années, je peux témoigner du fait que l’OPJ aurait précisé :

« OK maman t’a dit de le dire, mais que t’est-il vraiment arrivé à toi ? »

En d’autres termes, elle ne serait pas restée figée sur l’énoncé préformaté par le SAP, l' enfant

Et bien au contraire, il fut une époque où la mère était facilement soupçonnée de complicité lors des révélations d’inceste et l’OPJ n’hésitait pas à questionner l’enfant sur son éventuelle participation aux faits.

Avant la référence à ce syndrome, de deux choses l’une :  soit la mère était protectrice, soit elle était complice passive ou active. Qu’elle induise des faits imaginaires et que l’enfant soit capable de les décrire en détail mobilisait le raisonnement objectif du professionnel sur l’authenticité des dires d'un enfant de moins de 2 ans.

Que dit le NICHTD (National Institute of Child Health an Human Development) ?

Ce protocole d’interrogatoire réservé aux OPJ qui permet un meilleur recueil de la parole de l'enfant a été validé à l’échelle mondiale, introduit en France grâce aux travaux de la Professeure Québecoise Mireille Cyr et enseigné officiellement en France de par la volonté sans faille du docteur Gérard Lopez Psychiatre Président Fondateur de l’Institut de victimologie.

Rappel : Recueillir la parole de l’enfant témoin ou victime » de Mireille Cyr, préface Gérard Lopez Dunod 2014 extrait du protocole relatif aux autres personnes informées, à la page 150 :

[Lorsque toutes les informations concernant les événements ont été obtenues (c’est à ce moment crucial que débute l'extrait e l’audition de Juliette) l’interviewer peut demander des informations concernant la révélation elle-même. Il vérifiera si quelqu’un d’autre est au courant. Si, oui, il demandera qui sont ces personnes et de quelle façon elles ont appris ce qui s’était passé.

« Tu m’as dit pourquoi tu es venu(e) me parler aujourd’hui. Tu m’as donné beaucoup d’informations et ça m’aide vraiment à comprendre ce qu’il s’est passé. »

« Est-ce que quelqu’un d’autre sait ce qui s’est passé ? ».

« Est-ce que tu as parlé à d’autres personnes à propos de ce qui est arrivé ? »

« Nomme -moi toutes les personnes à qui tu as parlé à propos [de l’incident précis] depuis le moment où c’est arrivé jusqu’à aujourd’hui. » ]

Il va de soi que l’intentionnalité est très différente, nous avons ici l’ouverture et le respect dans de la révélation de l’enfant sans influence et sans préjugé au sujet des personnes qui sont au courant, c’est ce qui caractérise l’ensemble du protocole issu de la recherche scientifique. Ce simple exemple de la manière dont un enfant peut ne pas être entendu, démontre l’indispensable mise en place qui a commencé trop doucement, du protocole du NICHDT l’ensemble des professionnels OPJ devraient être formés au plus vite pour enrayer le fléau des classements sans suite provoqués par le SAP.

Actualités sur le SAP : sa fin programmée

Après la proscription de ce syndrome pseudo-scientifique1 après le refus du consensus international relatif à l'introduction de ce concept infondé scientifiquement dans la classification du DSM 5, c’est l’OMS qui retire le Syndrome d’Aliénation Parentale de son index (sans contenu) car cela avait été interprété comme une adhésion.

Le réalisateur Patric Jean vient de publier « La loi des pères » aux éditions du Rocher, 2020, qui rend compte de l’interdit qui frappe la parole des enfants et en révèle les causes et les mécanismes. Il met en évidence que le SAP et d’autres théories anti-victimaires protègent pédocriminels et pères incestueux. Ces syndromes pseudo-scientifiques créé par Gardner au passé trouble et auto-proclamé professeur, servent devant les tribunaux à exonérer les agresseurs, voire à mettre en accusation les mères et les personnels de santé qui les signalent.

L'ancienne ministre de la famille Laurence Rossignol, avait réussi à le proscrire2 et à faire éditer une note pour les magistrats leur demandant la plus grande vigilance face à l'utilisation de ce syndrome qui piétine la parole des enfants. Cette mise en garde a été vaine alors que l'on sait que les enfants remis à la garde des pères subissent de nouveau des agressions sexuelles comme l'ont montré les recherches de Silbeg3 publiées sur le site du REPPEA ( Réseau de Professionnels pour la Protection de l'Enfance et de l'Adolescence).

C'est aujourd'hui la création de la Commission Indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles4 créée en 2021( CIIVSE ) dont le coprésident est le magistrat Édouard Durand, juge des enfants et auteur de l'ouvrage « Protéger la mère c'est protéger l'enfant »5 qui a rendu l'espoir au victimes, aux parents protecteurs et aux professionnels de l'enfance.

Le livre qu'il vient de publier « En finir avec l'impunité des agresseurs »6 est une voix enfin audible alors que depuis des décennies cet état de fait est dénoncé par les victimes du SAP et du déni de la parole de l'enfant liée à l'affaire d'Outreau et le prétendu mensonge des enfants.7 Rappelons une fois encore que 12 d'entre eux ont été reconnus victimes de viols, agressions sexuelles, corruption de mineurs et proxénétisme8.

Plus besoin désormais de crier dans le désert qu'un enfant qui révèle des actes de maltraitance doit être entendu. Édouard Durand estime qu'il y a plus de risque de ne pas sauver un enfant victime que d'estimer qu'il s'agit de fausses allégations effectivement rarissimes et qui ne résistent pas à l'expertise psychologique (plus de 40 critères d'investigation et de validation)9.

Mais chacun, chacune d'entre nous peut reconnaître un enfant victime, car c'est un enfant qui a peur quand il évoque son ou ses agresseurs. Les enfants d'Outreau examinés juste après les faits manifestaient encore des angoisses terrifiantes lors des descriptions des viols en réunion et pour l'un d'entre eux le meurtre d'une petite fille10. Même si Paul Bensussan met en doute la validité des émotions des enfants victimes d'Outreau qu'il n' a pas examiné, il est indispensable de revenir à notre humanité, à notre bon sens et s'en tenir lucidement au baromètre évoqué par Édouard Durand :

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1 https://www.protegerlenfant.fr/2021/10/17/syndrome-alienation-parentale-2/

2 https://www.village-justice.com/articles/Expertises-Judiciaires-recours-SAP-Syndrome-Alienation-Parentale-proscrit-tant,23689.html

3 https://reppea.wordpress.com/

4 https://twitter.com/CIIVISE_contact

5 https://www.dunod.com/sciences-humaines-et-sociales/proteger-mere-c-est-proteger-enfant-violences-conjugales-et

6 https://livre.fnac.com/a15625894/Ernestine-Ronai-Violences-sexuelles-En-finir-avec-l-impunite

7 https://la-verite-abusee.pagesperso-orange.fr/

8 https://www.pumbo.fr/boutique/livre/outreau-angles-morts

9 https://www.dunod.com/sciences-humaines-et-sociales/enfant-agresse-et-conte-creatif

10 https://blogs.mediapart.fr/jacques-delivre/blog/221221/les-imposteurs-doutreau

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